Chapitre 185
Épreuve
On l’avait informée que cette base avait autrefois appartenu à la Famille Mensa et qu’elle était en activité depuis plus de dix ans. Plus de cinq cents soldats y étaient stationnés et contrôlaient un rayon de dix kilomètres, comme dans une petite ville. L’endroit était bien plus vaste que le petit avant-poste que les Archeron avaient confié à Richard, et la différence sautait aux yeux : ces remparts dépassaient les dix mètres de haut, contrairement aux minuscules murailles derrière lesquelles Richard avait organisé sa défense.
Après dix autres années d’activité sans encombre, la famille aurait pu demander à l’Église du Dragon éternel que le plan soit recensé et qu’un numéro lui soit attribué. Si le chef de la base se montrait stratège, débrouillard et sans scrupules, cela ne prendrait même pas si longtemps. Un plan reconnu par l’Église du Dragon éternel bénéficierait d’un passage stable, ce qui permettrait d’en tirer davantage de ressources et d’avantages. Voilà une autre raison pour laquelle la Famille Schumpeter était si disposée à y investir ses capitaux.
Pourtant, la base qui se dressait devant Sinclair était plongée dans un silence de mort. Les portes étaient à demi ouvertes et personne ne se trouvait en vue. Le silence était assourdissant et, entourée de forêt, la base n’était reliée à aucun autre lieu.
Comment une base de plus de deux mille personnes, dont cinq cents soldats, pouvait-elle survivre dans cette forêt désolée ? Même sans tenir compte des vivres, il aurait fallu établir plus de dix hameaux dans les environs. Sinclair ne croyait pas que les Mensa aient commis une erreur de ce genre : c’était une évidence.
Elle plissa les yeux, tandis qu’un profond malaise grandissait en elle. D’un geste, le chef des chevaliers de la garde à l’ours prit lui-même la tête de dix chevaliers et d’un grand mage pour pénétrer dans la base.
Une demi-heure plus tard, ils ressortirent, l’air sombre. Le capitaine des chevaliers et le mage se plantèrent devant Sinclair, mais aucun des deux ne savait quoi dire.
Sinclair lança d’un ton glacial : « Parlez ! Qu’est-ce que vous n’arrivez pas à dire ? Il y a un tas de cadavres à l’intérieur ? Et alors, qu’est-ce que ça peut faire ? Après tout, ils devraient tous appartenir à la Famille Mensa. »
Le capitaine finit par prendre la parole : « Ma dame, il n’y a pas âme qui vive dans la base. En revanche, tout le reste est là : les armures, les provisions, les vêtements… Il ne manque que les êtres humains.
Le mage ouvrit la bouche, mais sa réponse fut encore plus accablante. « Malheureusement, aucun de ces objets n’est utilisable. L’endroit déborde d’énergie temporelle, et il est impossible de l’en purger. On ne peut pas y vivre.
« Et le Phare du Temps ?! » cria-t-elle.
Le capitaine et le mage échangèrent un regard, puis le premier avoua : « Il s’est éteint…
« ÉTEINT ?! » La voix de Sinclair résonna dans la base déserte.
« Oui. » Le capitaine se prépara au pire.
Sinclair, quant à elle, resta bouche bée. En un instant, tout le monde se tut ; seul le vent troublait le silence.
« Hé… Hé… Hahahahaha ! » Sinclair commença par glousser, puis éclata d’un rire sonore qui fit s’envoler les oiseaux de la montagne. Son rire dément se prolongea pendant près de dix minutes avant qu’elle ne se calme enfin. Son visage avait alors pris une étrange teinte rouge, et elle paraissait plus ensorcelante encore qu’auparavant.
Elle eut du mal à reprendre son souffle. « Nous voilà donc sur un plan totalement inconnu, sans possibilité de rentrer. Et Norland ne pourra pas nous atteindre tant que nous n’aurons pas trouvé le moyen de rallumer le Phare du Temps… Vous devez prendre une décision, maintenant. Êtes-vous prêts à tenir bon à mes côtés ?
Le capitaine et les deux mages échangèrent un regard, puis acceptèrent de rester aux côtés de Sinclair et jurèrent d’obéir à toutes ses instructions. Même s’ils n’en avaient pas eu envie, ils n’auraient pas eu le choix. Il n’existait que deux façons de conquérir un plan : l’occuper tout entier, quitte à s’attirer l’hostilité de toutes ses créatures, ou s’infiltrer dans la société et se faire des alliés. Les deux méthodes comportaient autant de dangers et de difficultés, mais la seconde ferait perdre à ceux qui l’adoptaient leur statut dans leur plan d’origine.
Quoi qu’il en soit, le capitaine et les mages ne connaissaient que le combat, pas la politique ni la stratégie. Même si ce plan était limité au niveau 18, sans la protection de Norland, ils ne tiendraient pas longtemps par leurs propres moyens. Et, connaissant Sinclair, s’ils ne lui prêtaient pas allégeance, elle les ferait probablement tuer. Ce chapitre est d’abord publié sur NovelPing.
Sinclair esquissa un sourire et scruta les expressions des trois visages devant elle. Puis elle déclara : « Bien joué. Enfin, vous avez un peu de chance, tous les trois. Vous ne sentez encore rien ?
Les deux grands mages tentèrent d’aiguiser leurs sens et d’analyser la situation, mais ne parvinrent qu’à deviner vaguement ce qui se passait. Ils ne réussirent pas à discerner cette chance dont parlait Sinclair. Quant au capitaine, les pouvoirs de l’espace et du temps n’étaient pas de son ressort. Il décida de ne pas s’épuiser en vain.
Voyant qu’ils étaient tous trois perplexes, Sinclair leur adressa un sourire sinistre, tira sa langue rouge vif et se lécha les lèvres. « Le temps s’écoule sur ce plan à une vitesse comprise entre un huitième et un dixième de celle de Norland. Cela signifie qu’il a reçu la bénédiction du Dragon éternel ! Quand nous aurons pris ce plan et serons rentrés chez nous, nous laisserons aux vieux une impression inoubliable ! J’ai hâte de découvrir quel goût aura leur cœur !
Elle tapota le cou de la manticore, qui se redressa de toute sa hauteur et poussa soudain un rugissement à faire trembler la terre.
« Suivez-moi tous ! Trouvons un endroit où passer la nuit. Ce serait encore mieux s’il y avait de beaux jeunes hommes et de belles jeunes femmes ! » Tandis qu’elle parlait, la manticore bondit par-dessus les chevaliers et dévala la montagne en tête du groupe.
……
De retour dans une église du duché de Whiterock, Essien était agenouillé dans une salle où il racontait l’invasion des terres du baron Forza. La pièce était petite, mais une estrade élevée occupait l’un de ses côtés, avec trois prêtres âgés derrière elle. À la densité de leurs pouvoirs divins et à l’éclat de leur peau, il était évident qu’ils étaient plus haut placés qu’Essien. Et, à en juger par les apparences, Essien était jugé.
Il l’était bel et bien. L’Église de la Vaillance, sur les terres de Forza, avait été réduite en miettes, et la page du Livre de la Rétention, que le Dieu de la Vaillance tenait en haute estime, avait malheureusement été détruite. De plus, tous les clercs et paladins de l’église avaient été tués. Chacune de ces accusations aurait suffi à faire servir à Essien une coupe de vin empoisonné.
Pourtant, la voix d’Essien résonna dans la salle. Une fois son récit terminé, il n’essaya ni de se défendre ni de laver son nom. Il demanda plutôt sincèrement à l’Église d’envoyer une troupe de prêtres combattants, accompagnée d’une armée de paladins et renforcée par des troupes d’élite, pour éliminer les envahisseurs. Il réclama même les troupes d’élite des montagnes du duché de Whiterock !