Chapitre 262
Défaite à contrecœur (2)
« Cette fille n’a vraiment que quinze ans ? » demanda Salwyn d’un air grave au grand mage qui se tenait à ses côtés.
« Ma magie ne ment pas. Elle est de niveau 15 tout au plus ! » répondit le grand mage avec le même sérieux.
Ce grand mage était encore jeune, presque du même âge que Salwyn. Il semblait promis à un brillant avenir et à une puissance considérable. Salwyn le respectait beaucoup et était convaincu qu’il ne se rendrait pas sur le champ de bataille sans avoir pleinement maîtrisé la situation. Un jeune homme aussi prometteur ne prendrait probablement pas le risque de se mettre en danger.
Avant même le début de la bataille, le mage avait lancé divers sorts de renforcement sur l’armée, accomplissant ainsi sa mission auprès des troupes. Il n’avait plus rien à faire.
De toute sa vie, Salwyn n’avait jamais perdu le contrôle absolu d’une bataille. Qu’il s’agît d’affrontements isolés ou de longues campagnes, il avait toujours tout maîtrisé du début à la fin. Tout se déroulait exactement comme prévu et, même lorsque de petits contretemps survenaient, il avait l’habitude de garder d’importantes réserves pour y faire face.
Sa réputation de stratège de guerre n’était pas le fruit d’une manœuvre de sa part. Elle s’était imposée naturellement, à mesure qu’il remportait des victoires militaires, grandes ou petites. Si Rislant le dépassait dans la hiérarchie de l’Empire du Triangle de fer, c’était uniquement en raison de son âge et de son expérience. Du moins, c’était ainsi que Salwyn et ses subordonnés voyaient les choses. Ce n’était que grâce à cette réputation que Salwyn avait été choisi pour commander l’alliance. Sans elle, ce poste aurait normalement été confié à un puissant général du Royaume de Sequoia.
Les nobles du Royaume de Sequoia observaient la bataille depuis les côtés, bien à l’écart des lignes de front. Les officiers supérieurs se réjouissaient en secret de ne pas en avoir reçu le commandement : Salwyn était le seul à pouvoir soutenir une bataille aussi difficile. À leur place, ils auraient sans doute perdu leurs lignes de front depuis longtemps sous les attaques surprises de cette démone.
Pourtant, la seule chose que Salwyn semblait changer, c’était la durée du combat. Son carrosse faisait office de cœur à l’armée, et devant eux s’étendait un champ de bataille chaotique où s’affrontaient des milliers de personnes.
Plus de deux mille soldats d’élite avaient commencé la bataille, et des centaines d’autres avaient été engagés au fil des combats. Une centaine environ de soldats d’élite entouraient encore Salwyn, mais ils formaient la garde personnelle des quelque dix groupes de nobles présents. On ne pouvait les mobiliser que s’ils étaient encerclés et en danger immédiat. Il en allait de même pour les cinquante gardes impériaux de Salwyn. Protecteurs de la famille royale, ils avaient pour principale mission de veiller sur le prince.
Les forces alliées affrontaient plus de six mille soldats, mais l’armée adverse leur était très inférieure. Dans ses rangs, on trouvait toutes sortes d’individus, des brigands féroces aux hommes ordinaires qui se contentaient de brandir leurs armes au hasard. Toutefois, il n’y avait pas de place pour les faibles dans les Terres ensanglantées ; même les gens du commun valaient les soldats ordinaires des royaumes humains. Leur infériorité face aux combattants d’élite qu’ils affrontaient était compensée par leur nombre, surtout dans une mêlée aussi désordonnée.
Sur le champ de bataille, les soldats professionnels tiraient parti des formations, de la discipline et du travail d’équipe, décuplant ainsi leur valeur individuelle. Leur entraînement leur permettait d’être deux fois plus efficaces qu’en combattant seuls et entretenait leur moral. Mais ce champ de bataille ne leur offrait aucun de ces avantages. Les forces alliées ne parvenaient pas à maintenir leurs rangs ; chaque tentative de Salwyn pour les réorganiser était réduite à néant par les féroces chevaliers de la garde-ours, qui brisaient toute résistance.
Une fois qu’ils avaient percé les défenses les plus solides de leurs ennemis, les chevaliers en armure noire se reformaient en carré et attendaient de nouveaux ordres. Ils profitaient de cette pause pour se reposer ; derrière eux venaient des esclaves affamés, qui se battaient comme des loups et des tigres.
Les deux grands mages de la famille Schumpeter ne lançaient pas de sorts pour aider les soldats dans leurs affrontements : ils consacraient toute leur énergie à tenir à distance les combattants d’élite adverses. Quatre mages de niveau supérieur à 10 étaient déjà tombés sous leurs sorts, ainsi que trois prêtres de niveau 12. Cela suffisait à montrer la différence entre Norland et Faelor : si deux mages de Faelor d’un niveau semblable avaient pris leur place, il n’y aurait pas eu de victoire écrasante. Ils auraient dû donner tout ce qu’ils avaient, et ne l’auraient emporté que de justesse.
À tout cela s’ajoutait la ruse terrifiante de Sinclair. Elle affichait constamment un air hébété, et nul ne savait quand sa crise d’hystérie éclaterait de nouveau. Le chaos du champ de bataille ne la distrayait pas le moins du monde ; elle apparaissait et disparaissait à sa guise, où bon lui semblait. Ses téléportations instantanées lui permettaient de surgir sans bruit derrière sa cible et de la tuer d’un seul coup.
Ses mains, ses jambes, ses genoux, ses coudes… chaque partie de son corps était une arme mortelle, mais le plus dangereux restait ses deux dagues noires, qu’elle maniait avec une précision absolue. Face à ces lames, même l’armure lourde d’un chevalier impérial semblait aussi fragile que du papier.
Sinclair attaquait rarement, mais chacun de ses coups influait sur l’issue de la bataille. Un prêtre de niveau 16, un grand mage de niveau 14 et un paladin de niveau saint étaient tous morts de sa main. En fait, la seule blessure qu’elle avait reçue sur le champ de bataille était due à la riposte du paladin, dans ses derniers instants. Mais l’attaque ne lui avait fait cracher qu’un peu de sang, d’un noir sordide.
La mantichore était accroupie sans bruit ; son corps gigantesque de dix mètres constituait une menace indicible sur le champ de bataille. Elle n’avait pas encore révélé toute l’étendue de ses capacités et semblait se contenter de protéger Sinclair lorsqu’elle était seule. Un groupe de soldats d’élite s’était rué sur elle dès le début, mais son aiguillon avait libéré un nuage de brume toxique qui les avait tués en trente secondes. La mantichore avait paru épuisée après cette décharge, mais quelques cœurs que Sinclair lui avait donnés à la suite l’avaient revigorée. Après cette démonstration, plus personne n’osa s’approcher à moins de dix mètres d’elle, pas même les chevaliers de la garde-ours qui combattaient dans le même camp.
Salwyn avait cru qu’une bataille contre une foule désorganisée serait facile. Leur infériorité numérique n’était qu’apparente : ayant autrefois dirigé le Cosaque rouge, il savait que ses trois mille soldats d’élite surpassaient en réalité de loin l’armée adverse. Et cela sans même tenir compte de l’effet du combat sur cette masse disparate, dépourvue d’entraînement.
Pourtant, la bataille ne s’était pas déroulée comme prévu. Cette jeune dame démoniaque avait mis son odorat perçant à profit sur le champ de bataille, éliminant ses combattants d’élite un à un. Les lignes de front, jusque-là solides, avaient été réduites en miettes par les chevaliers de la garde-ours, et le champ de bataille tout entier s’était transformé en une immense mêlée.
Et Sinclair avait amené six mille personnes avec elle ! Au vu de ce qu’il savait des Terres ensanglantées, Salwyn craignait qu’on eût rassemblé tous les hommes adultes pour les envoyer au combat. Le plus incompréhensible, c’était que l’ennemi perdait plus d’hommes que lui, mais que cette troupe hétéroclite, forcée de combattre, ne montrait aucun signe de vouloir battre en retraite ou fuir.
Lorsque Sinclair disparut pour réapparaître au milieu d’un groupe de chevaliers impériaux, Salwyn comprit que ceux-ci étaient condamnés. Combien de personnes cette démone avait-elle tuées ? Elle semblait ne jamais se fatiguer ni se blesser. On aurait dit que, chaque fois qu’elle commençait à s’épuiser, elle se soignait en dévorant le cœur de ses soldats les plus puissants !
Ce n’était pas une illusion. Sinclair portait sur elle une rune de grade 4, le Sacrifice ténébreux. Cette rune pouvait absorber la vitalité de l’ennemi et accroître l’endurance de son utilisateur. Elle le rendait ainsi pratiquement invulnérable aux blessures ordinaires. C’était une rune extrêmement puissante, comparable à certaines runes de grade 5, mais elle avait un défaut majeur. Son pouvoir irritait le Dragon Éternel, qui accordait donc difficilement une prolongation de vie à ceux qui l’utilisaient. Cela signifiait qu’ils disposaient de cent ans de moins que les autres pour suivre leur voie vers la puissance.
Alors que Sinclair semait la destruction parmi un autre groupe de paladins, Salwyn agrippa d’un geste brusque le grand mage qui se tenait à ses côtés. Les yeux rougis, il le foudroya du regard et hurla à pleins poumons : « Regardez ce qui se passe ! Vous dites qu’elle n’est que de niveau 15 ? VOUS OSEZ ENCORE DIRE QU’ELLE N’EST QUE DE NIVEAU 15 ?! »