Chapitre 150
Contre-attaque
Après avoir dépassé un carrefour, Flowsand s’arrêta brusquement et feuilleta à toute vitesse le Livre du Temps. Un flot de puissance divine jaillit des pages et forma un sort de guérison qui atteignit Gangdor, à une dizaine de mètres. Son rire résonna dans toute la base, tandis que Menta rugissait de fureur.
Richard leva les yeux et aperçut Olar sur le toit, à l’angle de la rue. Celui-ci lui indiquait une direction. Richard entraîna aussitôt Flowsand dans cette direction. Au bout de la ruelle apparut bientôt un chevalier couvert de sang. Voyant leurs dos, il rit d’un air sinistre et se lança à leur poursuite à grandes enjambées.
Mais Waterflower surgit en silence sur un toit, à l’autre extrémité de la ruelle, puis sauta derrière le chevalier sans un bruit, telle un fantôme. Elle avançait à petits pas vifs et agiles, se rapprochant rapidement de lui. Le Berger du Repos éternel fendit l’air et traversa son corps ; sa tête s’envola dans les airs tandis que son corps poursuivait sa course. Quand celui-ci s’écroula, il ne restait même plus l’ombre de l’assassin.
Richard semblait courir au hasard dans toute la base, mais il apparaissait régulièrement aux endroits cruciaux de la bataille. Les sorts sacrés de Flowsand guérissaient les Archeron blessés et les remettaient en état de combattre. Grâce au lien qui l’unissait à Waterflower et à la mère de la couvée, Richard savait exactement où elles se trouvaient. Il percevait les autres de façon plus floue et limitée, mais les contrats lui permettaient aussi de sentir leur présence. Ainsi, bien que la bataille dans la base parût d’un chaos indescriptible, ce n’était le cas que pour les troupes de Menta. Hubert avait déjà succombé à la Lentille du Temps de Flowsand, et les autres, qui avaient l’expérience des sièges, devaient désormais se débrouiller seuls.
Richard avait pris la situation en main. Lui, Waterflower et Flowsand rôdaient sur le champ de bataille et portaient secours à ceux qui étaient en difficulté. Ils massacraient les simples guerriers à coups de magie, s’offrant en appât pour attirer les chevaliers novices dans une poursuite avant de leur tendre une embuscade. Peu à peu, la bataille tournait à leur avantage et les troupes de Menta s’érodaient.
Ce qui inquiétait le plus Richard, c’était la mère de la couvée. Non qu’elle fût petite ou faible : il éprouvait simplement à son égard un sentiment inexplicable. Contrairement aux autres, il était incapable de prévoir ses actes. Il se rassurait en se disant qu’un présent du Dragon Éternel ne saurait nuire à ses fidèles.
Richard se retourna vers la mère de la couvée. Elle se tenait tranquillement près d’un guerrier vaincu et battait des ailes pour lui faire comprendre qu’elle allait bien. Mais dès qu’il détourna le regard, elle se mit à dévorer sa proie. Flowsand, qui était arrivée juste derrière lui et avait tout vu, préféra ne rien dire.
Des cris horriblement stridents retentirent dans un coin de la base, mais le silence retomba presque aussitôt. Presque tout le monde sentit un frisson lui parcourir l’échine. Même les chevaliers de Menta évitaient inconsciemment les lieux. Quelques minutes plus tard, la mère de la couvée sortit d’une petite maison et se dirigea de toutes ses forces vers le cadavre décapité d’un chevalier, au bout de la route. De ses griffes acérées, elle traîna le corps jusque dans une maison voisine.
Quand la créature ressortit, son corps semblait avoir doublé de volume. Son abdomen était si gonflé qu’il en était presque sphérique ; elle avait beau battre de ses ailes courtes avec toute son énergie, elle ne parvenait à planer qu’à moins d’un mètre du sol. Découvrez plus vite les nouveautés sur novelрing.com.
À cet instant, un guerrier tourna au coin de la rue. Voyant un objet noir flotter juste sous son nez, il poussa un cri effrayé et l’abattit de son épée. Mais la mère de la couvée l’avait déjà repéré de ses yeux à facettes et se rua sur lui en un éclair. Avant même qu’il ait pu lever complètement les bras, il saignait du nez et des oreilles ; il s’effondra sans un bruit. La mère de la couvée retomba elle aussi au sol et, non sans peine, grimpa sur lui avant de le traîner jusqu’à une autre maison, à proximité.
Richard et la mère de la couvée connaissaient chacun l’emplacement de l’autre. Qu’elle le fasse exprès ou non, chaque fois qu’elle mangeait, elle se tenait à bonne distance de lui, dans un endroit isolé.
Après avoir terrassé un guerrier de plus, Richard s’arrêta enfin pour reprendre son souffle. Malgré le soutien conjugué de sa rune de vitalité et des bénédictions de Flowsand, il n’avait presque plus de mana ni d’énergie. La bataille touchait elle aussi à sa limite : les hurlements de Menta ne résonnaient plus dans la base et avaient cédé la place à des halètements rauques. Gangdor n’avait même plus la force de parler de sa hache.
L’heure était venue !
Richard transmit ses ordres à deux faibles présences au fond de sa conscience. Les frères ogres ne perçurent qu’un tremblement indistinct dans leur âme, mais ils comprirent le signal. L’heure était venue de lancer leur attaque.
La douzaine de guerriers qui gardaient le prêtre et les blessés à l’extérieur de la base sentit soudain la terre trembler légèrement sous leurs pieds. Les feuilles des arbres se mirent à frémir, tandis que le sol grondait de plus en plus fort. Ils regardèrent autour d’eux, effrayés, et virent deux énormes rochers jaillir de la forêt !
Le vent siffla tandis que les rochers s’écrasaient au beau milieu de leur formation. Ils rebondirent plusieurs fois, réduisant en bouillie un malheureux et blessant grièvement trois autres guerriers. Tout s’était passé si vite que personne n’avait eu le temps de réagir.
Fouu ! Une boule de feu jaillit de la forêt. Elle était tout à fait ordinaire : sa puissance, son temps d’incantation et sa consommation de mana étaient moyens. Mais ce sort prouvait enfin que Tiramisu était un véritable mage. Les flammes jetèrent à terre la moitié des guerriers. Le jeune prêtre, lui, avait réagi assez vite pour ne subir que de légères blessures.
Les secousses redoublèrent et l’énorme silhouette de Moyenne Saignante surgit en avant. Il chargea les guerriers désorganisés avec une puissance inégalée. Cette fois, il n’était pas complètement nu. L’ogre portait une épaisse armure d’acier, un casque semblable à une boule d’acier hérissée de pointes et des bottes d’acier doublées de cuir.
L’armure n’était enchantée d’aucune façon ; son poids et la solidité de l’acier suffisaient à désespérer ses ennemis. Une armure pesant des centaines de kilos aurait empêché un guerrier humain de bouger aisément, mais elle gênait à peine Moyenne Saignante. L’ogre était si fort qu’il tenait un marteau dans chaque main, chacun pesant autant que son armure.
Même sur Norland, les ogres adultes forçaient les aventuriers ordinaires à battre en retraite. Sur un plan secondaire comme celui-ci, c’étaient des monstres terrifiants que seuls les meilleurs combattants osaient affronter. Mais que pouvait-on faire contre un monstre pareil s’il était armé et protégé par une armure ?
Moyenne Saignante ressemblait à une forteresse mobile et se rua férocement sur les derniers survivants. Mais les guerriers ennemis n’étaient peut-être pas encore assez abattus : deux rayons éclatants de mana frappèrent l’ogre. Le second le changea aussitôt en une statue brun cendré, de la tête aux pieds. Les chevaliers, grièvement blessés, s’étaient munis de boucliers pour résister ; ces rayons magiques les firent pousser des cris de désespoir.
S’il existait quelque chose de plus effrayant qu’un ogre en armure armé jusqu’aux dents, c’était Moyenne Saignante, à cet instant. Il avait reçu les effets de Force du taureau et Peau de fer. Son énorme marteau s’abattit sur un lourd bouclier dans un bruit sourd et étouffé, projetant le guerrier dans les airs. Le corps de l’homme se tordit en plein vol et se déforma, tout comme son bouclier, jusqu’à prendre une forme contre nature.
« Laissez-m’en deux ! » beugla Tiramisu depuis la forêt. Il accourut, un marteau semblable à celui de Saignante à la main, mais vêtu d’une simple armure de cuir. Comme tout ogre, le mage adorait les marteaux ; mais, en tant que mage, il ne pouvait pas porter d’armure métallique.
Quand Tiramisu arriva sur le champ de bataille, Saignante avait déjà écrasé tous les ennemis. Il avait aussi donné un léger coup de marteau au jeune prêtre, qui n’avait plus qu’une petite bosse à l’arrière du crâne. Il était fier d’avoir frappé si doucement alors qu’il tenait cent kilos dans sa main.
« VOUS LES AVEZ TOUS TUÉS ! » rugit Tiramisu, plein de reproches. Mais Moyenne Saignante fonçait déjà à grandes enjambées vers la base. « La bataille n’est pas terminée là-bas ! Le maître nous appelle ! »
Tiramisu se hâta lui aussi vers la base, mais, même sans armure lourde, il ne parvenait pas à rattraper son frère. L’écart entre eux ne cessait de se creuser.
« Bon sang ! » hurla-t-il, impuissant. Il commença à envisager de lancer un sort de ralentissement sur son frère ; après tout, il était mage.