Chapitre 258
Une attaque sans effort
La plupart des soldats avaient déjà mangé à leur faim lorsque Richard revint. Ils s’étaient lavés en aval, puis étaient retournés à leurs tentes pour s’endormir sans tarder. Ils avaient pris l’habitude de dormir à n’importe quelle heure : dès qu’ils n’étaient ni en patrouille ni de garde, ils sombraient rapidement dans le sommeil.
Quelqu’un avait déposé devant la tente de Richard un plat de viande rôtie, accompagné d’un bol de soupe fumante. Une seule bouffée de son délicieux fumet lui suffit pour comprendre que les trolls l’avaient préparée. Il mangea à sa faim.
Son esprit comme son corps étaient détendus. Contre toute attente, il était d’excellente humeur et n’avait nullement envie de dormir. Il sortit donc les runes récupérées sur les chevaliers de la Garde de l’Ours et se mit à les réparer. Certaines se révélèrent inutilisables, mais la plupart feraient l’affaire.
À la fin de la nuit, Richard avait en sa possession cinq runes de force et une rune de défense. Leurs effets variaient de 15 % à 25 %, bien loin de leur puissance d’origine, mais elles restaient divines comparées aux marchandises qu’il vendait aux gens de Faelor.
Il laissa intacte une rune de force de 15 %, puis fixa les autres à des emplacements avant de les installer sur les chevaliers Archeron. Il n’en restait plus que cinq. Le seul de niveau 11 reçut une rune de force et une rune de défense, tandis que le plus jeune n’en obtint aucune. Grâce à ces runes, les autres gagnèrent en puissance et atteignirent tous un niveau comparable à celui d’un combattant de niveau 11.
Richard mena ses troupes à travers des collines et des forêts sans fin. Tous étaient plus forts que jamais. Ils marchèrent cinq jours avant de parvenir enfin à localiser la base de Sinclair.
Contrairement à la leur, cette base était immense, comparable à une petite ville. Le Phare du Temps, qui s’élevait vers le ciel, attirait le regard, tout comme l’emblème de la famille Mensa sur les larges portes grandes ouvertes. Pourtant, les lieux étaient d’un calme absolu. À travers les portes, on n’apercevait pas âme qui vive. On aurait dit une ville fantôme.
La base se trouvait dans une plaine dégagée, incongrue au milieu de cette forêt dense. Richard n’y entra pas tout de suite : il se souvenait des circonstances dans lesquelles il était arrivé à Faelor. Il laissa la majeure partie de ses troupes à distance et partit explorer les environs avec ses subordonnés directs, aguerris aux combats en forêt, ainsi que cinq loups du vent.
Cette décision s’avéra fructueuse. Ils découvrirent non loin de là un petit camp militaire où se trouvaient une centaine de soldats, cinq paladins et un jeune clerc. À l’emblème brodé sur leurs robes, ils reconnurent des fidèles de Cerces. Richard avait consacré beaucoup de temps, dans les Terres ensanglantées, à étudier les dieux de Faelor. En un sens, ils seraient ses véritables ennemis jurés.
Il découvrit ensuite des traces de portail ainsi que les vestiges d’un champ de bataille, de l’autre côté. Le site avait été nettoyé, mais certaines traces indélébiles suffisaient à témoigner de la violence des combats. Tous les cadavres avaient cependant disparu. Les gens de l’Église les avaient sans doute emportés.
Richard regagna discrètement son propre camp et attendit le cœur de la nuit avant de mener ses soldats à couvert dans l’obscurité. Ils encerclèrent le camp ennemi, puis, après deux heures du matin, lancèrent une attaque surprise contre les soldats endormis.
Après les combats extrêmement éprouvants des Terres ensanglantées, cette attaque surprise fut d’une facilité déconcertante. Les simples soldats se réveillèrent avec une épée sous le nez et leur premier réflexe fut de s’agenouiller pour se rendre. Les paladins firent preuve de leur vaillance habituelle : ils se battirent à mains nues, même après avoir quitté leur lit sans un vêtement. Mais une volonté irréprochable ne pouvait renverser le cours des choses face à des ennemis aussi brutaux et féroces.
Lorsque Richard entra dans la tente du jeune clerc, celui-ci venait tout juste de se redresser sur son lit. Encore à moitié endormi, il ne comprenait pas ce qui se passait.
L’attaque surprise s’acheva par une victoire écrasante. Aucun de ses hommes ne subit la moindre blessure, tandis que dix adversaires périrent avant que les autres ne se rendent. Trois paladins furent tués au combat et deux autres assommés avant la fin des hostilités. Quant au clerc, il s’était lui aussi rendu.
En voyant le résultat du combat, Richard secoua la tête, résigné. Les affrontements répétés au bord de la mort avaient endurci ses subordonnés et rendu chacun de leurs coups féroce et violent. Le problème, désormais, était qu’ils n’arrivaient souvent pas à s’arrêter à temps. Ils tuaient donc plus d’adversaires qu’ils n’en blessaient.
Richard ordonna à ses soldats de nettoyer le champ de bataille et de dresser l’inventaire du butin, puis entra dans la tente du clerc et s’assit. Il le fit escorter jusqu’à lui et commença à l’interroger.
Quelqu’un qui se rendait sans combattre ne pouvait guère avoir une volonté solide. Ce type n’était pas prêt à sacrifier sa vie pour sa foi et se montra exceptionnellement coopératif, répondant rapidement à toutes les questions de Richard. Cela affecterait certainement la faveur divine dont il bénéficiait, peut-être même le ferait-il rétrograder, mais pour lui, c’était peu cher payé pour rester en vie.
Kars était aussi jeune qu’il en avait l’air : il n’avait que vingt-deux ans, mais était déjà de niveau 5. Dans le panthéon de Faelor, un serviteur d’un dieu supérieur comme Cerces ne pouvait être appelé clerc qu’à partir du niveau 5, seuil auquel il se voyait confier une mission de façon autonome.
D’après lui, une grande bataille avait éclaté le jour où les envahisseurs avaient franchi le portail. Les armées alliées du dieu supérieur Cerces et du dieu intermédiaire Neian avaient essuyé une défaite écrasante : leurs prêtres de guerre et leurs paladins avaient été entièrement anéantis. Cela représentait presque la totalité des forces réunies de deux grandes Églises, ce qui avait considérablement réduit leur puissance.
Quelque temps plus tard, l’Église s’était alliée à l’Empire du Triangle de fer pour lancer une seconde expédition. Mais les envahisseurs redoutables avaient disparu sans laisser de trace. Ils n’avaient trouvé qu’une base d’origine inconnue. De nombreux prêtres, mages et paladins, ainsi que le commandant, étaient partis en reconnaissance. Mais ils avaient soudain été frappés par une série d’accidents : certains perdaient des parties de leur corps à mesure qu’ils vieillissaient à toute vitesse. D’autres mouraient sur-le-champ.
Après avoir payé un lourd tribut, près de trente vies, l’armée finit par battre en retraite. Ce n’est qu’alors qu’ils comprirent que cette base, en apparence paisible, était saturée d’énergies temporelles chaotiques. Chaque recoin anodin pouvait se révéler un piège mortel auquel nul ne pouvait résister. Même une sommité de niveau saint y avait péri.
Le pape avait donc déclaré toute la base hors d’usage et en avait fait une zone interdite à cause des effets de l’espace-temps chaotique. Il s’était contenté d’y poster un groupe de soldats. Les nouveaux chapitres paraissent d’abord sur novelping . com.
Garder cette base, perdue au cœur de montagnes désolées, était sans conteste une tâche pénible et ingrate, qui ne valait pas mieux qu’un exil. Ce beau jeune homme avait manifestement eu des ennuis pour se voir affecté là. S’il avait installé son camp à un kilomètre de la base, c’était parce qu’il craignait les fuites d’énergie chaotique. La moindre trace de cette énergie pouvait le tuer, qu’il s’agisse d’énergie temporelle ou spatiale.
Lorsque le jeune clerc eut fini de dire tout ce qu’il savait, Richard le regarda enfin dans les yeux et déclara d’un ton indifférent : « Je m’appelle Richard. Je suis chevalier des marches du Royaume de Sequoia. »
« Le Royaume de Sequoia ! » s’exclama Kars, comprenant aussitôt le péril dans lequel il se trouvait. Fondé par un héros légendaire, ce pays entretenait des rapports tumultueux avec la religion. Trois Églises y étaient présentes, mais plus de la moitié de la population était athée ou vénérait ses ancêtres. De plus, aucun des trois dieux qu’on y adorait n’était Cerces.
Kars s’était montré coopératif jusque-là parce qu’il avait compris que l’autre était un aristocrate qui ne l’avait pas massacré. Il avait supposé qu’ils étaient simplement tombés sur cet endroit maudit et désert, et espérait se tirer d’affaire en se laissant capturer puis remettre aux autorités, en guise de rédemption. Il n’avait jamais imaginé que son interlocuteur ne faisait pas partie de son empire ; la situation se compliquait donc rapidement.
Richard réfléchit un instant, puis reprit : « Vous devez comprendre que je ne souhaite pas que quiconque apprenne ma présence ici, et encore moins que j’ai attaqué les guerriers de Cerces. Vous avez deux possibilités : rester fidèle à votre dieu et vous sacrifier, ou changer de foi et continuer à vivre. »
« Changer de foi ? Vous êtes un adepte du dieu dépravé Jadosh ?! » s’exclama Kars, le visage blême.
« Vous n’avez pas besoin de le savoir. Vous comprendrez qui est notre dieu quand vous vous convertirez. »
Kars semblait terrifié. Sa gorge se noua et il déglutit avant de demander d’une voix tendue : « Ma puissance divine sera-t-elle brûlée ? »
Richard acquiesça. « Devenir un clerc déchu est votre seule chance de survivre. »
Kars ferma les yeux. Après un bref combat intérieur, il hocha la tête.