Chapitre 183
Coïncidence (2)
Hauts de plus de deux mètres cinquante, ces chevaliers noirs étaient bâtis comme des bêtes. Leurs chevaux de guerre étaient eux aussi bien plus imposants que la normale : même dressés de toute leur hauteur, les chevaliers dépassaient à peine leurs montures. Les épées à deux mains de cent kilos et les longues hallebardes semblaient légères comme des plumes entre leurs mains. Sans même se servir beaucoup de leur pointe, ils fauchaient leurs adversaires tels des tourbillons. Chaque fois que l’une de leurs armes touchait quelque chose, elle le réduisait en pièces.
Lorsque deux vieux mages sortirent du portail, la situation commença à changer. À peine eurent-ils aperçu la scène qu’ils lancèrent un Brouillard acide. Qui plus est, leurs sorts n’épargnèrent pas du tout les chevaliers noirs !
Une fois les sorts lancés, de grands nuages de brume jaune verdâtre emplirent le ciel et recouvrirent près de la moitié du champ de bataille. Des cris retentirent au contact de la peau, et des cloques se mirent à pousser sur tous les ennemis.
Les paladins poussèrent des rugissements pour galvaniser leurs troupes et s’efforcèrent de repousser le brouillard acide grâce à leur énergie. Mais les soldats ordinaires, même ceux de niveau six ou sept, n’en étaient pas capables. Une douleur à broyer les os leur arracha des cris d’agonie, semant le désordre dans leurs rangs. Brûlés par l’air acide, ils avaient les yeux injectés de sang. La brûlure était si vive qu’ils ne pouvaient même pas les ouvrir.
Les chevaliers noirs, eux, rayonnaient d’énergie et traversaient la brume sans se soucier de rien. Leurs armes semaient une pluie de sang et de chair, tandis que leurs chevaux continuaient leur charge sans être affectés le moins du monde.
Dans le brouillard, ce fut un massacre. Au loin, les prêtres, furieux, frappèrent le sol de toutes leurs forces avec leurs sceptres et lancèrent une malédiction. Une lumière divine jaillit de leurs doigts et explosa en sphères aveuglantes à l’endroit visé. Le pouvoir divin souleva une violente bourrasque qui dispersa la majeure partie de la brume, mais, dans ce bref intervalle, dix chevaliers et deux paladins avaient été taillés en pièces. Et même après que le vent eut chassé le brouillard, ceux que la corrosion avait déjà atteints continuaient de souffrir.
Les clercs s’affairaient de plus en plus, soignant les blessés tout en purifiant l’air ; les sorts fusaient sans cesse de leurs mains. Hélas, la bataille semblait de plus en plus désespérée.
Le portail s’immobilisa soudain pendant quelques secondes. Un puissant rayon de lumière en jaillit, accompagné d’une brume noire comme l’encre. Celle-ci tourbillonna et se déchaîna, tandis que plusieurs rugissements féroces résonnaient en son sein.
La brume finit par se dissiper, révélant une chevalière dans les airs, juchée sur une grande bête noire. Elle caressa doucement le cou de la créature, qui s’étira aussitôt avant de flotter jusqu’au sol.
Ce ne fut qu’une fois la bête posée à terre que les gens purent mesurer sa véritable taille. Elle ressemblait à un lion, avec de longues dents acérées qui dépassaient de sa lèvre supérieure. Sa crinière ondoyait majestueusement, même en l’absence de vent, et lui donnait une allure terrifiante. Dressée sur ses pattes, elle dépassait même les chevaliers noirs, mais sa démarche était d’une grâce inimaginable. Une armure noire lui couvrait le dos jusqu’à la queue, dont l’extrémité évoquait le dard d’un scorpion.
Juchée sur la bête, la chevalière aurait paru menue aux yeux des humains ; sur une créature de cette taille, elle ressemblait à une petite poupée. Elle portait une armure et une cape noires, et ses yeux comme ses cheveux étaient de la même couleur. Elle se fondait parfaitement parmi les chevaliers et la bête, mais le style de son armure était tout à fait inconnu. On ignorait tout de sa résistance et de ses autres propriétés, mais sa coupe était encore plus révélatrice que celle du Paladin sanguinaire Senma. À l’exception des gantelets et des bottes, elle couvrait moins de peau que de simples sous-vêtements. Hormis sa poitrine et trois fines feuilles placées stratégiquement sur son abdomen, elle était presque nue.
La femme affichait un air las, comme si on l’avait tirée d’un rêve enivrant. Une main posée sur la crinière de la bête, elle gardait l’autre serrée en un minuscule poing contre ses lèvres et bâillait paresseusement. Elle ouvrit des yeux perplexes pour examiner les alentours, puis donna aussitôt un coup de pied dans la cuisse de la bête afin de la faire s’accroupir.
« Que se passe-t-il ? » Sa voix était d’une douceur extrême, si tendre qu’on aurait dit qu’on l’avait réveillée à l’aube, son amant à ses côtés.
Le chevalier noir qui se tenait près de l’endroit où la bête s’était posée n’avait pas pris part au combat. Dès que la brume sombre avait jailli du portail, il s’était mis en position de garde. Il dépassait les autres chevaliers d’une tête, et sa force comme son aura imposante surclassaient les leurs. Il était évident qu’il était leur chef. « Ce sont les natifs de ce plan, ma dame. Ils nous attendaient en embuscade à la sortie du portail. J’imagine qu’ils espéraient nous anéantir tous d’un seul coup. Dommage que leurs capacités soient si faibles. Veuillez patienter encore un peu ; nous allons éliminer ces plébéiens qui ne savent pas ce qui est bon pour eux ! »
« Une embuscade des natifs ? Quelle surprise ! » La chevalière ouvrit tout grand ses yeux séduisants et examina les environs, avant d’arrêter son regard sur le groupe de prêtres qui se trouvait non loin. Elle plissa légèrement les yeux. « Des prêtres de niveau quinze ? L’embuscade était donc bien préparée. Quelle détermination ! Mais… croient-ils vraiment que le niveau fait tout ? »
« Soyez sans crainte, ma dame. Je vais aller leur trancher la tête sur-le-champ ! » promit solennellement le chef.
La chevalière esquissa un sourire enjôleur. « Comment pourrais-je attendre aussi longtemps ? » Sur ces mots, elle bondit dans les airs, se glissa derrière sa cape et disparut complètement.
En un clin d’œil, elle apparut au milieu des prêtres, comme si les quelques centaines de mètres qui les séparaient n’avaient jamais existé. La chevalière passa sa petite tête par-dessus sa cape et se colla avec grâce et douceur contre un prêtre. Elle passa le bras gauche autour de ses épaules et glissa hardiment la main dans l’ouverture de sa robe pour lui caresser doucement la poitrine. Un poignard noir comme l’encre apparut inexplicablement dans sa main droite ; sans le moindre effort, elle le lui enfonça dans la gorge. La lame, d’une extrême finesse, entailla aussitôt la moitié du cou du prêtre, puis se retira sans bruit.
Tout s’était passé si vite que le prêtre n’avait rien remarqué. Il lança un dernier sort, puis sentit que quelque chose n’allait pas au niveau de son cou. À cet instant précis, le sang frais se mit à jaillir. Tandis qu’il luttait pour ne pas tomber, huit de ses compagnons connurent le même sort. Le sang leur giclait du cou, ou bien une vive entaille rouge barrait leur gorge.
Le grand prêtre au centre sentit que quelque chose clochait. Il balaya les alentours du regard en levant les deux mains. Une barrière sacrée, d’apparence liquide, jaillit de ses paumes et l’enveloppa tout entier. Une demi-seconde plus tard, le Mur de Vaillance aurait été achevé. Une fois dressé, seuls les guerriers de niveau supérieur à quinze auraient pu le briser, et même eux auraient dû y mettre toute leur puissance.
Pourtant, à une fraction de seconde de l’achèvement du sort, le corps du vieux prêtre trembla soudain. Le mana qu’il avait condensé se flétrit et se dispersa ; son sort échoua.