Chapitre 234
Expédition (3)
Les orcs de cette tribu avaient la peau brune, signe qu’ils vivaient dans les Terres ensanglantées depuis quelques générations. La plupart des orcs venus des plaines de l’ouest étaient verts ou gris.
Les tribus orcs des Terres ensanglantées n’étaient pas à prendre à la légère. Même les plus petites comptaient souvent des guerriers sanguinaires de niveau 12. Chasseurs et soldats de nature, ils savaient s’adapter aux conditions les plus rudes. Leur ténacité les rendait difficiles à capturer et plus difficiles encore à maîtriser.
La plupart des orcs réduits en esclavage étaient envoyés travailler dans les mines ou forcés à accomplir de pénibles travaux jusqu’à mourir d’épuisement. Certains étaient destinés aux combats de gladiateurs dans diverses arènes, mais, comme il était difficile d’en faire de la chair à canon, ils avaient peu de valeur. Les esclaves orcs n’étaient donc pas très chers ; en fait, ils coûtaient même moins que les guerriers du désert. Les marchands d’esclaves cherchaient rarement à les capturer : même avec un chef de niveau 14, les peuples du désert et les barbares étaient plus faciles à prendre. En outre, les orcs n’étaient pas une marchandise rentable.
Ces créatures se reproduisaient rapidement. Bien qu’elles vécussent environ deux fois moins longtemps que les humains, elles étaient deux fois plus fertiles. Dès l’âge de dix ans, leurs enfants étaient déjà des guerriers accomplis.
Les orcs des Terres ensanglantées ne pratiquaient pas l’agriculture. Ils se nourrissaient principalement de fruits, de racines et de viande. Ils ne mangeaient pas les autres races intelligentes, même si, en période de sécheresse, ils n’hésitaient pas à donner leur chair à leurs loups.
Ainsi, de temps à autre, la population orque explosait, et les marchands d’esclaves organisaient une expédition commune pour en réduire le nombre. Il s’agissait de garantir la libre circulation sur leurs routes commerciales et d’empêcher ces êtres à la peau brune d’envahir les vastes étendues.
Quelques jours plus tôt, un groupe de la Bannière de Guerre dorée qu’ils avaient croisé avait annoncé à Richard qu’une nouvelle chasse allait commencer. Après y avoir réfléchi quelque temps, Richard avait accepté l’invitation de son vieil ami.
Du haut de la falaise, Richard vit un groupe de plus de dix chasseurs orcs revenir au camp, à quelques kilomètres de là. Ils avaient abattu deux énormes sangliers sauvages et semblaient tous de fort bonne humeur. Il n’y aurait apparemment pas à s’inquiéter de la nourriture pour les prochains jours.
Sept ou huit loups du désert entouraient les chasseurs. Pour les orcs, ces loups étaient l’équivalent de chiens de chasse.
Richard donna ses ordres par la pensée.
Les loups du désert s’immobilisèrent soudain et poussèrent quelques grognements bas, agités. Ils se mirent à tourner sur place, mettant les chasseurs orcs en alerte. Ceux-ci déposèrent leur gibier et empoignèrent fermement leurs armes, grondant de façon menaçante en direction des rochers qui bordaient le chemin.
Quelques énormes loups bondirent sur les rochers. Leur aura menaçante fit japper les loups du désert, qui reculèrent lentement. Les orcs, en revanche, ne comprirent pas qu’ils étaient menacés de mort. Ils ne reconnaissaient pas cette race, mais de simples loups ne leur faisaient pas peur.
Ce fut leur perte. Les loups du vent n’étaient pas des animaux ordinaires, mais des armes de destruction.
Un sifflement strident retentit dans le ciel tandis qu’une flèche acérée transperçait la poitrine d’un orc. Elle le traversa de part en part, jusqu’à ce que même ses plumes disparaissent, et le jeta à terre. C’est alors que la résistance des orcs se révéla : malgré ses blessures, il se releva. Le sol se mit à trembler, puis le bruit des sabots se rapprocha. Il enfla bientôt en un grondement de tonnerre qui résonna aux oreilles des orcs !
Du haut de la falaise, Richard vit plusieurs guerriers du désert fondre sur les chasseurs, guidés par les loups du vent. Il savait que les orcs étaient perdus.
Les barbares, menés par Moyenne Saignante et Tiramisu, formèrent une ligne entre les chasseurs et le camp orc. Les dizaines d’orcs qui se ruèrent sur eux se heurtèrent à leurs rangs sans parvenir à les franchir.
Gangdor, à la tête des demi-orcs et des chevaliers, ordonna à la ligne défensive de laisser passer les renforts. Puis ils firent volte-face et se précipitèrent dans le camp désormais dégagé. Ils avaient pour cible les chamans.
Les orcs qui venaient de quitter le camp rugirent et tentèrent d’y retourner. Mais les barbares les arrêtèrent aussitôt et en tuèrent assez pour briser le gros de leurs forces. Leur résistance acharnée ne dura que quelques minutes avant que le combat ne tourne au massacre.
La tribu ne renonça à résister qu’une fois tous les adultes — hommes et femmes — morts. Cette tribu de deux cent cinquante membres n’en comptait plus que moins de cinquante, tous très âgés ou très jeunes. Richard avait perdu plus de vingt esclaves au cours de la bataille, et ce n’était pas sans raison. Lorsque Gangdor avait tué leur chaman, tous les orcs étaient devenus fous.
Richard lança un sort de chute de plume et sauta de la falaise, franchissant sans difficulté les quelque dix mètres de hauteur. Il descendit en flottant jusqu’au camp, puis s’avança à grands pas vers le chaman mort. Il repoussa le cadavre d’un coup de pied et posa les yeux sur la statue d’orc qui se dressait sur l’autel. Elle mesurait moins d’un mètre, mais semblait étonnamment vivante. Elle était entièrement faite d’une roche noire comme le jais, dont la surface scintillait de toutes parts. En l’examinant de plus près, il sentit qu’elle abritait une étrange puissance. C’était la même que celle qu’il avait ressentie dans l’autel des orcs de pierre de sang ; il s’agissait probablement de l’esprit de l’ancêtre des orcs.
Richard rangea la statue ; c’était la raison même de son attaque contre le camp. Il avait fait le tour des lieux, mais n’y avait rien trouvé d’autre de valeur.
Zendrall se remit à l’œuvre. La tribu comptait deux puissants guerriers de niveau 13, qui pouvaient devenir des guerriers des ténèbres, et il se préparait à les convertir. C’était devenu une habitude. À la fin de chaque bataille, le nécromancien avait de quoi s’occuper.
Pendant que tous s’affairaient à nettoyer le champ de bataille, Richard sortit une carte et y reporta la topographie du camp et de ses environs. Un mois plus tôt, cette carte était presque vierge ; à présent, elle était couverte de marques.
Une heure plus tard, Richard repartit avec ses troupes dans les lueurs cramoisies du crépuscule. Il laissa le camp en ruines, avec à peine plus d’une douzaine de survivants chanceux. La tribu aurait du mal à survivre désormais ; son seul recours était de se fondre dans une autre.
En tant qu’humain, Richard ne se souciait pas de la survie de cette tribu. S’il s’était trouvé dans un royaume orc, personne ne se serait préoccupé de son propre sort.
Les orcs de Faelor accordaient une grande importance au culte des ancêtres, tout comme ceux de Norland. Presque toutes les tribus établies possédaient un autel sacrificiel, ce qui en faisait une cible pour Richard. Ils avaient croisé quelques tribus au début de leur expédition, mais il n’avait pas donné l’ordre de les attaquer. L’invitation du groupe de la Bannière de Guerre dorée avait dissipé ses dernières hésitations.
Deux autres camps furent anéantis dans les jours qui suivirent, et Richard s’empara des idoles qu’ils vénéraient. Il se souvenait encore que la mère de la couvée avait besoin de tels objets, et Flowsand s’y intéressait elle aussi. À vrai dire, tout ce qui touchait à la magie ou au divin l’intéressait.
Les Terres ensanglantées se révélèrent étonnamment fertiles. Quand Richard avait besoin d’idoles, il cherchait des orcs ou des gens du désert ; s’il lui fallait des soldats, il se tournait vers les marchands d’esclaves. La plupart des caravanes d’esclavagistes qu’il rencontrait finissaient par lui céder tous leurs esclaves, tandis que Zendrall faisait des marchands des guerriers des ténèbres. S’il avait besoin d’or, il allait souvent à la rencontre des caravanes. Même s’il négociait la plupart du temps avec elles et achetait leurs marchandises, il le faisait au prix coûtant ou presque. Tant qu’on était capable de vaincre ses ennemis, les Terres ensanglantées étaient un havre où l’on trouvait tout ce qu’on désirait.
Bien qu’il ne fût ici que depuis peu, Richard commençait à avoir l’impression qu’une telle vie ne prendrait jamais fin.