Chapitre 214
Souffle des Ténèbres (2)
Waterflower avait eu une heure pour se reposer, mais pas Richard. Dès son retour dans sa chambre, il s’était affairé à préparer les encres pour la phase suivante. Une fois l’heure écoulée, sa plume lui piqua de nouveau le genou, puis le temps s’écoula en silence.
Lorsqu’il eut achevé la rune, une autre nuit était passée. Les jambes de la jeune femme étaient entièrement couvertes de motifs magiques complexes, qui dégageaient une aura mystérieuse.
Richard étira son corps las et contempla avec un sourire la rune qu’il venait de créer. « Essaie de bouger un peu, mais sans utiliser la Marche du Vent. »
Un peu perplexe, la jeune femme obtempéra et bondit hors du lit. Après avoir atterri en douceur, elle accéléra et fila vers une chaise à la vitesse de l’éclair. Sans la Marche du Vent, elle aurait dû ralentir et changer de direction pour éviter l’obstacle. Pourtant, cette fois, quelque chose s’activa dans son esprit tandis que la rune sur ses jambes scintillait légèrement. Elle enjamba automatiquement la chaise et la franchit d’un pas assuré. Ses mouvements étaient fluides et naturels malgré sa vitesse, et elle ne ralentit pas le moins du monde.
La pièce était petite. Lancée à toute allure, elle atteignit le mur en un instant, mais poursuivit sa course. Avec grâce, elle bondit sur la paroi opposée, conserva son élan et fit même quelques pas rapides au plafond avant de sauter et d’atterrir devant Richard.
Ce ne fut qu’alors que son visage exprima la surprise. Elle baissa les yeux vers ses jambes. La rune y luisait de moins en moins.
Elle repartit soudain, virevoltant à toute vitesse dans la pièce et frôlant sans cesse le maître des runes qui se tenait au centre. On eût dit un fantôme : les obstacles ne la ralentissaient pas le moins du monde. Sa vitesse n’était que légèrement inférieure à celle que lui conférait la Marche du Vent ! Lorsqu’elle revint devant Richard, la surprise dans ses yeux avait laissé place à la stupéfaction.
« C’est l’Appel de la Nature. Cette rune te permet de traverser facilement la plupart des terrains accidentés en perdant très peu de vitesse. Elle améliore aussi ton accélération et te permet de maintenir ta vitesse sur le sable, les pierres ou dans les marécages. Elle te fait également gravir les pentes plus vite qu’avant. »
Pour la jeune femme, qui savait se déplacer en forêt et frapper d’un seul coup mortel depuis les ténèbres, cette amélioration de sa mobilité représentait un gain direct de puissance au combat.
« Mer…ci… » Malgré son visage impassible, Waterflower parvint enfin à articuler ces deux mots entre ses dents.
Richard rit. « Inutile de me remercier, nous ne faisons qu’un. Et puis, ce n’est que la première. Il en reste encore quatre. Il va falloir me supporter pendant les deux prochaines semaines. »
« Bon, je vais aller me reposer. Cela fait plusieurs jours que je n’ai pas vraiment dormi. »
Encore quatre runes ?
Le corps de Waterflower tressaillit légèrement et ses paupières baissées frémirent. En regardant Richard quitter la pièce, elle serra les dents et se lança d’une voix aussi raide que peu naturelle : « Euh… Ta blessure… Est-ce qu’elle te fait mal ? »
Le rire de Richard s’interrompit net et il lança un regard noir à la jeune femme. Elle se troubla, comprenant qu’elle avait dit quelque chose qu’il ne fallait pas.
« Cette histoire… Ne la mentionne plus jamais ! » gronda Richard avec colère en claquant la porte derrière lui. Pourtant, sa démarche restait peu naturelle.
Les choses se déroulaient rarement comme on le souhaitait. Même de retour dans sa chambre pour se reposer, Richard ne trouva pas la paix. La source de son tourment était bien sûr Flowsand, la seule de son groupe à pouvoir entrer et sortir de sa chambre à sa guise.
Flowsand fixa attentivement Richard tandis qu’il s’apprêtait à dormir. « Tu n’as pas l’air en forme. »
« Je suis juste fatigué », répondit Richard avec désinvolture.
« Non, ce n’est pas ça. Tu es blessé ? » Flowsand n’était manifestement pas si facile à duper.
« Non ! » La voix de Richard monta dans les aigus.
« Où est ta blessure ? » insista-t-elle en tendant la main pour lui défaire ses vêtements. « Laisse-moi voir. »
« Je te dis que je ne suis pas blessé ! » Richard s’emporta.
« Tu pourras essayer de berner une clerc du Dragon Éternel quand tu auras gagné dix niveaux de plus ! » rétorqua sèchement Flowsand. Quand il s’agissait de ses blessures, elle ne céderait pas.
Pourtant, une autre idée lui traversa soudain l’esprit. Richard n’était pas sorti ces derniers jours ; comment avait-il pu se blesser ? Il avait passé tout ce temps à créer une rune pour Waterflower…
En songeant à la manière dont il s’y était pris, elle lâcha sans réfléchir : « Comment tu t’es blessé ? Tu ne lui as pas expliqué clairement ce que tu faisais, et elle a riposté par réflexe… »
Elle s’interrompit brusquement. Ses paroles involontaires avaient frôlé la vérité, et le souvenir de la cible habituelle de Waterflower lui cloua aussitôt le bec. Son regard posé sur Richard changea, tandis qu’un sourire se dessinait au coin de ses lèvres.
Richard entra dans une colère noire, attrapa Flowsand et la jeta dehors. Puis il referma la porte dans un fracas.
Pourtant, un instant plus tard, on frappa à la porte, avec douceur et régularité.
À contrecœur, Richard ouvrit la porte et cria : « QU’EST-CE QUE TU VEUX ? »
Comme prévu, Flowsand se tenait toujours devant la porte. Son sourire donnait l’impression que des fleurs s’épanouissaient partout. « Je peux soigner les blessures légères ! Il faut que je lance un sort de guérison mineure ! »
Richard leva un moment les yeux au plafond, puis serra les dents et l’attira dans la pièce d’un geste brusque. Il referma ensuite la porte avec fracas.
……
Dix heures plus tard, Richard se rendit à grands pas dans la chambre de Waterflower, prêt à reprendre son travail sur les runes. Le repos avait eu des effets plutôt bénéfiques ; au moins, Waterflower ne remarqua rien d’anormal dans sa démarche.
Deux autres jours sans repos suivirent. Des motifs argentés vinrent couvrir la poitrine et l’abdomen de Waterflower, protégeant ses parties vitales et renforçant la défense de son corps. C’était une autre rune personnalisée de Richard : l’Ornement d’argent véritable. Elle lui offrirait une protection équivalente à celle d’une armure ouvragée. En outre, cette nouvelle rune renforçait sa résistance à la magie, en particulier à la magie de la nature.
Waterflower n’aimait pas porter d’armure ; ses talents s’exprimaient pleinement lorsqu’elle était vêtue légèrement. Certains sorts avancés pouvaient suivre leur cible, tandis que d’autres agissaient sur toute une zone. Pour elle, la résistance à la magie était primordiale.
Après dix heures de repos supplémentaires, Richard entreprit sa troisième rune. Celle-ci se situait sur sa tête, derrière les oreilles. Deux runes d’une finesse et d’une complexité incomparables ornaient les deux côtés de son crâne, chacune de la taille d’un bout de doigt.
La rune de Vue des Ténèbres n’avait qu’une fonction : permettre à Waterflower de voir dans le noir jusqu’à trente mètres. Comme la jeune femme voyait déjà plus ou moins dans l’obscurité, sa portée atteignait désormais cinquante mètres. Elle continuerait d’augmenter à mesure qu’elle gagnerait des niveaux.
Richard mit environ un jour et demi à achever la Vue des Ténèbres. Il se reposa encore, puis entreprit la rune suivante une fois prêt. Celle-ci serait tracée sur son avant-bras droit.
Cette rune gris sombre et terne ressemblait à un amas de pétales recroquevillés. Tant qu’elle restait inactive, elle renforçait la capacité de Waterflower à dissimuler sa respiration ; lorsqu’elle attaquait, elle imprégnait aussi ses coups de propriétés liées à la force de l’ombre. Cela accroissait encore sa puissance.
Le Sceau de l’Ombre… L’inspiration de cette rune lui était venue lors de son combat contre la panthère cauchemardesque, où il avait frôlé la mort. De là venait son nom.