Chapitre 252
Une embuscade dans l’obscurité
Après avoir lancé leurs lames de vent, les loups du vent refluèrent vers la formation rocheuse et reprirent leur position. Ils levèrent les yeux vers le ciel et poussèrent des hurlements désolés.
Une dizaine de loups du vent portaient des marques de couleurs particulières, qui luisaient dans le noir. Grâce à elles, le camp désordonné put rapidement se mettre en formation : les demi-orques, les barbares et les gens du désert retrouvèrent leurs loups respectifs et se regroupèrent autour d’eux. Toute l’armée se répartit bientôt en bataillons, chacun mené par un chevalier. Les chevaliers commanderaient les troupes, tandis que les loups du vent leur désigneraient leurs cibles.
Alors même que les soldats gagnaient leurs positions, Gangdor et les deux trolls se mirent à rugir, impatients d’affronter la cavalerie qui approchait. Leur force colossale leur permettait d’affronter sans crainte les bandits à cheval ennemis, tous de niveau inférieur à dix.
La hache que tenait Gangdor brillait d’une lueur magique ; il l’avait récupérée après la mort de Schitich. Tant qu’on pouvait maintenir la hache au-dessus du sol, il était facile de fendre en deux les cavaliers qui fonçaient sur eux. Cette nouvelle arme décuplait les capacités de la brute et faisait de lui un véritable hachoir sur le champ de bataille.
Les marteaux que maniaient Moyenne Saignante et Tiramisu n’étaient pas en reste : ils étaient eux aussi d’une puissance immense. Tiramisu n’oublia pas son rôle de mage et lança au préalable Force du taureau et Peau de pierre sur lui-même et son frère. La stratégie était simple, mais efficace : elle renforçait leur attaque et leur défense, faisant d’eux des adversaires redoutables sur le champ de bataille.
Tous trois étaient comme un récif au milieu de l’océan, solides malgré la marée déferlante d’ennemis. Quiconque les affrontait était aussitôt anéanti, et sa formation volait en éclats. Pourtant, la plupart des soldats ennemis les contournèrent et foncèrent droit vers le cœur du champ de bataille.
Pendant ce temps, une sphère de lumière grise éclata au milieu du champ de bataille : le sort Renforcement de la peur de Zendrall. Plus d’une dizaine de cavaliers qui approchaient furent plongés dans la confusion, ce qui ralentit la vague d’assaut.
À cet instant, Waterflower se glissa discrètement hors de l’ombre d’un canyon. Elle poussa un cri strident, tandis qu’une intention meurtrière répandait la peur dans toutes les directions. Mais l’effet fut limité. Une dizaine de chevaux de guerre proches d’elle furent seuls à s’effrayer, contraignant leurs cavaliers à s’arrêter et gênant la charge de leurs compagnons. Le reste des bandits à cheval ne fut guère affecté. En y regardant de plus près, on aurait remarqué qu’ils avaient tous, cavaliers comme montures, les oreilles bouchées par des morceaux de tissu. Ils s’étaient manifestement préparés à cette attaque, après avoir appris à leurs dépens que les cris de la jeune femme leur avaient déjà coûté bien des vies.
Heureusement, le geste de Waterflower ne fut pas vain. Profitant de cette brève interruption, elle acheva deux soldats tombés près d’elle, puis se replia de nouveau dans l’obscurité.
La grande majorité des cavaliers n’eut pas le temps de s’occuper de la jeune femme et continua de charger vers le camp. Les chevaux de tête bondirent même en l’air et plongèrent au cœur de la bataille.
Deux chevaliers novices placèrent habilement leurs épées sur la trajectoire d’un cheval en plein saut. L’animal poussa un hennissement retentissant et perdit l’équilibre. Mais il retomba dans la zone où les humains étaient les plus nombreux, et quelques gens du désert, incapables de s’échapper à temps, encaissèrent de plein fouet l’impact. Beaucoup périrent.
De plus en plus de cavaliers se ruèrent vers le camp, mais Richard leur décocha trois boules de feu. Elles s’alignèrent, puis explosèrent brusquement, couvrant une zone de dix mètres de large sur trente mètres de long. Et les dégâts ne s’arrêtèrent pas là. Les chevaux avaient beau avoir les oreilles bouchées, ils n’étaient pas aveugles. Les flammes effrayèrent les créatures alentour et semèrent le chaos à leur périphérie.
L’espace dégagé par les sorts fut aussitôt occupé par les troupes de Richard. Deux loups du vent menèrent une trentaine de barbares et de demi-orques, qui formèrent un mur vivant. Leurs corps robustes barrèrent la route aux chevaliers incapables de freiner à temps. Nombre d’entre eux furent projetés en arrière, la bouche en sang, mais la charge fut stoppée.
Deux autres loups du vent menèrent les guerriers du désert montés sur leurs propres chevaux pour contourner la brèche par la gauche et la droite, séparant aussitôt un tiers des assaillants du gros de leurs forces. À l’arrière du camp, les loups du vent restants rejoignaient leurs troupes. Quelques minutes suffiraient pour qu’ils se rassemblent en une formation compacte et impénétrable.
Les bandits à cheval étaient intrépides et expérimentés. Mais face à une armée disciplinée et bien préparée, ils ne pouvaient que se faire massacrer. Zendrall récita plusieurs sorts à la suite, envoyant des guerriers des ténèbres les uns après les autres. Il en invoquait trois à la fois, lançait sur eux un sort pour accroître leur puissance, puis les envoyait charger l’ennemi.
C’était également l’idée de Richard, et elle avait fait ses preuves au combat. Par groupes de trois, les guerriers des ténèbres étaient de véritables machines à tuer face à des ennemis ordinaires.
Une voix grave et mélodieuse résonna aux oreilles de tous, son rythme rapide, mais régulier. Cette cadence exaltante faisait jaillir les dernières réserves de chacun et permettait aux soldats de combattre plus longtemps sans se fatiguer. Leurs réflexes s’aiguisèrent et leur force augmenta. Les chants de guerre capables de stimuler le potentiel de chacun expliquaient l’importance des bardes dans les conflits. L’argument pouvait sembler un peu tiré par les cheveux, mais il faisait d’Olar un membre indispensable de l’armée.
Les chants de guerre elfiques se transmettaient rarement et seuls les chamans les maîtrisaient généralement. Même un chant de grade 1 pouvait accroître la force et l’agilité d’environ 10 % ; appliqué à toute une armée, ce bonus représentait un apport considérable. Le barde ne révéla pas où il avait appris ce chant, mais son efficacité égalait presque celle d’un véritable chaman. Grâce à son riche héritage sanguin et à ses capacités, il pouvait augmenter de 8 % la force et l’agilité des soldats dans un rayon d’environ cinquante mètres. Sa portée dépassait largement celle d’un sort de renforcement de groupe lancé par un mage.
Richard commandait environ cinq cents subordonnés ; la contribution d’Olar à leurs capacités dépassait donc de loin celle de n’importe quel soldat. Il faudrait encore quelques niveaux à Richard et Flowsand avant qu’ils ne disposent de sorts de renforcement de groupe capables de rivaliser.
Richard prit rapidement le commandement de ses troupes et lança des sorts dans toutes les directions. Il s’agissait pour la plupart de sorts de base, destinés à compléter ceux qu’il lancerait par la suite. Sur un champ de bataille où s’affrontaient des milliers de combattants, il n’était pas facile de renverser la situation avec ne serait-ce que cinquante loups terribles, et encore moins avec cinq. Il devait observer le champ de bataille à chaque instant, analyser la situation, puis donner ses ordres aux loups du vent auxquels il était lié. Il ne cessait de déplacer et de réorienter différents groupes, devant souvent crier pour parvenir à ses fins.
Sous ce commandement minutieux, le champ de bataille chaotique se stabilisa aussitôt et pencha en faveur de l’armée de Richard, qui déployait peu à peu sa puissance.
Zendrall avait déjà envoyé trois groupes de guerriers morts-vivants sur le champ de bataille ; un quatrième était en route. Les deux trolls étaient au comble de leur férocité et couraient à travers la mêlée, semant le chaos à l’aide de leurs corps robustes et de leurs lourds marteaux. Gangdor était lui aussi couvert de sang. Après qu’un important groupe d’ennemis eut percé la première ligne, il était revenu aux côtés de Richard. Malgré une pluie de coups, il n’avait pas faibli et avait laissé derrière lui une montagne de cadavres.
Waterflower était telle un fantôme. De temps à autre, elle surgissait des ténèbres pour lancer une attaque foudroyante. Chaque fois que le Berger du Repos éternel luisait sur le champ de bataille, l’un des bandits les plus puissants périssait.
À mesure que la bataille tournait en leur faveur, l’armée se regroupait et se dispersait, jusqu’à former une dizaine de petites escouades aux fonctions variées. Sous les ordres de Richard, elles se faufilaient entre les ennemis et en abattaient bon nombre, avant de retourner auprès de Flowsand pour être soignées. Quelque temps plus tard, elles reprenaient le combat. Une fois l’avantage acquis, il n’y avait plus de retour en arrière.
Pourtant, un bandit quelconque sortit soudain un sifflet et souffla dedans d’un geste résolu. Le son perçant retentit dans toute la zone. Les bandits firent demi-tour et s’enfuirent à toute vitesse, démontrant leur talent pour les attaques-éclair comme pour les retraites soudaines. Une dizaine seulement traînèrent derrière, et les soldats les attaquèrent rapidement avant de les faire tomber de leurs chevaux.
Dès que le combat fut terminé, Richard put estimer les pertes des deux camps sans même inspecter le champ de bataille. Les cinq cents bandits avaient laissé une centaine de cadavres derrière eux, ainsi qu’une dizaine de guerriers grièvement blessés qui seraient bientôt exécutés. De leur côté, un peu plus de dix personnes avaient péri, pour la plupart des guerriers du désert. Une soixantaine de soldats étaient également blessés, surtout des barbares et des demi-orques.
Grâce à Flowsand, les blessés n’auraient besoin que d’un ou deux jours pour se rétablir complètement. Mais cela épuiserait rapidement son mana. Après cela, les adversaires ne leur laisseraient certainement pas le temps de récupérer.
Telle était la stratégie des loups. Nombre d’entre eux fondaient sur l’armée et lui infligeaient quantité de petites blessures ; certains tentaient d’en arracher de plus gros morceaux. Peu importait que quelques-uns soient tués, cela ne préoccupait pas la meute entière. Ces proies étaient toujours moins nombreuses qu’eux, et bien des loups ne tenaient pas à ce que leur nombre reste intact.
Personne n’éprouva la moindre compassion pour les bandits tombés sous les coups de l’armée. Pas même leurs semblables, qui avaient eux aussi été tués, ne s’en souciaient ; ils suivaient tous le même raisonnement : chaque homme en moins, c’était une personne de moins avec qui partager le butin. Au bout du compte, les autres en auraient davantage.
Richard fit le tour du campement et découvrit qu’il était devenu un charnier. Les soldats avaient déjà l’habitude de nettoyer un champ de bataille : ils inspectaient les cadavres avec méthode et récupéraient tout ce qui avait de la valeur. Ils remettaient ensuite les corps à Zendrall, afin que le nécromancien puisse recourir à l’Invocation de morts-vivants.
Les guerriers du désert abattirent à la machette tous les chevaux grièvement blessés et les firent tomber sur le côté. Ils leur ouvrirent ensuite les veines, recueillirent le sang dans des seaux, puis remplirent de nombreuses coupes qu’ils distribuèrent à chacun.
Quelqu’un tendit une coupe à Richard alors qu’il passait. Sans même y jeter un regard, il en avala le contenu d’un trait. Le sang était épais et sentait le fer, mais il était brûlant. Tout comme le sang rouge dont cette région entière avait été teinte.