Chapitre 182
Coïncidence
Richard marqua un nouvel emplacement sur sa carte, indiquant la position probable des autres envahisseurs. Il ignorait de quel plan ils venaient, mais ils n’étaient certainement pas des alliés. En temps de guerre, il était plus dangereux de s’allier à un autre envahisseur qu’aux autochtones eux-mêmes.
Après avoir déduit plusieurs itinéraires possibles, Richard hésita. Quoi qu’il arrive, ils devaient abandonner leur base. Leur position était compromise depuis bien trop longtemps, et y rester risquait de leur coûter la vie.
Cependant, ils n’étaient revenus que pour rassembler des provisions, semant la confusion chez leurs adversaires tout en gagnant du temps. Ce n’était pas cela qui faisait hésiter Richard : il se demandait s’ils devaient rester plus longtemps sur les terres de Forza. S’il parvenait à infliger une lourde défaite aux renforts de Jayleon, les portes des terres du baron lui seraient grandes ouvertes : il pourrait prendre tout ce qu’il voulait. Le château ne pourrait certainement pas résister à son groupe féroce.
Mais s’attarder comportait de grands risques, ceux qu’on encourait en restant trop longtemps au même endroit dans une guérilla. L’ennemi finirait par comprendre la menace que représentaient ses troupes, puis analyserait et anticiperait leurs déplacements. Après tout, il n’était qu’un intrus à Faelor. Même s’il venait d’un plan plus puissant, où la voie vers la puissance était plus prometteuse, il n’avait aucun allié.
Pour l’instant, le plus important était d’évaluer la force des troupes envoyées au secours de Forza. Il sortit une autre carte, où figuraient les factions et les puissances du duché de Whiterock. Le duc de Whiterock lui-même avait sous ses ordres un marquis, trois grands comtes, deux petits comtes et plus de cinquante barons. Jayleon, quant à lui, disposait d’un vicomte, de quatre barons, d’un puissant chevalier et de deux grands mages.
En voyant les renseignements sur Piersage, Richard plissa légèrement les yeux. Le baron Piersage ressemblait à sir Menta : tous deux étaient de puissants combattants capables de commander des armées. Piersage était un général réputé dans tout le duché ; s’il menait les renforts, il serait impossible de les vaincre d’un seul coup.
L’armée de Richard le désavantageait nettement. Même sans tenir compte des simples soldats, Piersage devait avoir ses propres troupes d’élite. Un affrontement avec le baron ne pourrait se solder que par une victoire amère, au prix d’une partie de son armée, à moins qu’il ne trouve un champ de bataille adapté et ne parvienne à diviser les forces de son adversaire. Mais les chances qu’une telle occasion se présente étaient bien trop faibles. Piersage était un chef bien meilleur que Forza ; Richard était donc désavantagé aussi bien en matière d’élite que de commandement.
Richard poussa un soupir de soulagement et renonça à l’idée de s’emparer du château de Forza. Les richesses que le baron avait dû amasser étaient tentantes, mais, malgré tous ses calculs, il n’avait guère de chances contre les renforts. Si Piersage les commandait vraiment, il n’en aurait aucune.
Il reprit donc sa carte et se mit à étudier les routes vers le nord-ouest, en suivant plusieurs d’entre elles du doigt. Il longea la frontière entre la Terre du Tumulte et le Royaume de Sequoia du duc Direwolf, avant de pénétrer dans les Terres ensanglantées, désolées et chaotiques.
Les Terres ensanglantées étaient une région où se côtoyaient humains, barbares et gens du désert. On y trouvait des étendues arides comme des terres fertiles, et le relief y était très vallonné. Les vivres y manquaient constamment. La région était devenue un repaire de voleurs, de criminels et de meurtriers, un cauchemar pour les gens ordinaires. De nombreux chefs de bandes criminelles et marchands d’esclaves y avaient établi leurs quartiers, traitant toutes les créatures comme des proies, à la manière des hyènes.
La région était chaotique et baignée de sang, mais elle convenait aux besoins actuels de Richard. Quant aux terres de Forza, la graine y était déjà semée. Il pourrait la récolter quand il le voudrait, et ce moment n’était peut-être pas si lointain.
……
Richard ignorait qu’une bataille d’une violence extrême venait d’éclater non loin de là, à l’endroit où il avait marqué l’arrivée des autres envahisseurs, bien à l’écart de son itinéraire.
À plusieurs dizaines de kilomètres des Terres ensanglantées, un portail étrange et colossal se dressait, scintillant d’une lumière éclatante. La gravité était déformée : de petits objets flottaient dans les airs tandis que d’autres s’enfonçaient profondément dans le sol. De nombreuses images défilaient dans la faille ouverte par le portail ; elles ressemblaient à plusieurs bêtes magiques. Pourtant, dès que ces formes se tordaient et disparaissaient, elles se révélaient n’être que de simples illusions.
Le portail était si immense qu’il déformait l’espace-temps alentour. Des failles noires flottaient de tous côtés, déchirures de l’espace extrêmement dangereuses, capables de couper en deux même un guerrier saint venu de Norland.
Le portail se dilatait et se contractait tandis que plusieurs chevaliers en lourdes armures noires en jaillissaient. Ils étaient tous de forte carrure et avaient l’air extrêmement menaçant. Leurs montures étaient tout aussi étranges : elles étaient entièrement noires, couvertes d’un pelage long et épais, et deux crocs dépassaient de chaque côté de leur mâchoire.
Les environs du portail étaient tout sauf paisibles. Des cris et des coups d’épée résonnaient sur un champ de bataille acharné. Des guerriers autochtones et des paladins avaient déjà encerclé le portail et faisaient tout leur possible pour anéantir les chevaliers noirs venus les envahir. Derrière eux se tenaient des dizaines de prêtres et de clercs, qui lançaient sans relâche des sorts, les mains nimbées de lumière divine, renforçant les combattants qui se trouvaient devant eux.
Ces renforts équivalaient à un niveau supplémentaire pour les guerriers, qui acclamaient leurs prêtres et lançaient des malédictions à leurs ennemis. Même lorsqu’un adversaire leur enfonçait deux épées dans le corps et qu’ils sentaient les lames froides leur transpercer les organes, ils continuaient de frapper les chevaliers noirs. Tout cela en valait la peine, pourvu qu’ils parviennent à blesser leurs adversaires, ne serait-ce qu’un peu.
Ils combattaient jusqu’à la mort et, grâce à leur nombre, leur bravoure avait un effet considérable. Les chevaliers noirs furent arrachés à leurs montures et submergés par une masse de guerriers déferlante. Pourtant, chaque chevalier tué leur coûtait dix hommes, et les montures de guerre étaient d’une férocité redoutable. Même sans cavalier, elles couraient en liberté, piétinant et chargeant à travers le champ de bataille tant que leur maître n’était pas mort. Leurs sabots et leurs dents acérées étaient des armes mortelles. L’une d’elles arracha même la tête d’un adversaire et se mit à la dévorer au beau milieu du combat !
Cette scène terrifiante sema la panique chez les lâches, mais la plupart des combattants en furent furieux. Un paladin poussa un hurlement et se jeta contre le flanc d’une monture, enfonçant son épée profondément dans son cœur. Ces chevaux noirs avaient un pelage si épais qu’il pouvait rivaliser avec la défense d’un ours féroce, mais aucune fourrure ne pouvait arrêter une attaque aussi résolue et totale. La monture hennit comme une bête sauvage tandis qu’une douzaine d’autres armes s’enfonçaient dans son corps. La plupart pénétrèrent d’une trentaine de centimètres tout au plus, mais certaines atteignirent ses entrailles.
Meurtrie, la monture se tordit, puis rassembla ses dernières forces pour avancer et refermer ses mâchoires sur un paladin. La puissance terrifiante de ses mâchoires déforma l’armure du chevalier et fracassa la moitié de sa cuirasse ainsi qu’une épaulette, tandis qu’il hurlait de douleur.
Alors même que chaque guerrier donnait sa vie pour la cause, les chevaliers noirs tenaient bon, pareils à un récif dressé contre le courant. Ils jaillissaient sans cesse du portail, leurs rangs de tête s’étirant pour former une ligne de défense. Au fil du temps, cette ligne se mit à avancer.