Chapitre 206
Commerce (2)
Le réseau de cristaux magiques ne servait pas seulement à simplifier la conception. Quelqu’un comme Stormhammer, qui ne connaissait rien aux enchantements ni à la magie en général, serait bien plus impressionné par lui que par une peau d’animal d’apparence banale, même si cette peau était la véritable preuve du talent de Richard. En fait, tatouée sur la peau comme dans le cas de Flowsand, la rune aurait paru bien modeste au regard de sa puissance. Même activée, elle n’aurait produit qu’une lueur terne.
Cependant, Richard n’avait pas besoin que Stormhammer découvre toute la puissance d’une rune. Dans ce plan dépourvu de maîtres des runes, même une amplification de 20 % suffirait à stupéfier les gens. Une augmentation de 40 % ne ferait guère plus d’effet. Au lieu de fabriquer une rune plus puissante en dépensant six fois plus de ressources et en y consacrant huit fois plus de temps, mieux valait l’embellir et lui donner l’air plus puissant. Il suffisait pour cela d’y apporter quelques retouches « délicates », assez complexes pour détourner l’attention de quiconque chercherait à en comprendre le véritable effet.
Richard avait longtemps étudié l’art ; ce genre de dessin ne lui posait donc aucun problème. Le temps et les efforts supplémentaires que cela exigeait étaient si négligeables que cette méthode pouvait même sembler moins complexe. Son sang elfique y était aussi pour quelque chose : les elfes étaient réputés depuis toujours, sur Norland, pour leur talent à produire des objets tape-à-l’œil.
Sur Faelor, ce souci de l’esthétique équivalait, du point de vue du prix de vente, à doubler l’amplification de force de la rune elle-même.
Ce n’étaient pas les seules raisons qui le poussaient à rendre la rune si ouvragée. Le butin récupéré lors de leurs précédentes razzias montrait que les mages de ce plan aimaient afficher leur statut à travers le dessin de leur équipement. Bâtons, parchemins, armes et autres objets magiques étaient tous raffinés et magnifiques, à l’image de leur statut de marchandises haut de gamme. Pour Stormhammer et la plupart de ceux qui avaient déjà vu des artefacts magiques, ce dessin complexe, qui mettait en valeur le fonctionnement du cristal magique, ne pouvait être qu’un artefact extrêmement avancé, qui valait bien dix mille pièces d’or.
……
Quand Flowsand frappa à la porte et entra, à l’heure du dîner, la rune était presque terminée. Sur Norland, cet objet n’aurait même pas mérité le nom de produit défectueux ; pourtant, il avait été vendu au prix de quatre cent mille pièces d’or. Richard n’avait mis que trois heures à le fabriquer et dépensé moins de mille pièces en matériaux, dont une heure consacrée à l’art. En comparaison, la rune de Gangdor lui avait pris une semaine et avait coûté cinq fois plus cher en matériaux.
Dès que Flowsand posa les yeux sur l’objet, elle laissa échapper un petit cri : « Cette chose… Cette… rune… »
« Grossière ? » Richard éclata de rire. « Inutile de fabriquer des objets de qualité pour Stormhammer. Il suffit de répondre à ses attentes, et il n’a besoin que de cinq minutes d’un niveau supplémentaire en force. »
Flowsand hocha la tête, mais ne parvint pas à détacher les yeux de la rune fraîchement achevée. Elle avait vraiment l’air bâclée, à mille lieues des œuvres habituelles de Richard. Ceux qui connaissaient le jeune homme auraient eu du mal à croire que cette horreur venait de lui. Ce chapitre a été repris sur novelping.com sans autorisation.
À ses yeux, tous ces beaux motifs et ces lumières étaient hideux. C’étaient autant de fioritures à éliminer ; seule se distinguait la formation simpliste qui constituait le cœur de la rune. Pour elle, une rune parfaite était celle qui employait le moins de traits possible.
Pourtant, malgré son aspect bâclé, les lignes et les courbes étaient aussi précises que jamais. Le cœur de son style demeurait intact. Flowsand savait que Richard avait parfaitement compris ce qu’il faisait, mais cette rune donnait l’impression qu’un artiste chevronné avait délibérément imité les gribouillis d’un enfant. Même son esprit inébranlable en éprouvait un certain malaise.
Il lui fallut un moment pour se reprendre et demander : « Combien cela a-t-il coûté ? »
« Moins de mille pièces », répondit Richard avec calme.
« C’est si peu cher ! Comment est-ce possible ? » Flowsand était stupéfaite. Fabriquer une rune sur Norland coûtait au moins dix mille pièces. On aurait dit que Richard tirait un grand profit de son partenariat avec Stormhammer.
« Et l’amplification ? »
« 20 %, et elle s’active avec un cristal magique. »
Elle comprit que c’était une façon de limiter les capacités de Stormhammer. Après tout, c’était un guerrier de niveau 14. Même dans une armée de Norland, il aurait été officier ; avec une rune convenable, il aurait pu devenir chevalier runique. Face à l’armée actuelle de Richard, un chevalier runique de niveau 14 les aurait facilement anéantis.
Malgré tout, même si elle approuvait ses actes, la prêtresse trouvait cette rune extrêmement désagréable à regarder. Elle finit néanmoins par se ressaisir et ouvrit un coffret scellé par magie qu’elle avait apporté. Elle en sortit trois parchemins magiques. « J’ai préparé ces parchemins pour Stormhammer. Le premier est une bénédiction, le deuxième un bouclier magique et le troisième un soin. Des guerriers ordinaires peuvent tous les utiliser ; ce sont des parchemins de grade 3. »
« Des parchemins de sorts ? » Cette fois, Richard fut stupéfait. Il lança à Flowsand un regard réprobateur. « Est-ce qu’on doit vraiment lui donner des objets aussi précieux ? Tu n’as pas peur qu’il s’en serve pour se retourner contre nous ? »
« Pourquoi ne regardes-tu pas de plus près ? » répondit-elle avec un léger sourire.
Richard ouvrit alors avec précaution le parchemin de soin et l’examina. Maître des enchantements, il avait depuis longtemps atteint une perception exceptionnelle. Un seul regard lui suffit pour comprendre que, même si le parchemin était de grade 3, il ne contenait qu’une quantité dérisoire de mana. La composition du sort différait aussi de l’ordinaire, notamment à cause d’une modification discrète…
Avant qu’il ait pu poser la question, Flowsand prit la parole : « J’ai modifié ces parchemins à partir des sorts que j’ai obtenus auprès de l’Église. Les sorts sont parfaitement corrects, mais je n’y ai ajouté que juste assez de mana pour les activer. Le parchemin puisera dans la force vitale de Stormhammer pour fonctionner, et chacun lui fera perdre autant d’années de vie que son grade. Il y en a un de chaque grade, jusqu’au grade 3 : s’il les utilise tous, il perdra donc six années.
« Je me suis renseignée, et l’espérance de vie moyenne des habitants de ce plan est inférieure à celle des gens de Norland. Ils atteignent rarement l’âge de soixante ans, et Stormhammer en a plus de quarante. Cela réduira ses capacités au combat. »
Richard poussa un long soupir et rangea soigneusement les parchemins, de peur de les activer par accident. Il avait dû consentir à de grands sacrifices pour obtenir vingt années de vie du Dragon Éternel ; en activer un par mégarde et en perdre six aurait été extrêmement regrettable.
Ces sinistres parchemins ayant été adaptés de ceux de l’Église de la Vaillance, même l’emblème de l’Église y figurait encore. Flowsand ne laissait rien au hasard : c’était forcément intentionnel. Pour un observateur extérieur, cela signifiait qu’il fallait payer un prix exorbitant pour lancer les sorts du Dieu de la Vaillance, en lui sacrifiant sa vie. En réalité, les parchemins de l’Église ne pouvaient être utilisés que par des clercs, mais personne n’aurait cru une telle chose.
À cette pensée, Richard lança un regard appuyé à Flowsand. « Heureusement que je ne suis pas ton ennemi. »
Flowsand sourit légèrement. « Mais tu veux être mon homme, et c’est clairement pire ! »
Richard en resta sans voix.