Chapitre 154
Responsabilité
Nettoyer le champ de bataille fut une tâche ardue. Les chevaliers traînèrent les cadavres hors de la base et récupérèrent leur équipement. Richard commença à interroger les prisonniers sur la géographie, la religion et les coutumes de la région. Il leur posa même des questions sur les particularités du baron, noircissant page après page au fil des interrogatoires.
Le jour tombait presque lorsqu’ils eurent fini de nettoyer les lieux. Des centaines de corps s’entassaient dehors, tandis qu’une bonne odeur de nourriture flottait à l’intérieur. Flowsand sortit de sa méditation et entra dans la taverne. Richard y interrogeait encore un guerrier. Une grande pile de rapports s’amoncelait sur la table.
Malgré sa fatigue manifeste, Richard avait le regard vif. Son écriture restait nette et soignée, comme si l’épuisement ne l’affectait pas.
Elle s’assit à côté de lui et déclara d’un ton sérieux : « Tu devrais te reposer. Un mage à court de mana est inférieur au moindre guerrier. »
Richard leva les yeux vers le ciel et répondit : « Il n’en reste que deux. Je mangerai quand j’aurai terminé. » Il tapota la pile avant de poursuivre : « Ces renseignements comptent davantage que mes réserves de mana. Nous ne savons rien de ce plan et ignorons à quoi nous attendre. Je dois en dresser rapidement un aperçu pour nous aider à prendre nos décisions par la suite.
— Un tiers des meilleurs combattants de Forza ont été éliminés, et trois de ses cinq chevaliers subalternes ont perdu la vie. Je ne pense pas qu’ils puissent nous attaquer dans un avenir proche. Ils n’ont pas assez d’hommes ni de ressources pour défendre autre chose que le cœur de leur territoire ; j’ai donc tout le temps de récupérer. »
Richard poussa un soupir. « Tss, je viens de comprendre que j’ai commis une grave erreur. Nous aurions dû poursuivre les fuyards et prendre Osfa. Les chevaliers y avaient laissé leurs chevaux, au moins quelques dizaines. Ça nous aurait donné un avantage considérable, une véritable fortune ! Mais maintenant, ces types auront forcément emmené toutes les montures. »
« Richard, il est impossible de ne jamais commettre d’erreur. Tu t’es battu comme un général remarquable. Ne sois pas trop dur avec toi-même, tu n’as même pas seize ans. » Flowsand avait beau sembler impassible, ses paroles étaient empreintes d’inquiétude.
Richard passa une main dans ses cheveux et eut un sourire amer. « Nous sommes sur un plan qui nous est inconnu, face à de puissants ennemis que nous n’avons jamais rencontrés. Les dieux de ce plan ont déjà envoyé un oracle annonçant notre arrivée. Et nous ? Nous ne savons même pas comment nous sommes arrivés ici, et nous n’avons que des ressources élémentaires. Nos troupes d’avant-garde se sont perdues dans cette faille temporelle dont tu as parlé, et trois de nos vétérans sont morts dès que nous avons franchi le portail. Nous ignorons même si nous pourrons rallier les habitants à notre cause au combat. Nous n’avons pas droit à l’erreur ! »
Flownsand posa la main sur celle de Richard pour le réconforter. « Tu dois te calmer. Tu ne peux pas te mettre dans un état pareil ; tu es notre chef. Et je ne dis pas ça à la légère. Tu es le plus puissant d’entre nous, et en plus, tu es maître des runes. Tu as aussi reçu la bénédiction du Dragon Éternel en personne. La mère-ponte et moi en sommes la preuve, non ?
— Quant à l’oracle du Dieu de la Vaillance, il n’a dû révéler que l’emplacement de notre portail, à partir des fluctuations spatio-temporelles qu’il a provoquées. Il est peu probable que le dieu connaisse nos projets. S’il était vraiment aussi puissant, Kojo n’aurait pas été le seul à nous attendre.
— Tu dois aussi te rappeler ceci : s’il t’arrive quelque chose, aucun de ceux qui ont conclu un pacte avec toi ne survivra. »
« Ça fait peser une lourde responsabilité sur mes épaules », soupira Richard, abattu. Flowsand le regarda droit dans les yeux. « Mais c’est toi qui l’as choisi. N’est-ce pas ? »
Richard hocha la tête, et un sourire finit par revenir sur son visage sombre. « Je sais ce que je dois faire maintenant. Nous avons assez de ressources pour que je fabrique quatre runes au total. Je te créerai plus tard une rune d’amplification du mana ; avec les ingrédients dont nous disposons, c’est la seule qui puisse te convenir. »
« D’accord, mais je dois d’abord m’occuper des corps. Envoie deux chevaliers et dix prisonniers avec moi. »
Richard acquiesça, appela deux chevaliers et choisit dix prisonniers pour accompagner Flowsand. Il avait déjà interrogé la plupart d’entre eux et, grâce à son exceptionnelle mémoire, savait dans quel état ils se trouvaient. Il ne choisit que des guerriers ordinaires ; même légèrement blessés, ils étaient tous plutôt dociles.
Gangdor entra juste au moment où Richard achevait de répartir les tâches et lança d’une voix bourrue : « Maître, c’est l’heure du dîner ! Le reste peut attendre qu’on ait mangé ! »
L’arôme qui parvint aux narines de Richard lui ouvrit presque aussitôt l’appétit. Il parvint tout de même à attendre d’avoir terminé le dernier interrogatoire avant de suivre Gangdor jusqu’à une cuisine de fortune.
L’odeur du repas emplissait tout l’étage. Trois chevaliers, Waterflower et Olar étaient réunis autour de la table, chacun devant un grand bol qu’il vidait à toute allure. Dans la cuisine, Richard aperçut Tiramisu, seul, qui remuait une marmite de toutes ses forces. Il semblait bien que ce fût lui qui avait préparé ce plat dont tout le monde raffolait.
Gangdor apporta un bol à Richard et dit : « Maître, je n’aurais jamais cru que tes ogres cuisinaient aussi bien ! Leur ragoût de viande est bien meilleur que celui du camp. »
Olar ricana à côté d’eux. « J’ai mangé ma part de ragoûts de viande, par le passé. Qu’y a-t-il de si extraordinaire ? Cela dit, celui-ci est vraiment bien cuisiné. »
Olar avait travaillé pour plusieurs familles royales ; il avait donc naturellement le palais fin. Même l’elfe le reconnaissait : c’était dire si le plat était bon.
À cet instant, l’ogre qui s’affairait dans la cuisine cria en direction de Gangdor : « Hé, le nabot ! J’ai un nom, ne m’appelle pas “ogre” ! »
« Ah, pardon ! » Gangdor leva les bras en signe de reddition. « D’accord, Moyenne Saignante. Ce chapitre a été copié depuis novelping.com sans autorisation.
Mais, depuis l’extérieur, Moyenne Saignante rugit : « C’EST MOI ! C’est Tiramisu, le nabot ! »
Le plus grand des deux ogres passa la tête dans la salle à manger et fusilla Gangdor du regard, comme s’il allait lui sauter dessus. Richard se leva précipitamment pour empêcher la situation de dégénérer. « Allons, Gangdor ne… »
Mais lorsqu’il se retourna et vit l’air rusé de Gangdor, il en resta muet. Il voulait dire que Gangdor ne l’avait pas fait exprès, mais ce fourbe l’avait fait exprès !
Gangdor éclata de rire devant la scène. « C’est vrai, je l’ai fait exprès. Je vous appellerai par vos noms, mais vous, vous ne m’appellerez pas nabot ! »
« Marché conclu ! » répondirent Tiramisu et Moyenne Saignante à l’unisson.
Richard secoua la tête et se rassit, prêt à se régaler. Il goûta une cuillerée de ragoût : c’était effectivement délicieux, cuit à la perfection. C’était meilleur que tout ce que les cuisiniers des Archeron avaient jamais préparé, et à peine moins bon que les plats des cuisiniers de Deepblue.
« C’est vraiment délicieux ! » complimenta Richard.
« Évidemment ! » répondirent fièrement les deux ogres. « Nous sommes des gourmets ! »
……
À mi-repas, Richard s’interrompit brusquement. Waterflower le remarqua, tandis que Gangdor lui demandait : « Tout va bien, Maître ? »
Richard reprit vite contenance. « Tout va bien, mangez ! » répondit-il avant de finir son repas.
Il avait senti la puissance de la mère-ponte diminuer de façon inquiétante, mais elle était remontée tout aussi vite, ce qui le rassura.