Chapitre 285
Une fin et un commencement (3)
« Le baron ne s’en sortira pas ? » demanda Richard, stupéfait. Même si Fontaine était grièvement blessé, il avait clairement vu que ses blessures n’étaient pas incurables. Flowsand l’avait également soigné à temps. Bien sûr, ses blessures nuiraient à ses capacités à l’avenir, mais comment la situation avait-elle pu devenir si critique, tout à coup ?
Après la bataille, on avait évacué Fontaine du champ de bataille et transporté au donjon central, où un vieux médecin de la famille devait le soigner. Lorsque Richard arriva, la chambre du baron était déjà pleine de monde, parmi lequel se trouvaient surtout des femmes et des enfants. Fontaine était allongé dans son lit, le visage d’une blancheur cendreuse.
Deux vieillards à l’air épuisé étaient assis sur un canapé, dans un coin. C’étaient des chamans de la famille Fontaine, qui soignaient leurs patients grâce aux bénédictions de leurs ancêtres. Leur rôle ressemblait à celui des clercs, mais leur pouvoir était bien moindre. À l’évidence, ils avaient épuisé toutes leurs forces, sans parvenir à guérir leur seigneur.
Richard se précipita au chevet de Fontaine et s’assit, lui prenant la main. Son regard parcourut rapidement le corps de l’homme, mais ce qu’il vit lui serra le cœur.
La vitalité du baron ne s’épuisait pas à cause de ses blessures, mais sous l’effet d’un pouvoir de mort et de décomposition qui l’habitait. C’était manifestement une séquelle de l’attaque de Sinclair : la plupart de ses organes internes étaient déjà détruits.
Le cœur serré, Richard pensa soudain à Waterflower, que Sinclair avait elle aussi grièvement blessée. Il chercha aussitôt la présence de la jeune femme dans sa conscience. Heureusement, son âme était toujours stable, quoique très faible.
En apercevant Richard près de lui, Fontaine esquissa un sourire joyeux. « Richard, mon ami. Nous avons combattu côte à côte et vaincu un puissant ennemi. C’est bien dommage que je ne puisse pas partager un dernier verre avec toi… »
« Tu dois tenir bon », l’encouragea Richard, même s’il savait au fond de lui que le baron ne survivrait pas. Ces blessures étaient impossibles à guérir, même pour un clerc puissant, et Flowsand avait épuisé toute sa mana pendant la bataille. Seule la grâce d’un dieu pouvait le ramener du seuil de la mort, mais cette grâce n’était accordée qu’à ses fidèles. Issu d’une famille qui vénérait ses ancêtres, il ne demanderait jamais l’intervention d’un dieu.
Fontaine eut un faible sourire. « Je sais que je ne m’en sortirai pas. En souvenir de… notre alliance lors de la bataille de ce soir, pourrais-tu prendre soin… de mes enfants ? »
Richard suivit le doigt de l’homme et vit quatre enfants d’âges différents. L’aîné avait quinze ans et était épéiste de niveau 7 ; sa jeunesse semblait déjà s’être en partie envolée. Le plus jeune n’avait que quatre ans.
« D’accord ! » Richard acquiesça. « Quelle voie aimerais-tu qu’ils suivent à l’avenir ? »
Fontaine s’efforça de se redresser. L’assistant à ses côtés prit aussitôt une plume et du papier : il savait que ce serait le dernier testament du baron Fontaine et que Richard en serait le témoin et l’exécuteur.
Le fils aîné du baron hériterait de son titre et préserverait les traditions familiales. Les deux plus jeunes passeraient eux aussi leur vie sur ces terres. La demande concernant son second fils, en revanche, fut une surprise. Il voulait que le garçon de quatorze ans renonce au culte des ancêtres et suive les traces de Flowsand en rejoignant le clergé.
Richard fut stupéfait par cette décision et plongea son regard dans celui de Fontaine, cherchant à en comprendre les raisons. Malheureusement, l’homme n’aurait jamais l’occasion de s’expliquer. Les yeux du baron Fontaine s’éteignirent rapidement, et le silence retomba dans la pièce.
Sa femme et ses enfants ne pleurèrent pas, conformément à la demande qu’il leur avait faite avant de mourir. Ce n’était pas le moment de faiblir. Le baron était mort dans la fleur de l’âge, et sa disparition avait indubitablement durement frappé sa famille. Plus de la moitié de ses soldats et des combattants d’élite de la famille avaient péri, et la moitié des autres ne pourrait plus se battre. Même en rappelant au plus vite les troupes de réserve et les autres escouades, ils ne disposeraient que de deux ou trois cents hommes. Un effectif aussi dérisoire serait insuffisant même pour un chevalier ordinaire ; quant au plus puissant guerrier encore debout, il n’était que de niveau 11.
Le voile de tristesse qui enveloppait la pièce persista longtemps. Richard finit par se lever et s’approcha du second fils de Fontaine. « Comment t’appelles-tu ? » demanda-t-il.
« Caesar, seigneur Richard », répondit timidement l’adolescent.
« Alors, Caesar, es-tu prêt à servir un véritable dieu ? À devenir son fidèle disciple et à exaucer chacun de ses souhaits dans le monde des mortels ? »
Caesar regarda à droite et à gauche, puis finit par baisser la tête, n’osant pas croiser le regard de Richard. Il répondit à voix basse : « C’est le souhait de mon père bien-aimé, alors… je le veux bien. »
À peine ces mots eurent-ils franchi ses lèvres que des regards furieux se braquèrent sur Caesar. Il était difficile pour beaucoup d’accepter qu’un fils issu d’une famille qui vénérait ses ancêtres devienne clerc, surtout pour les deux vieux chamans. Même s’ils avaient entendu ces paroles de la bouche du baron lui-même, leur statut au sein de la famille leur permettait encore de rejeter un tel souhait. Le baron aurait pu s’y opposer, mais seulement s’il était encore en vie.
Richard leva la main et l’agita légèrement. Une lueur magique enveloppa Caesar et apaisa son esprit. C’était un simple sort destiné à calmer l’âme, mais il rappelait aussi à tous les présents que Richard était un mage.
Il examina le garçon, puis déclara d’un ton grave : « Caesar, ton père avait une remarquable clairvoyance. C’est dommage qu’il n’ait pas pu rester plus longtemps à tes côtés. Suis-moi, je vais te conduire à ta maîtresse. Elle s’appelle Flowsand et est destinée à devenir une grande prêtresse. »
Avant de quitter la pièce, Richard regarda l’épouse du baron, puis le jeune homme qui venait d’hériter du titre. Il finit par soupirer et s’adressa à la femme de Fontaine : « Le baron Fontaine avait conclu avec moi un accord pour fournir de la nourriture, des armes et des provisions à mes terres. C’était un gage de notre amitié ; j’espère que cet accord pourra toujours être honoré. Tant que je resterai ici, je serai un allié indéfectible du Château du Crépuscule. »
La femme maîtrisa son chagrin et répondit d’une voix claire : « Nous respecterons tous les souhaits que le baron a exprimés de son vivant. Soyez tranquille, seigneur Richard. »
Richard soupira sans rien ajouter, prit Caesar par la main et quitta la pièce. Lui-même n’était qu’un adolescent de dix-sept ans, à peine trois ans de plus que le garçon. Pourtant, les quelques mois qu’il avait passés à Faelor lui avaient semblé durer des années.
Dès qu’il sortit du bâtiment principal, l’âcre odeur du sang l’enveloppa de nouveau. Des cris étouffés emplissaient l’air. Les habitants du château sortaient de leurs cachettes pour regarder devant la ville. Ils redoutaient par-dessus tout de reconnaître un visage familier parmi les piles de cadavres que l’on évacuait du champ de bataille.
Richard erra sans but, observant la vie qui renaissait autour de lui. L’aube s’était levée, mais d’épais nuages couvraient encore plus de la moitié du ciel. Dans la lumière brumeuse du matin, le monde semblait n’être qu’en noir et blanc. Tout paraissait irréel.
Richard sentit un vide dans son cœur. La mort du baron Fontaine l’avait bouleversé plus qu’il ne l’aurait cru. C’était une émotion particulière, que l’on appelait le deuil d’un ami.