Chapitre 259
Purification
La combustion de la puissance divine de Kars fut douloureuse, mais assez brève. Une volute dorée s’échappa du Livre du Temps et pénétra dans le front du jeune clerc, débordante d’énergie divine. Elle le renforça jusqu’à le faire passer au niveau 6. Une faible lueur dorée jaillit de son corps et l’enveloppa.
Ce résultat fit secouer la tête à Flowsand, tandis que Richard en resta lui aussi un peu surpris. Marvin avait réussi à passer du niveau 3 au niveau 6, mais Kars, qui était déjà au niveau 5, ne fit pas mieux.
Cependant, le clerc en question ignorait que les deux personnes devant lui étaient assez mécontentes de sa progression. Il était plutôt étonné, ne s’attendant pas du tout à pouvoir atteindre le niveau 6. Ce nouveau dieu devait être redoutable, au moins à la hauteur de Cerces !
Pourtant, il n’y avait que trois dieux supérieurs dans tout Faelor. Si Kars avait été assidu dans ses études, il aurait immédiatement découvert que cette puissance divine n’appartenait à aucun dieu connu. Cela n’avait toutefois aucune importance : Flowsand le lui expliquerait de toute façon. En entendant le titre de Dragon de l’Éternité et de la Lumière, le jeune homme resta bouche bée. Il essaya de se rappeler, mais ce nom ne lui disait rien.
Flowsand lui donna une explication succincte, articulée autour de deux points essentiels. Premièrement, le Dragon Éternel était d’une puissance incomparable. Comme son nom l’indiquait, ses pouvoirs transcendaient l’espace et le temps. Deuxièmement, si Kars trahissait son culte, la combustion de sa puissance divine accélérerait son vieillissement. Chaque niveau lui coûterait dix années de vie. L’enthousiasme du clerc fraîchement converti retomba, remplacé par la stupéfaction.
Il était au moins parvenu à rester en vie. Ce fut la seule consolation que le jeune homme trouva. Il n’éprouvait pas vraiment d’hostilité envers cette nouvelle religion qui prétendait poursuivre la quête du mysticisme. Les clercs propageaient souvent en secret la doctrine de leur dieu, et la puissance divine qu’il avait ressentie était bien réelle. L’aura de ce nouveau dieu était vaste et digne ; il ne s’agissait certainement pas d’un quelconque esprit maléfique.
Ce qui préoccupait davantage Kars, c’était que Richard fût un aristocrate du Royaume de Sequoia. Son propre père était un baron issu d’une famille ancienne, mais son statut au sein de celle-ci était désormais en ruine. Le Royaume de Sequoia et l’Empire du Triangle de fer n’étaient pas vraiment ennemis, mais ils n’étaient pas non plus des alliés indéfectibles. Même s’il n’y avait pas de guerre à l’échelle nationale, les affrontements armés étaient fréquents à leurs frontières. En outre, les deux pays convoitaient les chaotiques Terres ensanglantées ; nul n’ignorait que de puissants nobles des deux côtés y avaient envoyé des représentants.
Le clerc déchu gardait néanmoins un certain optimisme. Une fois la réalité acceptée, il ne se sentit pas trop abattu ; de toute façon, son avenir au sein de l’Église de Cerces était compromis. Richard l’interrogea à ce sujet, et Kars avoua avoir séduit la maîtresse d’un comte.
Richard ne sut que répondre. Ses subordonnés venaient d’horizons très divers : il comptait parmi eux des esclaves, des meurtriers et des hérétiques. En sortant de la tente avec Flowsand, il observa les soldats captifs et comprit qu’ils représentaient un problème épineux. « Que devrions-nous faire d’eux ? » lui demanda-t-il.
Elle réfléchit un instant avant de répondre : « Laissons Kars s’en charger. Il devrait savoir quoi faire. »
Richard acquiesça et appela le clerc déchu : « Kars ! »
Le jeune homme accourut aussitôt à ses côtés et lui demanda s’il avait des ordres. Richard désigna les soldats captifs. « Trouve un moyen de t’occuper d’eux. Tu n’as pas le droit de tous les tuer. Et tu ne peux pas non plus les laisser révéler mes secrets. »
Kars sembla réticent, mais il hocha la tête et accepta la tâche. Richard laissa donc quelques soldats au camp, puis ramena son groupe à la base de la Famille Mensa.
Flowsand entra dans la base et tendit la main pour effleurer doucement la porte. Une volute de lumière dorée s’en échappa et dériva dans les airs, sans suivre de trajectoire précise. Ce filet de lumière était d’une beauté saisissante ; sous certains angles, il se réfractait parfois en un arc-en-ciel. Richard comprit toutefois qu’il s’agissait du pouvoir du temps, une force extrêmement dangereuse dont même un grand mage ou un puissant saint ne s’approcherait pas de son plein gré.
Flowsand leva le Livre du Temps et le rapprocha de cette lumière. Le filet s’illumina un instant, puis se désagrégea en une bouffée de sable doré qui retomba sur le livre. Les grains s’y infiltrèrent, comme des gouttes de pluie absorbées par la terre, et le livre lui-même se mit à briller un peu plus.
Flowsand absorba à la suite trois traînées éparses d’énergie temporelle, puis poursuivit son chemin. Chacun de ses pas gracieux révélait une ou plusieurs de ces traînées dans la ville morte, avant de les dissoudre en grains dorés. Une lumière étrange, mais magnifique, illumina toute la base.
La base de la Famille Mensa était immense, et Flowsand mit une semaine entière à en absorber toute l’énergie temporelle. Le piège mortel avait ainsi été purifié.
Pendant ce temps, Richard s’était rendu au camp pour fabriquer une rune. Il s’agissait d’une rune d’augmentation du mana, qu’il avait préparée pour lui-même. Fort de sa connaissance de son propre corps, il avait apporté d’importantes modifications à une rune standard. Le bonus n’en était pas amoindri, mais la capacité requise était considérablement réduite. Le résultat final était un logement de rune raffiné, à peine grand comme la paume.
Une fois prêt, il ôta ses vêtements et activa la rune en transférant un peu de mana dans le logement. Puis il posa celui-ci contre sa poitrine. De la fumée s’éleva de sa peau dès qu’il la toucha, tandis qu’une fine couche se consumait rapidement. La rune fusionna alors avec sa peau, s’y intégrant à une vitesse perceptible à l’œil nu.
Tout le processus fut atrocement douloureux. La peau où la rune s’incrustait le brûlait, comme si on y avait posé un fer rouge. Lorsqu’elle eut enfin fini de fusionner, il dut pousser un long soupir de soulagement et essuyer la sueur froide qui lui perlait au front.
À cet instant, on frappa doucement à la porte. Flowsand l’ouvrit et entra. Son regard se posa sur la marque fraîchement apparue sur la poitrine de Richard ; elle la contempla un moment sans mot dire, puis demanda : « Une nouvelle rune ? »
Richard acquiesça. « Une augmentation du mana, comme la tienne. Au combat, elle équivaudra à un puissant sort supplémentaire. »
La clerc sourit doucement. « J’aime bien que nous ayons la même rune. Au fait, devine ce que j’ai trouvé. »
Tout en parlant, elle ouvrit le Livre du Temps et en tira une page déchirée. Dès qu’elle quitta le livre, la page se déploya et doubla de taille.