Chapitre 261
Une défaite à contrecœur
Salwyn se tenait debout sur son carrosse, les yeux rivés sur le champ de bataille au loin, tandis qu’il ne cessait de crier ses ordres. Sa mana amplifiait déjà sa voix autant que possible, mais, au milieu des cris de mort, des hurlements et des rugissements qui faisaient trembler le monde, sa portée restait limitée.
À ce stade, le grand mage avait déjà perdu son calme et son élégance habituels. La sueur lui ruisselait du front et, malgré l’aide de la magie, sa voix s’était enrouée à force de crier. Pourtant, il ne s’en rendait pas compte.
Ses fidèles messagers continuaient de faire la navette entre le carrosse et l’armée, tels un courant ininterrompu, mais face à un champ de bataille en perpétuelle évolution, même ses ordres étaient difficiles à exécuter avec précision.
« Aile droite ! Tenez l’aile droite ! Qui vous a dit d’envoyer la cavalerie ? Repliez-vous ! Vous ne voyez pas les lignes arrière se préparer à attaquer… Bon sang, ils ont déjà chargé. Faites barrage… Tss… Envoyez une escouade de chevaliers impériaux sur l’aile droite et brisez leur charge. N’oubliez pas de prendre un prêtre ! »
Au cri de Salwyn, vingt chevaliers impériaux en armure étincelante s’élancèrent près du carrosse. Ils accélérèrent peu à peu, jusqu’à atteindre leur vitesse maximale après quelques centaines de mètres. Leurs longues lances déjà pointées devant eux, ils comptaient sur leur élan pour frapper les chevaliers de la garde-ours, qui avaient percé la ligne de front sur l’aile droite.
Deux vagues d’acier se heurtèrent, mais l’affrontement brutal se solda par la défaite des chevaliers impériaux. Ces hommes grands et robustes avaient encerclé les chevaliers de la garde-ours, mais l’écart de puissance était bien trop grand. La plupart furent projetés au loin avec leurs montures, tandis que les chevaux magiques de l’ennemi déployaient une force inimaginable. La collision ne sembla opposer aucune résistance : les chevaliers en armure noire ne ralentirent pas un instant. Ils accélérèrent simplement pour rattraper les chevaliers impériaux éjectés, et en fendirent nombre avec leurs montures à coups d’épée.
On aurait dit que la garde-ours était possédée par un dieu de la mort. Elle ravagea la zone d’un bout à l’autre jusqu’à ce qu’aucun chevalier impérial ne soit encore en vie. La brèche sur l’aile droite s’élargit davantage. Heureusement, ces démons ne semblaient pas capables de soutenir un long combat. Ils se replièrent après avoir semé le désordre sur l’aile droite, et d’innombrables guerriers aux tenues les plus diverses prirent leur place.
L’aile droite était plongée dans un chaos absolu. Les chevaliers de la garde-ours avaient percé leur formation en son milieu, la déchirant et permettant à une multitude de guerriers féroces et d’une extrême cruauté de s’y engouffrer.
Alors que les armées alliées de l’Empire du Triangle de fer et des Églises du Royaume de Sequoia ne parvenaient presque plus à tenir, un rayon de lumière sacrée jaillit du cœur de la formation, sur le point de se disloquer. Les guerriers semblaient avoir bu des potions : leur ardeur s’en trouva renforcée, et leur force, leurs réflexes ainsi que leur endurance considérablement accrus. Ils infligèrent aussitôt de lourdes pertes à l’ennemi, allant jusqu’à arracher deux chevaliers de la garde-ours à leurs montures magiques.
Non loin de là, Sinclair plissa les yeux, juchée sur le dos de sa manticore. Elle se lécha doucement les lèvres et murmura : « Encore cette puanteur de magie… Je déteste les prêtres… »
Elle n’avait ni participé à l’attaque ni commandé l’armée jusque-là. On aurait dit une petite fille qui avait perdu la tête, plantée là sans bouger et marmonnant sans cesse pour elle-même. Pourtant, dès qu’elle eut fini de murmurer, sa silhouette disparut soudain. Lorsqu’elle réapparut, elle avait repris exactement la même posture qu’avant, le visage toujours empreint d’une confusion naïve et innocente ; mais elle se tenait juste derrière le seul prêtre de haut rang du champ de bataille. Elle s’était déplacée de plusieurs centaines de mètres et, regardant autour d’elle, poussa des cris aigus comme une petite fille perdue avant de courir vers lui.
La petite troupe de paladins chargée de protéger le prêtre n’eut pas le temps de réagir. Une jolie petite poupée presque nue accourait vers eux en hurlant, et personne ne songea même à l’arrêter.
Elle semblait n’avoir rien fait, mais la magie du prêtre fut brusquement interrompue. Peu après, les bénédictions qu’il avait lancées sur les soldats disparurent une à une. Stupéfait, le prêtre baissa les yeux vers sa poitrine et découvrit un grand trou dont il ignorait l’origine dans la robe luxueuse et coûteuse qu’il portait. À travers l’ouverture béante, il vit une cavité terrifiante dans sa poitrine dénudée, vide de tout organe.
« Le cœur n’est-il pas censé se trouver là ? » Ce fut sa dernière interrogation. La lumière quitta ses yeux et il s’effondra aussitôt sur le dos. Quant à la petite fille, un cœur était apparu dans sa main sans qu’elle sache comment.
Ce n’était pourtant pas celui du prêtre. Le sien se trouvait déjà dans son estomac. Elle huma ce cœur-ci, puis le jeta de côté, avant qu’un autre ne surgisse miraculeusement dans ses petites mains. Le cœur chaud battait encore avec obstination, sans savoir qu’il avait quitté son propriétaire.
Ainsi, la silhouette de Sinclair apparut et disparut au milieu de ce champ de bataille où des milliers de personnes s’entretuaient. Son allure douce et délicate contrastait totalement avec les combats brutaux qui faisaient rage autour d’elle. On aurait dit une petite fille capricieuse cueillant des fruits aux arbres qu’elle croisait, mordant dans ceux qui lui plaisaient et jetant les autres. À ceci près que les petites filles cueillaient de vrais fruits ; elle, elle arrachait le cœur de ses ennemis. Les soldats qu’elle croisait s’immobilisaient soudain, puis tombaient de leurs chevaux sans un bruit. Ce n’est qu’alors qu’on voyait le sang frais se répandre rapidement sous leurs corps.
Sinclair traversa le champ de bataille et regagna sa ligne de front. D’un geste désinvolte, elle fourra le cœur qu’elle tenait dans la gueule de sa manticore, puis sauta sur sa tête. Elle observa le champ de bataille, poussa un sifflement aigu et désigna dix chevaliers de la garde-ours. La manticore bondit aussitôt en avant.
Ils traversèrent rapidement les rangs ennemis. Juste avant la charge des chevaliers de la garde-ours, les paladins tombèrent de leurs chevaux, les uns après les autres. Le chaos qui régnait sur l’aile droite commençait peu à peu à gagner l’aile gauche.
« Bon sang, nous ne pouvons plus tenir cette position ! » Salwyn frappa la balustrade du toit de son carrosse et tourna brusquement la tête en criant : « Une escouade de chevaliers impériaux, des paladins, cent fantassins et un prêtre ! »
La voix de Salwyn vacilla soudain après qu’il eut donné ses ordres. La formation carrée bien ordonnée des troupes de réserve derrière lui était désormais disloquée. Les soldats concernés par ses ordres s’avancèrent aussitôt et chargèrent sur le champ de bataille pour renforcer la ligne défensive, ne laissant derrière eux que quelques centaines d’hommes, dont vingt chevaliers à peine. Tous les mages et les prêtres étaient déjà sur le champ de bataille.
Les seuls magiciens qui n’avaient pas été déployés, hormis Salwyn lui-même, étaient un grand mage de niveau 15 et un prêtre de niveau 16. Tous deux comptaient parmi l’élite du Royaume de Sequoia, et leur statut n’avait rien à envier au sien. C’étaient des personnalités éminentes qu’on ne pouvait exposer au danger.
« Démon… C’est un véritable démon ! Nous devons l’anéantir, quel qu’en soit le prix ! » La barbe hirsute du prêtre tremblait, et son vieux visage ridé se déformait de rage. Fou de colère, il fracassa sur le toit du carrosse son sceptre d’or incrusté de jade.
MON CARROSSE ! rugit Salwyn intérieurement, sans oser le dire à voix haute. Si tu détestes tant les démons, alors va donc la tuer !
Pourtant, il savait pertinemment que le prêtre devant lui n’oserait pas s’aventurer sur le champ de bataille après avoir vu Sinclair éliminer son compagnon avec tant de facilité. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était bénir les troupes de réserve qui s’apprêtaient à partir.
L’influence de Neian était limitée dans le Royaume de Sequoia, qui ne comptait que trois prêtres de niveau 16. L’un d’eux devait devenir cardinal à l’avenir ; à présent que l’un d’entre eux était mort au combat de façon inattendue, les chances de voir les survivants accéder à cette fonction étaient passées d’un tiers à une moitié. C’était une hausse considérable, mais si lui aussi mourait au combat, le prêtre qui n’était pas venu ici serait assuré d’obtenir cette place.
Le calcul était simple, mais les esprits humains ne l’étaient pas. Même lorsqu’ils œuvraient pour la gloire de leur dieu, les fidèles avaient le droit de conserver une part d’égoïsme.