Chapitre 160
Rallier les troupes
Le ventre énorme de la mère de la couvée se mit à frémir dès qu’elle eut fini de parler. Elle pondit aussitôt trois œufs à la suite, chacun dépassant un mètre de haut. Leurs coquilles, d’un vert pâle, se mirent à vibrer dès qu’elles touchèrent le sol. En un clin d’œil, les puissantes bêtes qu’elles renfermaient en jaillirent, dévorèrent leur coquille d’un trait avec une férocité fulgurante, puis vinrent se poster près de la mère de la couvée.
Richard sentit dans son esprit un souffle frais, venu de trois nouveaux points qui s’étaient ajoutés à sa perception. C’étaient les esprits des trois rapaces, reliés à lui depuis l’instant de leur naissance.
« Venez », leur ordonna Richard par la pensée. Les trois rapaces accoururent aussitôt à ses côtés. Ils le fixèrent de leurs petits yeux ambrés, pleins d’attention. Un air dense et nocif s’échappait de leurs narines.
Ces rapaces améliorés étaient bien plus grands et plus forts que des bêtes ordinaires. Debout, ils arrivaient presque à la hauteur de Richard, et même les lames les plus grandes et les plus épaisses se révélaient inutiles contre eux. Une épée d’un mètre ne leur aurait pas fait plus de dégâts qu’une hache maniée par un soldat d’élite.
« Tournez… Arrêtez… Accélérez… Frappez ! » Richard continua de les commander par la pensée. Les trois bêtes exécutèrent ses ordres sans la moindre erreur. Elles semblaient plutôt faciles à maîtriser.
Bien sûr, c’était aussi parce qu’elles n’étaient encore que quelques-unes. Quand elles seraient plus d’une centaine, Richard ne pourrait plus les contrôler avec autant de précision. Il sentait déjà qu’elles seraient des milliers dans un avenir proche.
Une chose laissait Richard perplexe : que faire de la mère de la couvée ? Elle pouvait parcourir au mieux cinq kilomètres à l’heure, ce qui compliquait considérablement sa participation à l’attaque. Pourtant, elle disposait de la plus puissante force offensive contre tout ce qui se trouvait à sa portée. Même si Menta revenait à la vie, une seule de ses attaques acides suffirait à le tuer.
« Je peux rester ici, maître. Emmenez les drones avec vous, ce seront vos guerriers les plus loyaux », intervint la mère de la couvée.
« Mais qu’en est-il de votre sécurité ? » Richard s’inquiétait encore pour elle. Ces bêtes lui avaient fait comprendre de façon directe et profonde à quel point elle était importante. Il ne pouvait se permettre de la perdre ni de la mettre en danger.
« Inutile de vous inquiéter pour moi. Il n’y a aucun ennemi dans les environs, seulement de la nourriture, et j’ai maintenant neuf ouvriers pour m’escorter. De plus, de nouvelles bêtes viendront me protéger demain. Le plus important, c’est que vous détruisiez nos ennemis. D’après ce que je sais de la guerre, nous serons en sécurité une fois qu’ils auront tous disparu. »
Richard acquiesça et tapota doucement la mère de la couvée. Sans perdre un instant, il emmena les trois bêtes et partit en hâte.
À l’aube du lendemain, il rassembla ses troupes. Il balaya du regard l’assemblée, puis prit la parole : « Nous avons été envoyés dans ce plan étranger, et tous ceux qui nous ont précédés ont disparu. Nous avons nous-mêmes livré deux batailles sanglantes coup sur coup et perdu trois de nos frères. Presque chacun d’entre nous a été blessé ! Et maintenant ? Il est temps de donner une leçon à ces fils de putes ! »
La voix de Richard résonna avec tant de clarté et de force que sa détermination et son assurance ne faisaient aucun doute. Peut-être était-ce son sang elfique, mais il était si beau qu’il ne lui manquait plus qu’une aura imposante et meurtrière.
« C’était bien mieux que la première fois, commenta Flowsand sans la moindre expression. Pour un discours destiné à galvaniser les troupes, c’était acceptable. »
Gangdor, lui, était franchement impressionné. Il se caressa la barbe courte et hirsute. « Ça, c’était de la bonne grossièreté, chef ! »
Richard ne savait s’il devait rire ou pleurer. Tout le travail qu’il avait consacré à ce cri de guerre venait d’être anéanti par la remarque de la brute.
Vu l’importance de cette contre-attaque, Richard avait préparé ses plans de bataille avec un soin minutieux. Presque tous les grands généraux de l’Histoire avaient harangué leurs troupes avant la guerre, afin de renforcer leur moral et, par conséquent, la puissance de leur armée. Même si Richard ne commandait qu’une douzaine de soldats, trois bêtes et une mère de la couvée, cela constituait presque une petite armée à lui seul. Le discours était essentiel.
Richard savait bien que, s’il voulait rentrer vivant à Norland, il devait apprendre à mener des troupes au combat. Durant les rares moments de liberté qu’il avait eus ces derniers jours, il s’était efforcé de se remémorer les grandes batailles historiques et les biographies des généraux illustres, pour en tirer tout ce qu’il pouvait. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des livres qu’il avait lus dans sa vie portaient sur la magie ; ceux consacrés à la guerre et à l’Histoire étaient si peu nombreux que c’en était presque pitoyable. Et il ne les avait parcourus qu’en hâte après son arrivée à Faust : il n’avait donc pas beaucoup de ressources à sa disposition. Sans surprise, sa première tentative pour rallier ses troupes avait échoué.
À ce moment-là, Richard avait involontairement pensé à Gaton. Cet homme effronté et grossier semblait toujours avoir un certain charisme, sans jamais paraître jouer un rôle. Peu importait ce qu’on s’apprêtait à faire pour lui, on finissait toujours par se sentir plus sûr de soi. Comme la nuit du sacrifice : chaque fois que Richard avait vu le dos de son père, il s’était aussitôt senti rasséréné.
Voyant Richard embarrassé, Gangdor éclata de rire. « Chef, pas besoin de nous en dire autant. On le sait déjà, tout ça. Vous pourriez juste dire que vous voulez qu’on vous suive pour faire quelque chose, vous voyez… »
Il serra soudain les poings et frappa la lourde table en bois devant lui. Une lueur sinistre dans les yeux, il rugit : « Tuons ces enfoirés ! »
Richard ne savait plus s’il devait rire ou pleurer. « Comment ? »
« On les tue et on les baise, comme vous voulez ! » répondit Gangdor, comme si c’était une évidence.
Richard prit un ton grave. « Mais avant de faire la guerre, ne faut-il pas étudier le terrain, évaluer les effectifs ennemis et établir un plan de bataille ? »
« Vous avez déjà pensé à tout ça, chef, non ? »
« Oui, mais… »
Richard allait ajouter quelque chose, mais Gangdor le coupa : « Alors, on fait comme ça ! »
Désemparé, Richard inspira profondément et tenta de se calmer. « Mais mes décisions ne sont pas toujours justes. »
Gangdor s’exclama d’un ton sonore et désinvolte : « Mais si, chef, vos décisions sont toujours les meilleures ! Pas besoin d’être modeste, personne ici ne connaît mieux que vous la situation sur le champ de bataille. Vos ordres, lors de la bataille d’il y a quelques jours, étaient brillants ! Chaque fois que je croyais que tout était perdu, vous apparaissiez comme par miracle, pour me prêter main-forte ou demander à dame Flowsand de soigner mes blessures ! Vous auriez dû voir la tête de ce Menta, c’était à mourir de rire ! Je ne suis pas le seul à le penser, chef. Faites confiance à votre instinct : vous êtes né pour être général. Laissez vos talents s’exprimer ! »
Richard rougit de nouveau. Il avait effectivement renversé la situation à plusieurs reprises lors de leur dernier combat, mais ce n’était pas grâce à sa maîtrise de l’art de la guerre. Sa précision lui permettait de repérer, au moindre signe, qui était sur le point de flancher, puis de se précipiter à son secours. Il pouvait aussi détecter où se trouvaient les personnes liées à lui ; sur ce petit champ de bataille, tout lui paraissait donc transparent. La combinaison de ces deux atouts, un peu de chance et le soutien considérable des sorts inépuisables de Flowsand avait produit ce résultat miraculeux. Il ne savait donc pas si Gangdor disait la vérité ou s’il adressait à son chef des louanges de pure forme.
Gangdor n’en avait pas fini. « Et surtout, quand vous nous avez dit de leur tomber tous dessus à la fin. On aurait dit un grand général ! »
Les attaques en bande n’étaient pas réservées aux généraux et aux mages. En réalité, les voyous des rues en savaient bien plus long sur le sujet. Richard se retrouva dans une position embarrassante, et Gangdor ne l’en tira qu’en enchaînant avec une autre question : « Chef, si vous voulez rallier vos troupes avant la bataille, il faut bien nous dire pourquoi on se bat et ce qu’on gagnera si on l’emporte, non ? »
La réponse était simple. Richard répliqua aussitôt : « Bien sûr : pour rentrer à Norland ! »
À sa grande surprise, Gangdor haussa simplement les épaules. « Ça ne sera peut-être pas mieux de rentrer que de rester ici. Et puis, pour être honnête, c’est un objectif trop lointain. Il faut nous donner quelque chose de concret, tout de suite. Pas besoin que ce soit grand-chose ni même quelque chose de glorieux. Par exemple, j’ai battu un homme au camp des condamnés à mort pour lui voler son repas. J’ai remporté un combat contre une femme et passé la nuit avec elle. Ou encore, le premier à remettre ses plaques dans un mois reçoit deux doses de médicaments en plus. C’est aussi simple que ça, mais c’est efficace. »
Les paroles de Gangdor plongèrent Richard dans une profonde réflexion. Alors qu’il méditait, Gangdor poussa soudain un drôle de cri. Il bondit par-dessus la table et fila de l’autre côté de la salle. La brute était grande et robuste, mais sa vitesse et son agilité n’avaient rien à envier à celles d’un voleur.
Tous se tournèrent vers Gangdor, mais il les stupéfia par son culot : il se tenait là comme si de rien n’était. Son expression demeurait neutre, sans trahir le moindre signe de ce qui venait de se passer. On aurait dit qu’il n’avait pas bougé d’un pouce et qu’il se trouvait au même endroit depuis le début.
Mais il avait perdu son sang-froid, et il s’était forcément passé quelque chose. Pendant qu’il parlait, quelque chose l’avait piqué dans le bas du dos avant de continuer à descendre. Ses instincts s’étaient éveillés face au danger véritable. Il connaissait si bien cette intention meurtrière qu’il n’avait pas pris le temps d’y réfléchir avant de fuir pour se mettre en sécurité.
Waterflower serrait contre elle le Berger du Repos éternel. Elle avait la tête basse et les yeux mi-clos, comme si rien ne s’était passé. Il ne lui avait fallu que quelques jours après son départ des camps de la mort des Archeron pour apprendre l’art du camouflage.
Ce petit incident égaya l’atmosphère et dissipa juste à temps l’embarras de Richard. BANG ! Il frappa violemment la table, imitant Gangdor. Le geste était plutôt convaincant, même s’il manquait encore de finesse et de force. Mais un mage qui avait toujours misé sur la précision ne pouvait sans doute pas imiter le style brut et débridé d’un guerrier.
Après avoir fracassé la table, il déclara distinctement : « Cette attaque, c’est pour l’argent et les femmes ! »
« Pas mal ! » s’écria Gangdor. Olar eut lui aussi les yeux qui s’illuminèrent. « On va s’emparer de femmes ? Ça me plaît ! »
Flowsand sourit légèrement. « Ça me plaît aussi. »
Le barde elfe marqua une pause et jeta un regard à Flowsand. Il était difficile de poursuivre sur ce sujet : les paroles de Flowsand semblaient particulièrement absurdes, même si, bien sûr, la noblesse comptait toutes sortes d’excentriques. Olar ne parvenait pas non plus à savoir si elle était sérieuse ou sarcastique ; il se tut donc. De durs combats les attendaient, et les gens intelligents savaient qu’il valait mieux éviter les ennuis et ne pas offenser la prêtresse.
Les ogres ne réfléchissaient manifestement pas aussi loin que l’elfe. Moyenne Saignante renchérit aussitôt en criant : « Prenons aussi des femmes ogres ! »
« Bien sûr ! Si nous en rencontrons, nous en prendrons autant que possible ! » répondit Richard avec un sourire.
C’est ainsi que cette harangue chaotique prit fin.