Chapitre 232
Expédition
Le déjeuner s’était transformé en une affaire étonnamment fructueuse, mais l’or ne resta pas longtemps entre les mains de Richard. Il ne lui fallut qu’un jour pour le rendre aux différentes puissances de Bluewater. En fait, dépenser cinquante mille pièces en une seule journée lui valut un respect et une envie hors du commun, sauf de la part du Cosaque rouge.
À Bluewater, rien ne restait secret. La nouvelle de l’hostilité entre Richard et le Cosaque rouge parvint rapidement aux oreilles des potentats locaux.
Richard était cruel et déterminé. En une nuit, il vainquit Schitich au cours d’une série de batailles, ce qui effraya bien des gens. À peine deux jours plus tard, une transaction portant sur des artefacts magiques lui avait permis de nouer des liens avec la plus grande puissance de Bluewater : le saint de l’épée Rolf. Il entretenait également des relations commerciales avec la Bannière de Guerre dorée, un groupe encore plus puissant que le Cosaque rouge. Celui-ci s’en inquiéta quelque peu, mais n’osa pas frapper ouvertement.
Ces craintes se limitaient surtout à l’enceinte de Bluewater. Une fois Richard hors de la ville, difficile de prévoir ce qui arriverait.
Les deux cinquièmes de l’or avaient été échangés contre tout un assortiment de matériaux magiques, ce qui permit à Richard de fabriquer sept runes supplémentaires. Et de véritables runes : il pouvait désormais en fabriquer plus de vingt de qualité inférieure. Quant au reste des pièces, il lui permit d’acquérir cent habitants du désert et quinze barbares des pics enneigés.
Les habitants du désert étaient tous des hommes adultes. Ils n’étaient pas particulièrement forts, mais avaient la peau sombre et l’habitude de porter une barbe épaisse. Pour la plupart de niveau cinq, ils n’avaient rien d’exceptionnel ; cependant, comme Devon l’avait dit, ils étaient remarquablement résistants et habiles à cheval. Pour peu qu’ils aient un cheval et une machette, ils devenaient des ennemis redoutables dans le désert.
Les gens du désert étaient naturellement féroces et rompus à la guerre. Extrêmement dangereux, ils étaient connus pour tuer leurs maîtres, et les récits d’esclaves passant à l’acte n’avaient rien de rare. On les envoyait donc surtout travailler dans les mines ou mener la première vague d’assaut, en guise de chair à canon.
Quant aux quinze barbares des pics enneigés, ils jurèrent fidélité à Richard sur leurs ancêtres. Il avait ainsi tout pouvoir sur eux.
Il existait bien des façons de contrôler des esclaves. Les barbares avaient la leur, mais Richard choisit une autre méthode pour les gens du désert. Il les répartit en dix groupes, chacun dirigé par l’un des hommes les plus robustes. Si l’un d’eux tentait de s’enfuir ou de se rebeller, lui et son chef seraient tués. En outre, deux autres membres du groupe seraient tirés au sort et sacrifiés à leur tour.
En contrepartie, Richard leur promit la liberté immédiate et dix pièces d’or après dix ennemis tués au combat. S’ils choisissaient de rester ensuite, ils recevraient deux pièces par victime.
Pour les barbares, Richard prit bien davantage de précautions en matière d’armement. Il leur réserva beaucoup plus d’or et leur fournit des armes et des armures dignes de ce nom. Il leur promit qu’ils seraient libres après vingt ennemis tués.
Il ignorait si cette méthode serait efficace, mais les batailles à venir le lui apprendraient.
Après quelques jours de plus à Bluewater, Richard acheva enfin de préparer ses provisions et son équipement. Il quitta alors la ville avec toutes ses troupes et prit la direction des profondeurs des Terres ensanglantées.
Ses forces s’étaient renforcées et il avait désormais des alliés dans les Terres ensanglantées, capables de lui procurer certains avantages. Richard avait obtenu un petit domaine aux abords de Bluewater, avec une résidence, un terrain d’entraînement, une prison et bien d’autres installations. On lui avait aussi affecté des serviteurs.
Tout cela n’avait pas été donné : c’était un présent commun de Devon et de Rolf. Le domaine était à la fois un trésor et un symbole, la preuve qu’il s’était taillé une place à Bluewater. Le cadeau était en partie lié aux runes qu’il leur avait vendues, mais il devait surtout son existence au demi-dieu imaginaire qui le soutenait.
Avant de quitter Bluewater, Richard écrivit une lettre au Cosaque rouge pour lui demander de lui livrer Crochet rouge et de le dédommager avec cent chevaux de guerre. À peine eut-il lu la lettre que leur chef entra dans une rage folle, fracassant la moitié des objets de sa chambre et jurant de mettre Richard en pièces. Ce gamin insupportable ne savait pas à qui il avait affaire.
Il n’aurait pas été difficile de tenir cette promesse. Il lui aurait suffi de rassembler les centaines de gardes qu’il avait à Bluewater : l’auberge où logeait Richard se trouvait à un kilomètre à peine. Pourtant, il finit par contenir sa colère contre le mage dans son bureau. Il ne répondit pas à la lettre.
Cela ne signifiait pas pour autant qu’il allait l’ignorer complètement. Il passa tout l’après-midi à écrire huit lettres à des gens qu’il connaissait bien, et réussit à inscrire le nom de Richard sur la liste noire du Cosaque rouge. Si Richard était repéré dans la nature, leurs gardes-frontières le tueraient sur-le-champ. Il fit aussi transmettre par des voies clandestines une prime aux groupes de bandits : dix mille pièces pour le cadavre de Richard.
Le mage, lui, ignorait tout de la prime considérable mise sur sa tête et conduisait son armée dans les profondeurs des Terres ensanglantées.
Personne ne connaissait le but de cette expédition. Les habitants de Bluewater supposaient simplement que Richard avait une autre mission secrète. Il avait fait forte impression sur tous ceux qui avaient assisté à la réunion, notamment par sa conduite lors de la vente de la rune, qui témoignait d’une sagesse bien supérieure à son âge. On supposa qu’il agissait sous l’influence d’une puissante famille ou d’un protecteur. On l’avait d’abord pris pour l’enfant d’un clan noble promis à un brillant avenir ; désormais, on le croyait au cœur de la succession.
Pourtant, Richard et ses proches savaient qu’ils n’avaient pas de destination précise. Ce n’était rien de plus qu’une expédition de chasse, destinée à accroître leurs forces par la guerre et le massacre. C’était une pratique courante dans tous les plans.
Leur groupe avait une composition assez singulière : une centaine d’habitants du désert, menés par ses fantassins et ses chevaliers, tous à cheval. Les demi-orques n’étaient pas de bons cavaliers, mais ils savaient tout de même maintenir leurs montures au trot. Les trolls et les barbares devaient marcher, aucun cheval de guerre ne pouvant porter leur poids. Heureusement, ils étaient habitués à courir ; qu’ils spriment ou courent sur la durée, ils n’avaient rien à envier aux chevaux.
Richard, Flowsand et Zendrall chevauchaient en tête, sans la moindre voiture à l’horizon. La majeure partie de leur équipement était rangée dans des caisses sur le dos des chevaux de réserve.
Leur groupe, fort d’un peu plus d’une centaine de personnes, disposait de près de trois cents chevaux de guerre, ce qui lui garantissait une grande mobilité. Des loups du vent entouraient les troupes.
……
Le cinquième jour, une autre étrange troupe apparut devant Richard. Plus de vingt chevaliers, répartis en plusieurs groupes, progressaient lentement dans le désert ; au milieu d’eux, près d’une centaine de barbares marchaient serrés les uns contre les autres. Il y avait des adultes et des enfants, des hommes et des femmes, mais aucun vieillard. Tous les barbares étaient blessés, pourtant ils continuaient d’avancer. S’ils ralentissaient davantage, on les fouettait sans pitié.
C’était la première fois que Richard rencontrait une troupe d’esclavagistes. Ce qui le préoccupait le plus, c’était le drapeau qu’elle portait : ces hommes venaient du Cosaque rouge. Il ne lui fallut donc qu’une demi-minute pour prendre sa décision. Il désigna la troupe et lança d’une voix glaciale : « Tuez-les tous ! »