Chapitre 1 425
Le dernier tour
Si l’association de l’arbre-monde doré et de la mère de couvée pouvait accomplir bien des choses, les âmes vierges constituaient un terrible frein au développement d’une espèce. Pour résoudre ce problème, les deux avaient bâti un système de foi avec l’aide des elfes de la nuit éternelle. L’Arbre lui-même était leur divinité suprême, mais Zealor jouait le rôle d’un dieu, canal de cette foi. Ce cycle leur procurait une source de puissance et nourrissait également les âmes vierges.
Zealor était extrêmement utile à ce système. Il avait été créé avec tant de soin que le clone ne pouvait même pas en créer un autre sans se priver de la possibilité de produire de nouvelles unités spéciales ; son âme était la plus parfaite de tous les drones et de toutes les unités spéciales créés par l’une ou l’autre mère de couvée. Son existence marquait l’aboutissement de l’évolution des elfes de la nuit et offrait aux autres un modèle à atteindre. Âme parfaite, Zealor ne rencontrerait aucun goulot d’étranglement sur la voie de son évolution. Sa force pouvait croître jusqu’aux limites supérieures imposées par les lois du plan : il serait donc le gardien éternel de cette nouvelle race.
Le plan en lui-même était stupéfiant, mais il avait bel et bien réussi. Richard fut surpris d’apprendre que la divinité présumée était déjà de niveau 27 et qu’elle était devenue un être épique sans grande difficulté. Lui-même n’était que de niveau 28 si l’on se fiait à son mana, mais ce n’était bien sûr plus une façon exacte d’estimer sa puissance. À l’exception de Nasia, qui avait atteint ce stade grâce à une puissance extérieure, Zealor était le premier de ses fidèles à devenir un être épique.
« Que fait Zealor ? » demanda Richard. Il avait tenté d’envoyer un ordre à l’unité spéciale, mais leur lien s’était révélé bien trop faible. Comme le prétendu dieu rassemblait sans cesse la puissance de la foi, toutes les restrictions pesant sur son âme finiraient par s’effacer.
Le clone fut le premier à répondre : « Il se trouve dans les profondeurs de la mer d’arbres et cherche à détruire l’arbre-monde originel. Ce monde n’a pas besoin d’un deuxième. »
« Il cherche donc à devenir plus fort », répondit Richard en continuant d’assimiler les informations qu’on lui avait données.
« Oui. La perfection est son objectif naturel. »
Il sourit. « Mm. Il a été conçu pour me dépasser tôt ou tard, hein ? »
Cette fois, elle prit un instant avant de répondre : « … Ce n’est sans doute qu’une question de temps. C’est un être proche de la perfection.
« Il devrait bientôt franchir un nouveau niveau », trancha Richard. Il comprenait pourquoi une créature comme la mère de couvée pouvait croire que les niveaux faisaient tout, mais il connaissait la vérité. Il n’avait même pas atteint le niveau 27 lorsqu’il était devenu assez fort pour tuer régulièrement des archilords de niveau 30 ou plus, et il avait même abattu un puissant démon de niveau 35.
Le clone ne comprit manifestement pas ce que cela impliquait. Il marqua une pause, puis déclara solennellement : « Votre Majesté, je n’ai aucune intention de faire de vous un ennemi. Puisque vous êtes de retour, je continuerai à obéir à vos ordres à l’avenir. Mes guerriers elfes en réserve restent vos armes ; je vous demande seulement de préserver ceux-ci. Permettez aux elfes de la nuit de devenir une véritable race. »
« D’accord », acquiesça Richard. Il se retourna et traça un immense portail dans les airs. Il lui fallut quelques minutes pour l’achever, mais, lorsqu’il le franchit, tout le corps du clone frissonna et les branches de l’arbre-monde doré tremblèrent. Tous deux avaient senti l’aura de Faelor à travers le portail, preuve de sa maîtrise de l’espace et du temps. S’il n’avait même pas besoin de se rendre dans le vide pour passer d’un plan à l’autre, sa puissance était inimaginable.
……
À l’autre bout de la mer d’arbres, Zealor s’arrêta soudain et scruta les alentours avec méfiance. Son visage pâlit et l’inquiétude passa dans ses yeux tandis qu’une énergie informe enveloppait son âme, le secouant au point que l’être épique faillit tomber des arbres. La peur envahit son esprit, mais il ne parvenait à imaginer aucune créature capable de lui inspirer une telle terreur. Même lorsque l’énergie se dissipa, cet instant d’effroi resta gravé dans son âme, presque comme s’il avait rencontré un prédateur naturel qui l’avait laissé incapable de réagir.
Il inspira profondément et se força à retrouver son calme, reprenant peu à peu ses esprits. Après avoir avancé encore un moment, il tira soudain son immense arc et invoqua une ligne d’énergie qui lui servit de flèche. Plusieurs flèches de mana fusèrent dans la mer d’arbres, arrachant des cris à des adversaires situés jusqu’à mille mètres de là.
Zealor venait d’abattre sans effort plusieurs archers et druides de rang saint, mais il n’éprouvait pas la moindre joie. Cette peur glaciale s’enracinait au contraire dans son cœur et lui glaçait tout le corps.
Cependant, l’elfe parfait ne laisserait pas un tel incident entraver son ascension vers la grandeur. Refoulant son malaise, il poursuivit sa route et aperçut au loin une immense canopée. Il était enfin arrivé auprès du souverain de ce plan.
Sous l’arbre-monde se trouvaient les elfes les plus puissants de la mer d’arbres, mais devant la puissance de Zealor, ils n’étaient que des insectes inoffensifs. Le grand druide Jadering et le grand chasseur Wildrage périrent tous deux sous une seule flèche. L’elfe exalté éleva la température de son corps pour chasser le froid. À l’idée de réussir, il fut saisi d’une excitation incomparable : il rendrait ainsi hommage à l’arbre-monde doré, mais pourrait aussi absorber la force de cet ennemi et gagner encore un niveau.
Le dépasserait-il une fois arrivé au niveau 28 ? Zealor gloussa à cette pensée. Richard n’était que de niveau 26 à Arbidis et, même si cette guerre remontait à quelque temps, il était inconcevable qu’il eût gagné trois niveaux. Les flammes du désir brûlèrent dans les yeux de l’elfe parfait tandis qu’il s’élançait dans le ciel, en direction de l’arbre lointain.
……
Pendant que Zealor s’affairait à tuer l’arbre-monde, Richard arriva à Faelor et se téléporta dans la Terre du Tumulte. Ce plan se reconstruisait encore après avoir frôlé la destruction, et ses écosystèmes ravagés rendaient le processus long et laborieux. Les mesures encourageant les familles à avoir des dizaines d’enfants avaient fait exploser la population, qui avait déjà doublé depuis la fin de la guerre. Malgré cette croissance rapide, il faudrait du temps pour retrouver les effectifs d’autrefois.
La Terre du Tumulte elle-même n’avait guère changé, si ce n’est que ses drones étaient plus étranges et plus puissants encore. D’immenses insectes guerriers rampaient partout ; chacun mesurait facilement plusieurs centaines de mètres et possédait une force à la hauteur de sa taille. Certains des plus puissants étaient même de niveau 20. Compte tenu de l’absence de peur et des capacités de récupération des drones de Mountainsea, leur véritable puissance dépassait celle de la plupart des saints célestes.
Il soupira en s’immobilisant dans le ciel. À présent qu’il avait atteint le sommet, il constata soudain qu’il n’avait plus vraiment besoin d’une telle armée. La graine de guerre et de destruction avait enfin germé pour devenir une puissante force militaire, mais, durant tout le temps qu’il avait consacré à la faire grandir, lui-même l’avait dépassée.
Cependant, son attention se reporta vite sur Mountainsea. Son corps immense avait complètement changé en son absence : elle était plus élancée que dans son souvenir, et des dizaines de tentacules dansaient autour d’elle, la maintenant constamment dans les airs. Elle mesurait désormais plus de cinq kilomètres de long, mais son corps entier avait une élégance fuselée qui séduisait même son sens de l’esthétique. Les mystérieux motifs dorés qui couraient sur sa peau semblaient presque crier vitesse et souplesse.
Sur ce corps gracieux se tenait une petite silhouette, les genoux serrés contre elle, qui contemplait en silence le ciel lointain. Richard se posa lentement devant elle, mais elle mit un moment à réagir.
« RICHARD ! » cria-t-elle aussitôt, avant de se jeter dans ses bras et de le plaquer au sol.
Il se détendit simplement et se blottit contre le corps de la mère de couvée. « Combien de temps te reste-t-il avant le niveau 16 ? »
« J’aurai bientôt fini, il me faut encore trois mois », répondit-elle en bâillant, manifestement pas tout à fait réveillée. Elle enfouit bientôt son petit visage contre sa poitrine. Sa respiration ralentit, puis elle cessa de bouger et se mit à ronfler comme une lionne.
Richard ne bougea pas, dans cette étrange position où il était blotti contre quelqu’un qui, elle aussi, se blottissait contre lui. Il dormit comme s’il ne l’avait pas fait depuis une éternité, et trois jours entiers s’écoulèrent avant qu’il n’ouvre de nouveau les yeux. Mountainsea dormait toujours. Il la déposa donc doucement, puis s’éleva dans les airs pour contempler la Terre du Tumulte. À son prochain réveil, elle deviendrait véritablement une matriarche et dépasserait les limites de tout plan unique.
En réalité, les matriarches étaient un cauchemar pour tous les êtres vivants. Seule cette incarnation de la paresse faisait exception. L’une de ses formes était une seigneure de millions d’êtres, l’autre une dame de la création. Elle avait entièrement rompu avec son destin guerrier.
Il ouvrit silencieusement un portail et quitta Faelor pour rejoindre le Plan de l’Orchidée au repos. Il se dirigea sans bruit vers le nord, en direction du Nid divin. Cette fois, il en analysa facilement tous les secrets et perça le champ de force pour pénétrer sur le champ de bataille abandonné. Il était désormais certain qu’il s’agissait des vestiges d’un combat entre les anciens célestes et les faucheurs, et que les gigantesques vaisseaux qui s’y trouvaient étaient d’un modèle qu’il n’avait jamais vu. Il compléta en silence les informations qu’il avait déjà recueillies : tandis que les faucheurs qui avaient attaqué Faelor constituaient une force de combat planaire, cette flotte utilisait le vide comme principal champ de bataille.