Chapitre 208
Rituel (2)
Quand le chant prit fin, la tête se mit à trembler. Le caillot qui obstruait le cou se désagrégea, et le sang se remit à couler librement. Il remonta sur l’autel et convergea vers le marteau, près de la jambe de la sculpture. Il finit par imprégner la statue elle-même, lui insufflant une vie propre. Richard sentit confusément une puissante conscience s’éveiller en son sein.
Les yeux de la statue virèrent au rouge sang, et son regard sembla balayer tous ceux qui se trouvaient dans cette salle ancestrale. Lorsqu’il se posa sur Richard, ils s’animèrent brusquement. Un grondement de tonnerre éclata dans l’esprit de Richard, comme si des milliers de lions féroces rugissaient à l’unisson. Il en fut violemment secoué ; sa vision s’obscurcit et il faillit perdre connaissance.
Mais plusieurs esprits puissants pénétrèrent aussitôt dans son paysage mental pour l’aider à repousser cette volonté écrasante. Ils parvinrent à éliminer l’intruse sur-le-champ et libérèrent son esprit. L’ancêtre orque ne faisait pas le poids face aux forces conjuguées de Waterflower, de la mère-couveuse et de ses esclaves.
Contre toute attente, la volonté de la mère-couveuse dépassait même celle de Waterflower. Zendrall — qui s’était plongé dans ses recherches — prit lui aussi conscience du combat et se joignit à eux. Mais son serment était bien moins puissant qu’un véritable contrat, et le lien ténu qui les unissait ne lui permettait pas de transmettre une grande part de sa puissance. Sans cela, sa puissante force spirituelle, dont il avait fait preuve lors de la bataille dans le marais, aurait infligé un coup terrible à la conscience envahissante.
Le combat spirituel prit fin en un éclair. Stormhammer et les orques encore debout ressentirent soudain une vive douleur au cerveau et s’effondrèrent. Lorsqu’ils reprirent leurs esprits, ils découvrirent que la tête de loup s’était desséchée, pareille à un cadavre momifié. La statue ne brillait plus et l’énergie résiduelle du rituel avait disparu.
Encore étourdi, Stormhammer se pressa les tempes et fixa l’autel d’un regard vide. Sa chute avait réveillé la douleur dans tout son corps blessé ; celle-ci était si intense que son visage se déforma. Il échangea un regard avec ses hommes, mais aucun d’eux ne parvint à comprendre ce qui s’était réellement passé. Ils finirent par conclure que le sacrifice avait invoqué la présence de leurs ancêtres, mais qu’ils étaient trop faibles pour supporter une telle puissance.
Les anciens et les guerriers retrouvèrent vite leurs esprits. Stormhammer, lui, boitilla jusqu’à Richard. Le demi-orque le regarda gravement dans les yeux. « Puissant mage venu de loin, grâce à votre aide, j’ai pu tuer l’Ombre fugace et venger ainsi les guerriers tombés de notre tribu. Vous avez assisté à nos rituels ; à partir de ce jour, vous serez considéré pour l’éternité comme un ami des orques de Bloodstone. Nous ne sommes peut-être pas puissants, mais si jamais le besoin s’en fait sentir, vous pourrez compter sur nous pour donner notre vie au nom de l’amitié ! »
Sur ces mots, Stormhammer tendit les deux bras pour serrer Richard dans ses bras et sceller ainsi la cérémonie. Sentant cette étreinte vigoureuse et contemplant son visage émacié, son corps blessé, Richard éprouva une étrange sensation au fond du cœur. S’il lui avait forgé une rune semblable à celle de Gangdor, Stormhammer n’aurait pas eu besoin d’utiliser les parchemins de Flowsand pour l’emporter. Il ne serait pas arrivé si vite au terme de sa vie.
Et pourtant, à cet instant, le demi-orque se révéla être un véritable guerrier, un chef digne de ce nom et un ami de confiance.
Cependant, Richard se rappela soudain les paroles de Flowsand, plus tôt dans la journée : les ressources qu’on lui avait remises provenaient manifestement d’ailleurs. Chaque objet avait coûté beaucoup de sang, et Camp Bloodstone n’était pas réputé pour sa bienveillance envers les gens du peuple. Sous le commandement de Stormhammer, bien des gens avaient péri.
Des sentiments contradictoires se mêlèrent en lui, et Richard ne sut plus comment juger les orques de Bloodstone. Il se contenta de soupirer en silence, se rappelant qu’il était lui-même un envahisseur.
Les Terres ensanglantées étaient chaotiques et cruelles, mais elles recelaient encore une pureté enfantine. Difficile de savoir où se trouvait le bien, où commençait le mal.
Avant de quitter la salle ancestrale, Richard jeta un dernier regard à la sculpture. La conscience avait dû recevoir un coup terrible et regagner les profondeurs de la statue pour s’y rétablir. Il avait senti une forte trace de divinité en elle ; c’était la seule raison pour laquelle elle pouvait contenir la volonté résiduelle de Bloodstone.
C’était la première fois que Richard faisait l’expérience du pouvoir du culte des ancêtres.
Il comprenait désormais pourquoi la mère-couveuse désirait ces idoles : elle voulait en extraire la puissance divine. Mais pour l’instant, du moins, il ne souhaitait pas toucher à l’autel de la tribu de Bloodstone.
« Quoi qu’il en soit, à ce que je vois, les Terres ensanglantées et les régions au-delà comptent d’innombrables tribus qui pratiquent le culte des ancêtres. Je n’ai qu’à les chercher patiemment ; j’en trouverai beaucoup. Quant à Bloodstone… je peux attendre la mort de Stormhammer pour tirer les choses au clair. De toute façon, il ne vivra plus très longtemps. » Le jeune mage se consola ainsi, rationalisant la situation… Recevez plus vite les dernières mises à jour sur novelping.com.
Le rituel fut suivi d’une fête tribale. Plusieurs feux de joie brûlaient dans l’arène semi-circulaire, où l’on distribuait de la viande grillée et une piquette médiocre. Autour des brasiers, les orques exécutaient leur danse guerrière au rythme des tambours. De temps à autre, ils s’arrêtaient en frappant le sol du pied, bombaient le torse et lançaient un cri de guerre vers le ciel. Cette tradition transmise depuis les temps anciens était un serment fait à leurs ancêtres : ils protégeraient leur terre natale. Quand ils se lassaient de danser, les orques s’asseyaient pour manger et boire, reprenant des forces avant de rejoindre leurs frères.
Le banquet de cette nuit-là accueillit quelques invités de marque. Outre Richard, les deux trolls étaient présents ; ils avaient préparé pour l’occasion une grande marmite de soupe à la viande délicieusement parfumée. Cette soupe suffisait à elle seule pour que Moyenne Saignante et Tiramisu puissent se prétendre fins gourmets, mais c’était le seul plat que Richard les eût jamais vus cuisiner. On aurait dit que c’était la seule chose qu’ils savaient faire.
Au milieu de ces réjouissances, la seule chose que Richard ne supportait pas, c’était l’alcool. Il fut forcé de boire trois grands bols avec Stormhammer, chacun de la taille d’un bol d’orque. Il en but ensuite un avec chacun des anciens orques, puis un avec chacun des guerriers célèbres de la tribu.
Quand tout fut enfin terminé, Moyenne Saignante dut emporter Richard sur son dos. Il n’était pas complètement ivre, mais son estomac retourné le faisait se sentir faible, et il avait l’impression que son cerveau brûlait. Dans cette brume, toute prudence et toute appréhension s’évanouirent, mais les libations lui rapportèrent gros : il repartit avec trente guerriers demi-orques, et non vingt. Hélas, les dix recrues supplémentaires n’étaient que de simples soldats, pas des guerriers d’élite.
Moyenne Saignante avançait d’un pas régulier, le dos large et plat, mais Richard vomit tout de même deux fois en chemin vers leur auberge. Cela le soulagea un peu ; la brise fraîche de la nuit avançée lui éclaircit les idées. Pourtant, l’alcool qui brûlait encore dans son sang lui embrumait l’esprit.
En chemin, Richard se mit à réfléchir au lendemain. Ils n’avaient plus vraiment de raison de rester à Bloodstone ; le ruisseau insignifiant, pas plus que le camp tout entier, ne constituait son véritable objectif. Ce n’était même pas un point de départ digne de ce nom.
Après tout, il était un envahisseur. Camp Bloodstone n’était pas loin des royaumes humains et, si Neian décidait d’envoyer une armée dans les Terres ensanglantées, ses forces actuelles courraient un grave danger. La puissance d’Essien et l’intrépidité des paladins, qui ne reculaient même pas devant la mort, lui avaient laissé une impression durable. S’il s’était agi d’un affrontement direct, la victoire aurait été chèrement acquise. Puisqu’il avait déjà récolté les fruits de son passage à Bloodstone, l’heure était venue de s’enfoncer davantage dans ces terres.
Lorsqu’il eut décidé de la route à suivre, Richard s’aperçut qu’ils étaient arrivés devant l’auberge. Il rassembla ses forces pour marcher seul et congédia les trolls, leur conseillant d’aller se reposer. Le sommeil comptait davantage pour les trolls que pour les humains : leur puissance augmentait selon la qualité de leur repos.
Son estomac, déjà vide, se remit à se contracter, et il eut de nouveau envie de vomir. Il traversa le hall en courant et ouvrit la porte de derrière, dans l’intention de trouver un coin où se soulager.