Chapitre 164
Le tribut
« La plupart de nos gardes ont péri, s’exclama le maire, le visage crispé de douleur. Quant à ceux qui ont survécu… je vois que beaucoup se sont ralliés à vous. Plus personne ici n’oserait vous résister.
— Je l’espère bien, répondit Richard en agitant la main devant lui. Nous venons peut-être d’un autre plan, mais nous ne sommes pas des démons venus tout détruire et tout massacrer. Ne vous laissez pas abuser par votre misérable dieu de la Vaillance : nous avons notre propre dieu pour nous soutenir, et il est bien plus puissant ! Flowsand !
Flowsand s’avança en entendant son nom et ouvrit le Livre du Temps, puis bénit le vieux maire. Celui-ci prit peur lorsqu’une lumière aveuglante s’abattit sur lui sous les yeux de tous, mais elle diffusait une douce chaleur. Malgré les vicissitudes du temps qu’elle portait en elle, elle était imprégnée d’une puissante aura de vie et de mort, révélant clairement la puissance d’un véritable dieu — rien de sombre ni de maléfique.
Les bénédictions étaient des sorts divins élémentaires, mais elles n’en étaient pas moins singulières. Pour leur niveau, elles étaient lumineuses et puissantes, et leurs effets tout bonnement stupéfiants. En voyant l’une d’elles de leurs propres yeux, les habitants s’agitèrent en tous sens.
Richard profita de l’occasion pour proclamer d’une voix forte : « Nous sommes ici sur ordre du véritable dieu, afin de répandre sa gloire ! Joven devient désormais mon territoire, et moi, Richard Archeron, je serai votre chef. Tous les biens qui appartenaient jadis au chevalier Kojo ou au baron Forza sont maintenant sous ma responsabilité.
Cette annonce soulagea grandement les villageois. Les guerres entre aristocrates étaient monnaie courante, mais la plupart d’entre eux vivaient à Joven depuis des générations ; seuls quelques-uns étaient venus d’ailleurs. La vie suivait son cours, quel que fût le dirigeant, et seule changeait la somme qu’ils devaient payer en impôts.
Les dernières escarmouches menées par l’armée de Richard avaient toutefois fait de nombreuses victimes. Beaucoup de soldats étaient tombés de sa main, et les familles des miliciens morts le haïssaient désormais. Une telle haine ne pouvait être apaisée facilement, mais Richard en avait parfaitement conscience. Il n’allait pas chercher à calmer leur ressentiment ; il régnerait plutôt par la peur.
Le maire posa une question cruciale : « Seigneur Richard, comptez-vous vous emparer de ce territoire de façon permanente ?
Richard le foudroya du regard et proclama d’une voix forte : « En effet. Cependant, je dois me rendre sur un autre champ de bataille, et je partirai bientôt. Vous devrez avoir pris votre décision d’ici là, mais j’espère que vous ne me décevrez pas à mon retour. Pour l’instant, payez-moi tous les impôts que vous deviez à Kojo.
Le maire fronça les sourcils. Il allait expliquer qu’ils n’étaient pas encore tenus de verser leurs impôts, mais une protestation sonore s’éleva soudain derrière lui, parmi les habitants.
« Démons venus d’un autre plan, retournez dans votre monde ! » hurla un adolescent en brandissant un poignard qu’il avait soigneusement dissimulé, tandis qu’il se ruait sur Richard.
« Mon fils, reviens ! » Un guerrier d’âge mûr se lança à sa poursuite. Sa peau hâlée et sa carrure musculeuse témoignaient de sa vigueur. Mais il était trop lent pour rattraper l’adolescent.
« Pour le Dieu de la Vaillance ! » cria le garçon en fonçant sur Richard.
Soudain, il sembla perdre le contrôle de son corps en pleine charge et s’effondra au sol. Il eut quelques soubresauts, puis s’immobilisa. Une minuscule blessure apparut dans son dos, à hauteur du cœur, et le sang se mit à couler. Ses vêtements se teignirent de rouge.
Waterflower n’avait pas bougé d’un pouce. On ne savait pas quand le Berger du Repos éternel avait été dégainé, mais une goutte de sang frais perlait au bout de la lame. Pourtant, son tranchant semblait toujours aussi poli, sans la moindre trace de l’attaque.
« MON FILS ! JE VAIS TE VENGER ! » Le guerrier se rua à son tour en avant, les yeux injectés de sang, les poings serrés, et fonça sur Richard. Mais la jeune femme bougea de nouveau, à peine ; une autre goutte de sang apparut sur sa lame.
L’homme fit encore deux pas avant de s’écrouler, la tête la première, aux pieds du maire. Son sang imbiba rapidement les chaussures du vieil homme.
Richard sembla à peine remarquer les deux victimes. Il s’adressa froidement au maire : « Vous voyez ? Je ne profère jamais de menaces en l’air, et ma patience comme mon respect ont leurs limites. Je ne fais que suivre la tradition aristocratique.
« Maintenant, si vous souhaitez toujours résister à mon autorité, vous êtes mes ennemis. Autrement dit, vous me forcez à devenir un démon. Les démons n’ont pas besoin de disciples.
« Je comprends, seigneur. Accordez-moi un peu de temps, et je vous remettrai les impôts que nous aurions dû payer à la prochaine saison. » Le maire avait répondu, le visage empreint d’une résignation douloureuse, puis il regagna lentement sa modeste demeure.
Le tribut de Joven à Richard s’élevait à cent pièces d’or, deux peaux entières de bêtes abattues et deux caisses de livres. Ces derniers représentaient toute la littérature disponible dans la ville et remplaçaient trois cents pièces. Le maire estimait qu’ils ne valaient qu’une infime fraction de la somme dont Richard l’avait dispensé, ce qui lui apportait un maigre réconfort.
Trente soldats déserteurs suivirent Richard à son départ. Durant tout leur séjour, ces trente hommes avaient attiré encore plus l’attention que Richard lui-même. Presque tous les soldats étaient proches de quelqu’un à Joven, ou du moins connaissaient quelqu’un sur place. Après tout, le territoire n’était pas bien vaste, et les dirigeants avaient tissé des liens complexes.
Les déserteurs avaient du sang sur les mains, mais ils n’avaient d’autre choix que de continuer à se battre pour Richard. Contrairement à ceux qui osaient lui tenir tête, ils n’avaient pas le courage d’affronter le mage. Ils avaient vu les trolls et les rapaces, et savaient que toute résistance serait vaine.
……
Les renforts du baron n’arrivèrent que le lendemain, à midi. Ils étaient plusieurs centaines, bien plus nombreux que l’armée de Menta, mais leurs rangs ne comptaient que trois chevaliers novices et une poignée de vétérans de niveau supérieur à cinq. Malgré leur supériorité numérique, la petite armée de Menta leur était en réalité supérieure en matière de capacités. Voilà pourquoi ils n’avaient parcouru que vingt kilomètres en une journée.
Le baron avait envoyé la moitié de son armée. En toute logique, elle aurait dû être menée par un chevalier titré, mais Kojo avait disparu et la mort de Menta et d’Hubert avait été confirmée ; les deux autres chevaliers titrés étaient soudain tombés gravement malades, eux aussi. Forza avait déjà cinquante ans et, avec son niveau huit, il ne serait dans l’armée qu’un simple boulet, certes plus puissant. Il était peu probable qu’il mène lui-même les troupes. Ces trois novices, qui s’étaient souvent attiré des ennuis, furent donc placés à leur tête.
L’armée n’entra dans la ville qu’après que ses éclaireurs eurent confirmé à plusieurs reprises que les envahisseurs étaient partis. Ils étaient venus, pleins d’une ambition renouvelée, pour s’emparer de Joven ; les chevaliers furent furieux en apprenant ce que Richard avait fait. Ils estimèrent que le maire et les habitants avaient comploté avec les envahisseurs et, à coups de tortures, d’arrestations et de menaces de violence, leur firent payer le double de ce qu’ils avaient versé à Richard, afin de prouver leur loyauté envers le baron. Et, contrairement à Richard, les chevaliers n’acceptèrent évidemment pas de livres en guise de paiement ni de renoncer aux impôts dus. Les citoyens fortunés qui n’avaient ni famille puissante ni amis influents pour les protéger furent entièrement dépouillés.
Dans le même temps, tous les aventuriers restés à Joven furent arrêtés. Ils étaient une douzaine, accusés d’être les complices de Richard ; ils serviraient de trophée à l’armée pour cette expédition. L’opération fit des morts et donna lieu à quelques affrontements, mais l’armée était si nombreuse qu’elle parvint à en capturer la plupart, à l’exception de quelques-uns qui réussirent à s’enfuir.
Les trois chevaliers ignoraient d’où venaient les aventuriers et, puisqu’ils n’étaient pas citoyens, leur mort n’avait aucune importance. Ils feraient une parfaite démonstration de la puissance de l’armée. Qui pouvait affirmer qu’ils n’avaient pas servi de guides aux envahisseurs ?
Quant à Joven, c’était un fief dont le seigneur avait disparu. La famille de Kojo avait elle aussi été emmenée par les envahisseurs, et retrouver un héritier convenable dans sa lignée serait une entreprise longue et pénible. Le baron pourrait trouver quelques prétextes pour s’emparer des terres. La ville se retrouvait donc sans maître, et n’importe qui pouvait la piller sans craindre de représailles. La part du lion de ces « impôts » reviendrait aux chevaliers et à leurs subordonnés, le reste allant au baron.
Après avoir été lourdement pillés, les habitants de Joven se demandaient comment ils allaient traverser le rude hiver. Leurs principales sources de revenus venaient des aventuriers, de l’armée, des touristes et des marchands. À la suite de ces événements, aucun aventurier n’oserait s’aventurer dans ce baronnie de sitôt. Mais les chevaliers n’en avaient cure. Pourquoi se soucieraient-ils de la vie de gens qui ne relevaient pas de leur autorité ? C’était la responsabilité de Kojo.
Les choses se déroulèrent exactement comme Richard l’avait prévu.