Chapitre 236
Découverte
Richard sauta de son cheval de guerre et se dirigea vers le corps du chevalier noir. Il repoussa du pied les gardes à demi décomposés, puis s’agenouilla et retourna le chevalier pour lui découvrir le visage.
Son visage grossier, semblable à celui d’un barbare, était encore figé dans la grimace qu’il arborait avant de mourir. Ses cheveux étaient coupés court, comme ceux d’un soldat, contrairement à la coiffure négligée de la plupart des puissants de ce plan. Il était principalement humain, mais certains traits révélaient qu’il avait aussi du sang d’autres races dans les veines. Que ce fût en force, en endurance ou en énergie, il était manifestement au-dessus du lot.
La précision et l’intuition artistique de Richard lui transmettaient des informations pour le moins étranges. Ce mélange de lignées avait en fait maximisé le potentiel de l’homme, et le procédé lui-même pouvait être considéré comme parfait. Cela lui rappela des écrits conservés à Deepblue, qui évoquaient une méthode pour créer une race de sang-mêlé. L’homme étendu devant lui semblait être le fruit de telles expériences.
Les traces du combat indiquaient clairement qu’il était aux alentours du niveau quinze. Pourtant, son armure comme ses armes étaient des modèles standard. Le reste du champ de bataille montrait également qu’il n’était qu’un chevalier ordinaire au sein de son groupe. Quel genre de groupe pouvait être composé de chevaliers de niveau quinze ?
Même à Norland, un tel groupe aurait constitué une force d’élite pour une puissante famille, juste en dessous des escadrons de chevaliers runiques.
Richard se releva et fit signe à dix hommes du désert d’approcher. Il voulait qu’ils dépouillent le chevalier noir de toutes ses armes et lui retirent son armure. Une aura sombre et lugubre émanait sans cesse du cadavre, au point que même les hommes du désert, pourtant intrépides, semblaient effrayés. Leurs mains tremblaient tandis qu’ils emportaient les armes.
Lorsque trois d’entre eux eurent retiré le lourd plastron, un autre prit une machette et découpa la tunique de lin du chevalier pour lui découvrir la poitrine.
Richard en eut soudain le souffle coupé.
Sur sa poitrine verdâtre, un tatouage représentant une tête d’ours semblait plus vrai que nature. La partie inférieure du dessin s’enfonçait profondément dans la peau, et un réseau magique complexe y était gravé. Richard le connaissait par cœur ; il aurait pu le dessiner les yeux fermés.
C’était une rune !
Richard était certain qu’il n’existait rien qui ressemblât, même de loin, aux runes sur Faelor. Même si quelqu’un parvenait à tracer un réseau magique sur le corps d’une personne, la pratique était rare et réservée aux puissants. Seuls ceux d’un niveau élevé avaient ici la capacité de porter des runes. Les mages de Faelor ignoraient jusqu’à l’existence de ce concept, sans savoir comment calculer la capacité nécessaire pour porter une rune.
Ces principes magiques, en apparence élémentaires, étaient établis depuis longtemps à Norland. Plus de dix mages légendaires les avaient formulés, puis avaient passé des siècles à perfectionner lentement cet art.
Richard n’avait besoin d’aucune vérification pour conclure que la rune gravée sur ce cadavre ne venait pas de ce plan ; il était également sûr à 90 % qu’elle venait de Norland. Il s’agissait d’une rune standard de Norland : défense élémentaire. Elle réduisait d’environ 10 % les dégâts subis par son porteur. Même si d’autres plans possédaient eux aussi un savoir-faire runique, il leur était impossible de reproduire une rune avec autant de précision.
Flowsand se releva à son tour, stupéfaite à la vue de la rune.
La saleté et l’odeur du cadavre avaient depuis longtemps quitté l’esprit de Richard. Il arracha la machette des mains du guerrier et découpa tout le sous-vêtement du chevalier. Comme il s’y attendait, il vit une rune de force standard sur chacun de ses bras.
Son expression s’assombrit. « Un chevalier de la garde-ours de la Famille Schumpeter… » Absorbé par ses pensées, il s’était mis à parler en norlandais, une langue qu’il n’avait pas utilisée depuis longtemps.
Flowsand, perplexe, demanda : « Elles se ressemblent, mais comment peux-tu en être sûr ? Beaucoup de troupes de chevaliers ont l’ours pour emblème. »
Richard désigna les bras et la poitrine du cadavre. « Deux runes de force et une rune de défense : c’est l’équipement standard des chevaliers de la garde-ours. »
« Hum… » Flowsand avait encore des doutes.
« Ce chevalier est issu d’un élevage spécial. Il a du sang de géant, de barbare et d’ours féroce dans les veines. On ne trouve ce type de lignées que chez les guerriers Schumpeter. Je suis certain que c’est un chevalier de la garde-ours ! »
En regardant le corps du chevalier étendu au sol, Flowsand eut une ombre au visage.
Les chevaliers runiques se distinguaient par les ensembles de runes qu’ils utilisaient, mais le seuil à franchir pour en former un était très élevé. De nombreuses maisons nobles s’étaient donc lancées dans la création de chevaliers « semblables aux chevaliers runiques », dotés de trois ou quatre runes. Ces groupes ne pouvaient certes pas rivaliser avec de véritables chevaliers runiques, mais le seuil moins élevé permettait d’en former bien davantage. Une famille pouvait ainsi accroître rapidement ses forces en utilisant uniquement des runes élémentaires ou de grade 2.
Ainsi, de nombreuses familles puissantes avaient constitué des forces qui leur étaient propres, comme les chevaliers de la garde-ours de la Famille Schumpeter. La force de la Famille Schumpeter ne résidait pas dans leurs runes, mais dans l’élevage minutieux de leurs chevaliers de la garde-ours. Ceux-ci étaient doués d’une force et d’une endurance colossales, que les runes dont ils étaient dotés renforçaient encore. Montés sur des chevaux magiques spécialement sélectionnés, ils étaient réputés pour la puissance inégalée de leurs charges.
En tant que futur maître runique saint, Richard connaissait naturellement à fond les combinaisons de runes existantes, y compris celle, simple mais singulière, qu’utilisaient les chevaliers de la garde-ours. Chacun d’eux était aux alentours du niveau quinze. Ils ne pouvaient rivaliser avec les véritables chevaliers runiques, qui étaient de niveau seize ou plus, mais la Famille Schumpeter en comptait moins de trente, contre près de deux cents chevaliers de la garde-ours. Si les deux groupes s’affrontaient au complet, le résultat serait à peu près le même.
Flowsand fronça les sourcils. « Pourquoi un chevalier de la garde-ours se trouverait-il ici ? »
Richard plissa les yeux. « S’il s’agit de la Famille Schumpeter, ça ne présage rien de bon. S’ils ont envoyé des chevaliers de la garde-ours, ils doivent connaître les coordonnées de ce plan et la limite de puissance qu’il impose. »
« QUE PERSONNE NE BOUGE ! » hurla Richard. « PERSONNE ! »
Cela fait, Richard emmena Gangdor, Waterflower et les trolls inspecter les lieux. Beaucoup de temps avait passé, et les traces du combat étaient difficiles à distinguer. De plus, ils étaient arrivés en grand nombre, avec beaucoup de chevaux. Il serait difficile de savoir ce qui s’était passé auparavant.
Toutefois, Tiramisu découvrit une empreinte de sabot à quelques centaines de mètres de là. À en juger par la position des cadavres et des chariots brisés, les chevaliers semblaient avoir lancé leur attaque depuis cet endroit. Obtenez plus vite les dernières mises à jour sur novelping.com.
Richard fit le tour des lieux et estima qu’il y avait eu environ soixante-dix chevaliers de la garde-ours. En outre, plusieurs marques de griffes s’étendaient à l’avant de leur formation. Elles ressemblaient à l’empreinte d’une immense bête d’une dizaine de mètres de long.
« Tu sais qui a fait ça ? » demanda Richard en désignant les énormes marques de griffes.
Flowsand secoua la tête. « Je passe presque tout mon temps enfermée dans l’église. Je rencontre rarement des gens de l’extérieur. »
Richard fronça les sourcils. Quel qu’il fût, celui qui menait les chevaliers de la garde-ours n’était pas un adversaire ordinaire. Cependant, il connaissait mal la noblesse de Norland et ne pouvait deviner son identité à partir de quelques marques de griffes. Comme les camps de la mort des Archeron, chaque famille avait ses propres sources de puissance secrètes. Richard avait passé trop peu de temps à Faust, et la majeure partie avait été consacrée à étudier les guerres entre les plans. Il n’avait pas eu le temps de se renseigner sur la hiérarchie de la Famille Schumpeter.
Après avoir fait trois fois le tour des lieux, Richard revint auprès du chevalier mort, plongé dans ses pensées. « La présence de la Famille Schumpeter sur ce plan n’est pas une coïncidence. Ils sont probablement venus pour nous. »
Sur ces mots, Richard regarda Flowsand d’un air entendu. « Le grand Dragon de l’Éternité et de la Lumière m’a pris un sacrifice aussi généreux. Pourquoi ne m’a-t-il pas dit qu’il avait changé le plan où je devais me rendre et que d’autres familles viendraient ici aussi ? »
Flowsand écarta les mains. « Les turbulences temporelles n’ont rien à voir avec le Dragon éternel. Quant aux autres familles, tu dois savoir que le vieux dragon est un escroc rusé et cupide. Ne prends jamais ses promesses au sérieux. »
À cette remarque, les sourcils de Richard tressaillirent malgré lui. Il ne l’interrompit pas, et elle poursuivit : « L’important, c’est ceci : qu’allons-nous faire maintenant ? »
« Que pouvons-nous faire d’autre ? » Une ombre sombre passa sur le visage de Richard, et il parla d’un ton glacial. « Trouver un moyen de les tuer ! Donnez-moi un couteau ! »
Un guerrier du désert qui se tenait à proximité tendit un couteau à Richard. Celui-ci s’agenouilla près du cadavre et s’en servit pour découper les trois runes. Il les plaça ensuite dans une boîte.
« À quoi cela va-t-il te servir ? » demanda Flowsand, qui ne comprenait pas ce qu’il comptait en faire.
Richard agita la boîte dans sa main. « Si j’apporte quelques modifications à cette rune, elle pourra encore servir, même si ses performances seront légèrement réduites. Je devrais pouvoir la vendre à quelqu’un d’autre sur Faelor. »
Sur ces mots, Richard remonta à cheval et ordonna à son armée de se rassembler. Il demanda aux guerriers du désert qui connaissaient bien la région d’effacer toutes les traces du champ de bataille, puis les guida dans la direction qu’avaient suivie les chevaliers de la garde-ours. C’était le meilleur moyen d’éviter qu’on les retrouve.