Chapitre 244
Richesse (3)
Le ravissant petit visage de Sharon s’illumina aussitôt d’un éclat éblouissant. On aurait dit une fillette parlant de son jouet préféré. « Pourquoi pas ? J’ai pillé ces misérables jusqu’à la dernière pièce. Avant, ils s’enfuyaient dès qu’ils m’apercevaient, me laissant ramasser leurs trésors sans que j’aie à me battre. Mais maintenant, ils se comportent bizarrement. Un vieux bonhomme les mène, et ils ne s’enfuient plus. Ils ne vont même plus chercher de trésors ! Chaque fois que je leur rends visite, je ne trouve qu’un nid complètement vide, avec un dragon qui me lance un regard pitoyable ! »
À ces mots, l’expression de la mage se fit féroce. « Tu imagines un dragon te regarder comme si tu étais une mauviette ? Ils pensaient vraiment que je n’allais pas les massacrer ? » gronda-t-elle entre ses dents.
« Tu ne les as pas tous tués ? » demanda Gaton, déconcerté.
« Non ! Pas un seul ! » Sharon grinça des dents. « J’ai déjà dépouillé ce vieux type treize fois, et il me connaît très bien. C’est pour ça qu’il a dit aux autres que je ne les tuerais pas tant qu’ils ne résisteraient pas. Au pire, je leur flanquerais une raclée. J’ai déjà assez de matériaux de dragon en réserve, et je n’arrive même pas à tout utiliser. Inutile de refaire mes stocks pour le moment. Quel vieux filou ! »
« Alors, tu es en train de créer un repaire… » Gaton se plongea dans ses pensées. Il se frotta énergiquement la barbe courte, sans se rendre compte qu’il tirait trop fort et s’arrachait quelques poils.
La voix de Sharon monta d’une octave entière. « Oui ! Puisque ces paresseux n’ont pas l’intention de partir à la recherche de trésors, ils n’ont qu’à travailler et se battre pour moi ! Je ne vois pas pourquoi des dragons devraient passer leurs journées à manger et à dormir ! Quand mon repaire sera terminé, je les y entasserai tous et je leur montrerai qu’il existe en ce monde un être légendaire encore plus puissant qu’eux, et que c’est moi, la patronne ! »
Gaton plissa les yeux jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que deux fentes, puis demanda lentement : « Tu veux dire que tu pourras invoquer les dragons de ton repaire pour combattre ? »
Sharon sembla ne pas remarquer les questions de Gaton. Ravie de lui présenter son nouveau jouet, elle répondit : « Bien sûr ! Quand le repaire sera terminé, je pourrai en invoquer un bon nombre d’un seul coup. Mes ennemis ne s’attendront certainement pas à voir de vrais dragons au milieu de tous ces dragons magiques ! Même en mourant, ils se demanderont simplement pourquoi mes créatures invoquées ont pu se battre si longtemps sur le champ de bataille. Hé hé, HAHAHA ! »
Le coin des yeux de Gaton tressaillit, mais il déclara calmement : « Excellence, ce sort d’Invocation de repaire… Ce devrait être votre plus grand secret… »
« Ça ne fait rien ! Que tu le saches, ou que n’importe qui d’autre le sache, ça ne pose aucun problème ! J’aurai tellement de dragons et je serai si puissante, de toute façon. À quoi bon dissimuler ma force ? » Les yeux de Sharon brillaient comme les étoiles du matin.
Gaton ne put que rire jaune. Et alors si ses ennemis n’étaient pas surpris par ses techniques ? Même s’ils s’attendaient à voir des dragons, ils seraient si nombreux. Que pouvait-on faire dans une telle situation ?
C’était là une autre célèbre maxime de la mage légendaire : quand on pouvait mépriser la stratégie de l’ennemi, on pouvait aussi faire fi de ses tactiques.
« Hum, Excellence… » Gaton refusait toujours de s’avouer vaincu et cherchait à découvrir d’éventuelles faiblesses. « Votre repaire sera très puissant, mais sa construction coûtera une fortune… » Avant qu’il ait pu finir sa phrase, Gaton lui-même comprit qu’il n’avait rien à apporter à cette conversation. L’immense coût ne représentait rien pour Sharon. Avec cette forêt d’arbres absorbeurs d’énergie, bâtir un repaire n’était qu’une question de temps, pas d’argent.
« Mais il faudra énormément de ressources pour entretenir le repaire. Les dragons ont un appétit colossal », reprit-il aussitôt.
« C’est vrai ! » reconnut Sharon avec enthousiasme, en hochant vivement la tête. Puis, de sa petite main, elle asséna une violente tape dans le dos de Gaton, manquant de faire tomber à terre le robuste gaillard. « Ne t’inquiète pas, tu seras responsable de leur nourriture ! »
« Moi ? POURQUOI MOI ?! » hurla Gaton. Ce n’était pas la première fois qu’une telle chose lui arrivait.
Il avait déployé des efforts considérables au cours de nombreuses expéditions, formant une troupe d’élites courageux et de puissants généraux assoiffés de sang. En peu de temps, il avait pris le contrôle de nombreux plans et était presque venu à bout d’une expédition dans un plan secondaire. Pour quiconque vivait sur Norland, c’était un exploit digne de l’immortalité. Pourtant, à son grand regret, on ne le considérait toujours pas comme un homme riche, et il devait se soucier des provisions pour chaque guerre.
Une grande partie de ses richesses finissait dans la bourse de la mage légendaire à ses côtés, et toujours d’une manière qu’il ne comprenait pas. Cela n’affectait pas les bénéfices qu’il accordait à ses subordonnés pour conserver leur loyauté, mais ses finances personnelles étaient inexistantes et ne correspondaient pas à son statut actuel.
Sharon finançait souvent ses expéditions. Les biens stratégiques et le matériel ne coûtaient pas cher, et parfois, elle lui offrait même gratuitement des trésors inestimables. Ainsi, le cœur du seigneur démon inférieur qu’elle avait donné à Gaton pour la cérémonie de Richard n’avait pas de prix, ni ne pouvait s’évaluer en puissance. N’importe lequel des trois grands empires aurait accepté de faire d’elle une duchesse en échange de ce cœur. Sacrifié pour acheter du temps, il pouvait procurer trois cents à cinq cents années de vie. Dans le monde des mortels, tous les souverains désiraient plus que tout l’immortalité.
Malgré cela, les immenses richesses qu’il accumulait passaient directement entre les mains de Sharon. Gaton était incapable de dire s’il était gagnant ou perdant dans leurs échanges ; il savait seulement que les dettes de ce vieux contrat continuaient d’enfler, sans le moindre signe de ralentissement. Sans même parler du principal, les intérêts qu’il devait payer chaque année suffisaient à l’étouffer.
Et voilà que Sharon lui laissait désormais les frais des repas des dragons. Le chef des Archeron tentait bien de résister, mais il savait que tous ses efforts seraient vains. Après tout, la mage légendaire ne livrait jamais une bataille sans être sûre de la gagner.
Sharon fit quelques calculs simples pour expliquer à Gaton qu’il se méprenait. Pour payer les intérêts de l’année, il devrait nourrir des dizaines de dragons jusqu’à ce qu’ils soient rassasiés, et leur servir des aliments de grande qualité. Le visage de Gaton s’était assombri depuis longtemps, mais, heureusement, aucun de ses subordonnés ne s’en aperçut.
La poignée de personnes finit par reprendre ses esprits. Une fois habituées à la forte gravité, elles cessèrent d’avoir le tournis.
La plupart se portaient bien, mais Lina était mal en point. La Dragonmage était toujours assise par terre, une main sur la poitrine, et fusillait ses compagnons du regard. La malheureuse mage s’était retrouvée tout en dessous, écrasée sous Ward, le grand berserker, et Kayde, aussi dure que l’acier.
Ils savaient tous qu’ils se trouvaient dans le demi-plan de Sharon et, dès qu’ils furent debout, promenèrent un regard curieux autour d’eux. C’était une occasion rare de découvrir un lieu dont on ne parlait que dans les légendes, d’autant plus qu’il appartenait à Sharon. Pourtant, tout ce qu’ils aperçurent fut une haute barrière de plusieurs dizaines de mètres, surmontée d’un vide noir d’où fusaient parfois des traînées de couleur.
Certains tentèrent de franchir l’écran, mais furent violemment repoussés. Ils se trouvaient sur le territoire de Sharon, où sa puissance était considérablement accrue. L’écran était d’une force redoutable, et même ceux qui avaient déjà atteint le rang des légendaires en étaient rejetés. Alors, que pouvaient espérer les subordonnés de Gaton ?