Chapitre 225
La cruauté
Près de la moitié de l’armée de Schitich n’était pas encore arrivée, mais les soldats qui avaient réussi à s’enfuir avaient répandu la nouvelle de sa mort. On vit la formation de dragons qui approchait depuis la ville faire demi-tour, signe que les autres soldats renonceraient probablement à poursuivre l’attaque.
Après tout, les quatre-vingts soldats les plus redoutables de Schitich, tous sous ses ordres directs, avaient été presque entièrement anéantis. S’ils attaquaient maintenant, les capitaines restants et les moins de cent cavaliers subiraient le même sort.
Richard se mit à parcourir le camp en aboyant ses ordres : « Nettoyez le champ de bataille. Soignez les blessés et rassemblez les prisonniers. Emportez les cadavres, rassemblez les chevaux… »
Tout se déroula sans trop d’accrocs, et l’on procéda au bilan de la bataille. Il y avait seize prisonniers et plus de cinquante chevaux indemnes. Onze ennemis s’étaient enfuis, tandis que près de soixante autres avaient péri. Richard avait perdu trois fantassins et cinq demi-orcs. Une douzaine d’autres étaient blessés, mais Flowsand pouvait soigner tout ce qui n’était pas la mort ou des membres brisés. Ils retrouveraient bientôt toutes leurs forces.
Les proches compagnons de Richard ne participèrent pas au nettoyage. Ils en profitèrent pour se reposer et se soigner, afin de récupérer au plus vite. Outre une seconde attaque venue de la ville, ils devaient aussi se tenir prêts à affronter les camps voisins.
Personne ici n’était un saint ; la plupart cherchaient à profiter de la situation. Seulement, Richard avait remporté une victoire écrasante, et les camps voisins ne savaient pas grand-chose à son sujet. Ils ignoraient s’ils auraient beaucoup à gagner, même en cas de victoire, et après avoir vu la bataille, ils n’étaient pas sûrs d’en être capables.
« Nous avons fouillé tous les corps, monseigneur. Qu’ordonnez-vous d’en faire ? » demanda un fantassin, venu chercher ses instructions.
Richard réfléchit un moment, puis répondit : « Empalez les simples soldats et laissez-les exposés au bord du camp. Envoyez les corps des capitaines à Zendrall. Quant à Schitich… Zendrall ! »
« Oui ? » demanda le nécromancien sans lever la tête. Il s’affairait à récupérer le guerrier des ténèbres blessé.
« J’ai des projets pour le cadavre de Schitich. Cela poserait-il un problème de le laisser sur un pieu quelques jours ? »
Zendrall parut un peu surpris et répondit, impuissant : « Avec quelques préparatifs, je peux le transformer en chevalier squelette. Mais il aura alors deux niveaux de moins qu’un guerrier des ténèbres. Si vous me donnez son cadavre maintenant, je pourrai invoquer un guerrier des ténèbres à partir de son âme. » À vrai dire, son expression et sa réponse ne semblaient guère celles d’un nécromancien.
Après avoir constaté les capacités des guerriers des ténèbres, Richard ne se faisait pas d’illusions sur leur puissance. Tandis que Zendrall renvoyait son guerrier dans son plan d’invocation, il déclara aussitôt : « Tu as trente minutes pour t’occuper du cadavre de Schitich, mais je veux que son visage reste intact. »
Le nécromancien dut extraire l’âme du corps de Schitich, puis imprégner le cadavre d’énergie de mort afin de préserver sa puissance originelle. Il ne lui fallut que quelques minutes.
Une demi-heure plus tard, des dizaines de pieux se dressaient dans un terrain vague, à la périphérie du camp de Richard. À chacun était cloué un corps sans vie, dépouillé de son armure. Au centre, un pilier trois fois plus haut portait Schitich, suspendu à son sommet. Dix torches allumées, disposées à proximité, éclairaient le Dragon à deux têtes et ses subordonnés.
Si le nécromancien ne l’en avait pas empêché, Richard leur aurait tranché les membres avant de les exposer.
Sous le couvert de la nuit, d’innombrables paires d’yeux contemplèrent cette scène terrifiante. Les camps animés se firent silencieux, et les feux de joie qui brûlaient dans la ville s’éteignirent peu à peu.
« Je veux donner une leçon à tous ces rats : voilà ce qui arrive à quiconque essaie de me tuer ! » lança Richard en fixant la ville. Puis il agita la main. « On dirait qu’il n’y aura pas d’autre incident cette nuit. Vous pouvez aller dormir. »
Gangdor, torse nu, se tenait dans un coin dégagé et nettoyait ses blessures avec un seau d’eau. Ses muscles compacts et la rune sur son épaule droite semblaient débordants d’énergie. Lorsque Richard regagna sa tente, Gangdor se caressa doucement le menton. « Le patron devient de plus en plus cruel. »
Olar surgit de nulle part et acquiesça. Il prit la parole, la voix chargée d’émotion : « Derrière chaque patron cruel, il y a au moins deux femmes encore plus cruelles. »
Gangdor hocha vigoureusement la tête. « C’est vrai. Qui a dit ça ? »
« Moi ! »
Les paroles du barde firent prendre à Gangdor une expression déçue. Si un grand personnage de l’histoire avait prononcé cette phrase, elle aurait fait une excellente citation. Mais venant d’Olar, elle manquait de poids. Toutefois, une idée lui traversa l’esprit et il demanda : « Deux femmes cruelles… Tu as provoqué Waterflower et Flowsand ? »
Le visage d’Olar s’assombrit aussitôt. La curiosité de Gangdor s’évanouit, et il ne restait chez lui ni sarcasme ni jubilation.
« Laquelle ? » demanda-t-il, l’air compatissant. Il ne croyait pas que le barde elfe ait osé les provoquer toutes les deux. S’il l’avait vraiment fait, il ne se tiendrait pas ici, indemne.
Olar hésita longuement avant de répondre : « … Waterflower. »
Gangdor haussa les épaules. « Pourquoi pas Flowsand ? »
« J’avais l’impression que Waterflower s’intéressait un peu à moi, alors que Flowsand ne l’a jamais caché. La tâter ne me vaudrait qu’une petite blessure, tout au plus ; elle n’irait pas jusqu’à me tuer. Flowsand, en revanche… Si elle voulait me blesser ou me tuer, elle aurait bien des moyens d’y parvenir. »
« Tu es malin ! » le félicita Gangdor. Puis il attira Olar à lui et baissa la voix. « Comment as-tu “provoqué” Waterflower ? Raconte-moi tout ! »
Le bras de Gangdor était plus épais que les deux bras de l’elfe réunis, et au moins trois ou quatre fois plus puissant. Sa poigne d’acier empêchait presque Olar de respirer ; il comprit la menace. Gangdor ne le laisserait pas s’en tirer facilement s’il ne lui racontait pas tout. Mais peu importait : s’il était venu le voir, c’était justement pour trouver quelqu’un à qui confier son chagrin et son stress.
« Alors… j’ai touché ses fesses… » parvint à articuler Olar.
« Tu lui as touché les fesses ? Tu les as vraiment touchées ? » Les yeux de Gangdor s’illuminèrent d’impatience. Hélas, le barde le déçut encore, même si c’était prévisible.
« Pas vraiment. Mon doigt l’a juste effleurée et… » Même si ce n’était qu’un petit plaisir furtif, le souvenir avait profondément marqué le barde.
« Et ? » demanda Gangdor avec empressement, une pointe de pitié supplémentaire dans la voix.
« Et… » Olar força un sourire. « Et j’ai compris à quoi servait vraiment sa pique d’acier. »
Gangdor éclata de rire, détailla le barde de haut en bas, puis lui donna une tape vigoureuse sur les épaules. « Tu as découvert à quoi sert la pique de Waterflower, et tu as quand même été capable de te battre avec autant de force, ce soir. Tu es aussi allé voir miss Flowsand ? » Rendez-vous sur novelping(.)com pour lire le chapitre complet.
Le corps d’Olar trembla sans qu’il puisse se contrôler. Il hocha la tête, la voix empreinte d’un désespoir absolu : « J’étais si gravement blessé que je pouvais à peine marcher. Comme je ne voulais pas que le maître l’apprenne, je n’ai pas eu d’autre choix que d’aller voir miss Flowsand en secret. Mais… toute la nuit, elle ne m’a lancé que des sorts de Soins mineurs ! »
La paupière de Gangdor tressaillit plusieurs fois.
Tous les sorts de soins fonctionnaient de la même manière : ils accéléraient le processus de guérison grâce à la magie. Seule la vitesse de cette accélération variait. Les Soins mineurs accéléraient eux aussi la guérison, mais leur effet était bien plus faible.
Dans un plan où la violence et la guerre régnaient, savoir supporter la douleur d’une blessure était essentiel pour tout homme. Aucun guerrier digne de ce nom ne criait pendant les soins ; il serrait simplement les dents et endurait la douleur.
Pourtant, même si les blessures d’Olar exigeaient des soins bien plus puissants, Flowsand s’était obstinée à n’utiliser que des Soins mineurs. Gangdor estimait qu’il en faudrait au moins vingt ou trente séances, chacune durant plusieurs heures. Chaque fois que les blessures bougeraient, la douleur d’Olar s’intensifierait considérablement ; le barde soupçonnait Flowsand d’avoir ajouté en secret un sort qui aiguisait sa perception pendant les soins.
Olar avait déjà vu Richard et Flowsand interroger des criminels. Il frissonna en se rappelant comment Flowsand amplifiait leur douleur tout en les soignant avec des Soins mineurs.
Gangdor toussa une fois et tapota l’épaule d’Olar avec compassion. « Ça t’a fichu une de ces frousses. »
« Ce n’est pas juste une frayeur ! Tu ne peux pas comprendre ce que ça fait ! » s’emporta soudain le barde.
« Bon, bon. Vu l’air pitoyable que tu as, je vais te donner un conseil. Waterflower n’est pas aussi simple qu’elle en a l’air. »
« Waterflower ? » Olar fut surpris. À ses yeux, la jeune femme n’avait fait appel à sa force que par instinct.
« Réfléchis. Pourquoi Waterflower a-t-elle laissé ton doigt effleurer ses fesses ? Si elle n’avait pas voulu que ça arrive, tu n’en aurais certainement pas eu l’occasion. Même avec dix mains, elle les aurait toutes tranchées avant qu’elles ne l’atteignent ! » expliqua Gangdor, d’un ton pénétrant.
Olar se mit à suer froid. « Ne me dis pas… Elle a fait ça pour que je ne puisse pas le raconter au maître ? Après tout, c’est moi qui ai commencé… »
Gangdor ouvrit grand la bouche. « Tu l’as touchée du doigt, elle t’a rendu la pareille avec sa pique. C’est équitable, non ? »
Le barde blêmit comme un mort et prit l’air d’une âme en peine. Quelle équité était-ce là ? Il se sentait pourtant incapable de protester.
« Tu l’as dit toi-même. Derrière chaque patron cruel, il y a deux femmes encore plus cruelles. »