Chapitre 284
Une fin et un commencement (2)
À ce moment-là, Zendrall avait fini de rappeler les guerriers des ténèbres qui lui restaient. Le nécromancien sortit du château ; ses yeux s’illuminèrent dès qu’ils se posèrent sur le corps sans vie de Sinclair. « Donnez-la-moi ! Dans quinze jours, je pourrai en faire une redoutable chevalière noire, de niveau quinze au minimum ! Donnez-moi aussi la carcasse de la manticore ! Je pourrai… Attendez, quoi ? Elle dévore la manticore ? NOOOON ! C’était un cadavre si puissant, parfait pour mes travaux ! »
Zendrall désigna la mère des couvées en criant de désespoir. Il avait complètement perdu son calme habituel ; jamais encore il n’avait eu sous la main le cadavre tout frais d’un être aussi puissant, et il n’en aurait peut-être jamais l’occasion. Surtout, les âmes ne s’étaient pas encore entièrement dissipées. S’il mettait la main sur ces cadavres, il pourrait atteindre de nouveaux sommets en nécromancie.
« La mère des couvées prend la manticore », annonça Richard. Les guerriers des ténèbres de Zendrall n’étaient pas mauvais, mais ils n’avaient rien d’exceptionnel non plus. Donner la manticore au nécromancien n’aurait qu’un effet limité sur la puissance de l’armée. La mère des couvées, en revanche, était plus forte et plus fiable. Ses capacités ne feraient que croître. Richard comprit enfin pourquoi la grande prêtresse Ferlyn l’avait un jour qualifiée d’arme à l’échelle planaire.
La spécialité de la manticore était son venin mortel. En la dévorant, la mère des couvées pourrait transmettre cette capacité aux loups du vent. Même si les drones ne montaient pas en niveau, leurs aptitudes au combat augmenteraient considérablement. C’était très important : rares étaient les êtres résistants au poison dans les myriades de plans.
Mais pourquoi Flowsand voulait-elle le cadavre de Sinclair ? S’intéressait-elle aussi à la nécromancie ? Chose étonnante, cette demande n’avait provoqué chez la mère des couvées aucune aversion, contrairement à celle de Zendrall.
*Attends, Flowsand a-t-elle demandé le cadavre au nom de la mère des couvées ?* Richard eut soudain une révélation.
Il ordonna à ses subordonnés de veiller sur le corps de Sinclair et interdit à quiconque d’y toucher. Puis il se hâta vers la pièce où Flowsand se reposait. Il n’avait qu’une question à lui poser : « Tu voulais le cadavre de Sinclair pour la mère des couvées ? »
Flowsand se redressa avec difficulté. « Comment l’as-tu deviné ? »
« Au hasard, soupira Richard. Ça lui sera très bénéfique ? »
« Oui, pour tout être puissant. »
« Mais alors, elle va se mettre à manger des gens, objecta Richard, désemparé. Et si elle y prend goût… »
« Mais elle n’obéit qu’à tes ordres, expliqua patiemment Flowsand. » Elle voulait dire que si Richard parvenait à se maîtriser, la mère des couvées en serait capable elle aussi.
Richard fronça les sourcils. « Tu veux dire qu’elle a déjà mangé des humains ? »
La demande initiale de la mère des couvées l’avait quelque peu troublé. Cette possibilité lui rappela les interdictions qu’il lui avait imposées auparavant. Mais avant même qu’il ait pu réagir, Flowsand avoua tout : « Je l’ai autorisée à le faire. Les êtres puissants, quelle que soit leur espèce, contribuent grandement à l’évolution de la mère des couvées. Sans le cadavre de sir Menta, les rapaces n’auraient pas bénéficié de ce surcroît de force. »
Richard regarda cette jeune femme avec qui il avait partagé une intimité, et eut le sentiment qu’il ignorait d’elle de plus en plus de choses. Pourtant, il était certain d’une chose : elle avait pris les devants et fait des choix difficiles pour le bien de leur groupe, parce qu’elle ne voulait pas qu’il porte le poids de la culpabilité.
Elle se tenait seule dans les ténèbres, lui laissant la lumière des projecteurs.
Richard réfléchit un moment, puis releva les yeux, le regard clair et déterminé. « Est-ce que tu aimes faire ce genre de choses ? »
Flowsand resta silencieuse un instant, puis secoua la tête. « Non. Mais quelqu’un doit s’en charger. »
« Si tu n’aimes pas le faire, alors ne le fais pas. » Richard sourit faiblement, releva le menton de la jeune femme et déposa un doux baiser sur ses lèvres. « À l’avenir, laisse-moi prendre ces décisions. » Sur ces mots, il se détourna pour quitter la pièce.
« Attends… Non ! Tu ne peux pas tout faire ! J’ai déjà l’habitude de prendre ces décisions ! » Paniquée, Flowsand bondit hors du lit pour tenter de le retenir. Mais elle était si faible que ses jambes cédèrent dès qu’elle posa le pied à terre.
Richard se retourna et la rattrapa avant qu’elle ne tombe au sol. Puis il la serra contre lui et plongea solennellement son regard dans le sien. « Oui, Flowsand, il faut que ces choses soient faites. Quelqu’un doit s’en charger. Alors je préfère m’en occuper moi-même plutôt que de te laisser souffrir. Je ne veux pas que tes mains délicates soient souillées par de telles horreurs. »
Il lui prit les mains, lui déposa un léger baiser sur les joues, puis la porta jusqu’au lit. Il la recouvrit des draps avant de ressortir.
Flowsand regarda Richard disparaître derrière la porte. Les yeux grands ouverts, elle ne laissa paraître aucune émotion. Impossible de savoir si elle était heureuse ou bouleversée…
Richard retourna rapidement au pied du château. Le cadavre de Sinclair se trouvait toujours au même endroit ; Gangdor avait amené dix soldats pour garder les lieux en attendant son retour. Ils ne protégeaient pas la zone contre des ennemis, mais contre le nécromancien de leur propre camp.
Zendrall tenait mordicus à obtenir ce qui aurait été son tout premier chevalier noir. Plus il observait le corps de Sinclair, plus il était convaincu de pouvoir en faire un chevalier noir d’une puissance inouïe. Il se disait même qu’il pourrait la transformer en seigneur de guerre noir ! Bénie par le Dieu de la Mort, cette créature pourrait monter en niveau et acquérir une conscience propre !
Entre-temps, la mère des couvées avait déjà entièrement ingéré la manticore. Elle s’était retirée dans un repos silencieux ; sa tête était tournée vers Sinclair, mais nul ne savait si elle prêtait attention au cadavre. Seul Zendrall, dont la sensibilité aux esprits et aux âmes était extrême, percevait une conscience formidable qui reposait sur le corps. Dire qu’il avait jadis failli soumettre cette créature magnifique par la force ; quelques mois plus tard à peine, sa conscience rivalisait avec la sienne.
Richard s’approcha en hâte et fit signe à la mère des couvées. « Prends-la, elle est à toi. »
« Maître Richard, mais… » Zendrall voulait encore tenter de récupérer le cadavre de Sinclair, mais Richard avait déjà pris sa décision.
« Maître, demandez à tout le monde de reculer. Je ne peux pas les laisser me voir dévorer le cadavre cette fois-ci », transmit la mère des couvées à son esprit. Richard ordonna alors à Gangdor et aux autres de s’éloigner de vingt mètres de Sinclair.
La mère des couvées rampa lentement vers elle, répandant un épais brouillard à l’odeur aigre qui envahit les lieux et masqua toute visibilité. Elle se souleva ensuite sur ses articulations ; la carapace de son ventre s’ouvrit, révélant un orifice semblable à une gueule gigantesque. Elle avala tout rond le cadavre de Sinclair, ainsi que le poignard qui se trouvait dans sa poitrine.
Après avoir ingéré le corps, elle se recoucha tranquillement au même endroit, sans bouger d’un pouce. Richard sentit de nombreuses lumières s’agiter dans son paysage mental, là où elle se trouvait, puis converger lentement en lignes parallèles qui pénétrèrent son corps.
Il faudrait encore du temps pour que le cadavre soit entièrement digéré. En attendant, Richard comptait aider à nettoyer le champ de bataille. Mais à cet instant précis, l’un des chevaliers du baron Fontaine s’approcha brusquement. Visiblement anxieux, il s’adressa à Richard : « Sir Richard, le baron n’en a plus pour longtemps. Il espère que vous viendrez le voir au plus vite ; il a quelques mots à vous dire. »