Chapitre 205
Commerce
Le jauneacier cristallin et l’ambre d’érable étaient des matériaux très rares, utilisés dans la confection de runes de rang 2. Le premier provenait de veines de minerai inhabituelles, tandis que le second ne pouvait être extrait que de ruines antiques. Tous deux étaient extrêmement rares à Norland et se vendaient au gramme. À lui seul, ce morceau de jauneacier aurait valu cent mille pièces d’or chez lui, tandis que le gros morceau d’ambre d’érable aurait pu se vendre deux fois plus cher.
Les rapports de ses informateurs lui avaient également permis de comprendre un peu l’économie de ce plan. Vingt cristaux magiques pouvaient se vendre près de dix mille pièces, mais uniquement dans les empires humains. Les mages étant rares et détenant le monopole des équipements magiques de haut niveau, peu de gens achetaient ces objets en grandes quantités. Les apprentis n’en réclamaient pas beaucoup non plus.
Dans les Terres ensanglantées, ces matériaux de premier choix valaient encore moins. Comme le territoire était plongé dans le chaos, les frais de transport représentaient généralement à eux seuls le tiers du prix. Et, même avec toutes ces marchandises, encore fallait-il rester en vie pour les expédier ailleurs. On estimait donc que trois à quatre mille pièces constituaient un prix plutôt correct pour ce lot. À Norland, il aurait valu jusqu’à vingt mille pièces.
Si les réserves de Stormhammer contenaient autant de jauneacier et d’ambre d’érable, sans même que ces matériaux soient rangés à part, c’était qu’ils étaient plutôt courants sur ce plan et n’y avaient qu’un usage limité. Les prix indiquaient que ce plan était loin d’être aussi avancé en alchimie que Norland, dont la splendeur était incomparable.
Richard garda son calme et désigna plus de dix matériaux, dont le jauneacier cristallin et l’ambre d’érable, s’enquérant de leur prix un à un. Comme prévu, tous deux n’étaient considérés que comme des matériaux médiocres et coûtaient entre deux cents et trois cents pièces.
Les matériaux magiques des réserves de Stormhammer valaient au total un peu plus de dix mille pièces. Avec des circuits commerciaux ouverts, ils auraient pu se vendre près de trente mille pièces d’or dans les royaumes humains. Richard n’avait même pas récupéré cent mille pièces en pillant l’Église de la Vaillance ; pourtant, dans ce petit camp aux confins des Terres ensanglantées, il venait d’en obtenir autant. Cette terre regorgeait manifestement d’occasions.
Bien sûr, ces occasions signifiaient aussi que les Terres ensanglantées étaient en proie aux combats. Cette tribu de demi-orques ne maîtrisait même pas la magie, et pourtant, elle possédait une telle abondance de matériaux. Il était évident qu’ils les avaient récupérés au fil des affrontements. Si Richard n’avait pas montré sa force en exécutant sans hésiter Faux sanglante Mark, il avait l’impression que ses propres matériaux auraient fini dans ce tas. Stormhammer ne négociait avec lui que parce qu’il avait révélé une puissante magie.
À Norland, tous ces matériaux auraient valu un demi-million de pièces ! Ce ne fut qu’alors que Richard comprit le véritable intérêt des guerres planaires : elles consistaient en définitive à échanger des marchandises rares entre les deux plans.
Richard choisit tous les matériaux qui pouvaient lui servir, ainsi qu’une boîte de cristaux magiques, pour une valeur totale d’environ huit mille pièces. « Tout ça, et vingt combattants adultes. »
Stormhammer hésita un instant, puis le demi-orque fit un geste de la main. On enveloppa les matériaux et on les lança à Richard. Ensuite, il demanda à voix basse : « Quand est-ce que je pourrai récupérer ma marchandise ? »
« Dans trois jours. Mais je devrai aussi l’activer moi-même pour vous. Il me faudra une journée de plus pour terminer. »
Stormhammer abattit le poing sur une table voisine. D’une voix sourde, il déclara : « J’ai attendu cinq longues années. Quelques jours de plus ne changeront rien ! Mais j’espère que vous ne me décevrez pas ! »
Richard sembla ne pas remarquer le regard meurtrier du demi-orque. Il soupesa le sac dans sa main, puis le lança à Gangdor en disant d’un ton léger : « Je suis un mage estimé, et je tiens donc à ma réputation. Le monde de la magie est d’une complexité incomparable, et les gens ordinaires ne peuvent pas le comprendre. Je vous conseille de ne pas douter d’un mage : ce serait d’une extrême sottise ! »
Un nouveau fracas retentit, et la barbe de Stormhammer s’agita sous le souffle. Ses muscles frémissaient, prêts à passer à l’action, mais il finit par contenir sa colère et ne fit rien de plus. Il se contenta de lancer à Richard un regard noir. « Trois jours. Je vous attendrai ! »
Richard hocha la tête et repartit de Bloodstone Castle, emportant avec lui son généreux butin.
De retour à l’auberge, Richard donna une tape dans le dos de Gangdor et s’exclama en riant : « Bien joué ! »
Gangdor afficha un large sourire et éclata d’un rire tonitruant. « Ça, je m’y connais ! J’ai bien trop souvent fait croire à mes ennemis que j’étais plus faible que je ne le suis ! »
En luttant contre Stormhammer, le colosse n’avait activé qu’un peu plus de la moitié de la puissance de la rune, et le renforcement n’avait même pas atteint trente pour cent. Pourtant, le demi-orque s’était laissé convaincre qu’il s’agissait de la pleine puissance de Gangdor. Le grand gaillard avait rougi jusqu’aux oreilles, la veine de son cou battant violemment, mais tout cela n’était qu’une comédie. Il s’était même couvert de sueur, au point de manquer d’inonder le sol sous ses pieds !
« Habitue-toi à ta nouvelle rune, il y en aura d’autres. » Sur ces mots, Richard ramena tous les matériaux dans sa chambre. Il allait trier et organiser son immense butin. Grâce aux idées que Flowsand lui avait inspirées, il avait aussi conçu quelques nouveaux modèles de runes qu’il n’avait pas pu mettre à exécution faute de matériaux. Avec ces nouvelles ressources et celles qu’il possédait déjà, il pourrait fabriquer neuf runes standard au lieu de quatre, ou bien six des nouvelles runes qu’il avait imaginées.
Mais juste avant de monter, il vit passer la silhouette de Waterflower. De dos, la jeune femme avait l’air… un peu abattue.
Ce doute ne fit toutefois que traverser son esprit. Richard regagna sa chambre et tria ses nouveaux matériaux, puis installa ses outils afin de préparer la rune de Stormhammer.
La rune qu’il concevait conservait sa fonction de base, mais accusait de sérieuses lacunes dans tous les autres domaines. Sa surface serait trois fois plus grande, mais le dos de Stormhammer était assez large pour accueillir une rune de cette taille. Il omettait autant que possible les éléments de la structure magique qui exigeaient des matériaux plus coûteux, et supprimait complètement le circuit qui réduisait la capacité nécessaire.
Enfin, la rune serait conçue pour fonctionner de manière active, et non passive. La capacité requise dépasserait celle d’une rune de rang 2, et sa consommation d’énergie serait une fois et demie supérieure à celle de Gangdor. Pourtant, le renforcement final ne serait que de vingt pour cent, et même ce résultat resterait instable.
La seule particularité de cette conception était un réseau d’absorption destiné aux cristaux magiques intégrés. Le mana contenu dans les cristaux pourrait ainsi activer la rune ; un seul cristal lui fournirait environ une heure et demie d’énergie. La rune ne pourrait donc être pleinement activée que neuf ou dix fois.
Bien sûr, le but n’était pas d’améliorer les capacités de la rune. Au contraire, un réseau absorbant l’énergie des cristaux magiques était beaucoup moins complexe et nécessitait bien moins de matériaux que les autres méthodes, qui reposaient sur l’énergie des guerriers, le mana, la vitalité ou même la force spirituelle.