Chapitre 1 415
Un combustible cruel
Maintenant que l’existence de l’huile de noyau avait été découverte, Richard jeta un regard à son sac de cuir, puis reporta les yeux sur Suman avec surprise. « Je ne pensais pas que votre perception fût aussi aiguisée. »
Suman éclata de rire. « Tu croyais qu’un sac de cuir traité pourrait dissimuler quelque chose qui déforme les lois partout autour de lui ? Gardes, venez tuer ce morveux ! »
La salle comptait huit gardes, qui s’élancèrent tous ensemble, lames pointées vers Richard. Soudain, un anneau de lumière verte aveugla tout le monde. Richard passa devant ses assaillants, qui s’effondrèrent au sol.
Les yeux écarquillés, Suman fixa Clair de Lune, puis ramassa lentement la gigantesque hache posée près de son trône. Richard s’arrêta et secoua la tête. « Tu te trompes, Suman. Je ne suis pas un peu plus faible que toi : je suis si puissant que tu ne peux même pas le concevoir. »
Il n’avait pas fini de parler qu’il fondit sur lui en un éclair, Clair de Lune visant la gorge de l’homme comme un trait de foudre. Suman rugit et brandit sa hache avec la violence d’une tempête, mais, moins d’une minute plus tard, il poussa un hurlement et son arme lui échappa des mains. Il se raidit tandis que Clair de Lune se posait sur sa gorge, prête à lui trancher la tête d’un simple mouvement.
« Conduis-moi aux flammes du temps », dit calmement Richard.
Incapable de refuser, Suman conduisit Richard sous terre, jusqu’à deux salles de pierre où se trouvaient des braseros de tailles différentes. L’un semblait antique et brûlait depuis des centaines d’années ; l’autre, un peu plus terne, empestait le sang.
Le regard de Richard se glaça lorsqu’il contempla le brasero assombri. Il se tourna vers Suman. « Tu as utilisé des âmes vivantes pour l’allumer. » Ce chapitre a été copié depuis novelping(.)com sans autorisation.
Suman n’éprouva aucune honte. « Ils méritaient de mourir de toute façon ! Ici, les faibles n’ont d’autre utilité que de servir de nourriture ; laisser leurs âmes en liberté aurait été du gâchis. »
« Toi aussi, tu étais faible quand tu es arrivé ici. »
« Mais maintenant, je suis seigneur, et cela suffit. D’ailleurs, as-tu un autre moyen d’allumer les flammes du temps ? »
Richard garda le silence. Seuls les Élus avaient accès à l’amadou capable d’allumer naturellement les flammes du temps ; cette méthode impitoyable était peut-être la seule autre possibilité. Suman sembla percevoir son hésitation et poursuivit : « Ces gens méritaient de mourir ! Je n’ai fait que hâter les choses, et leurs sacrifices ont allumé un deuxième voile d’ordre, qui a quadruplé la taille de la ville ! Combien de gens ont pu vivre grâce à cela ? Qu’as-tu fait, toi, pour t’indigner ? »
Richard soupira. Peut-être le ciel gris était-il le lot de tout ce qui existait dans les Ténèbres. Suman avait bel et bien apporté un bénéfice à un grand nombre de gens, et lui-même n’était certainement pas un saint. Après un long silence, il finit par répondre : « Le bois des âmes peut entretenir les flammes du temps une fois qu’elles sont allumées. Je vais prendre celles qui ne se sont pas dispersées. »
Suman sentit un frisson inexplicable l’envahir. Sa perception était puissante, mais il ne pouvait voir les centaines d’âmes qui convergeaient vers Richard et se fondaient dans la sienne.
[…]
Quelques heures plus tard, Richard quitta la ville et suivit le chemin menant à la Terre de l’Aube. Suman, hébété, resta dans la salle du trône, incapable de comprendre pourquoi Richard l’avait épargné et avait même quitté la ville. Il ne parvenait tout simplement pas à concevoir que quelqu’un puisse vouloir s’aventurer dans les terres désolées et maudites alors qu’il pouvait rester en ville et vivre, au moins, dans le confort. Retrouvez le chapitre original sur novelping.com.
De son côté, Richard comprenait que Suman ne se montrait pas particulièrement cruel envers les habitants de la ville. Quelqu’un aurait voulu devenir seigneur d’une telle cité, quoi qu’il en soit, et Suman était au moins assez puissant pour arrêter un boucher s’il traversait le voile d’ordre. Mieux valait laisser quelqu’un comme lui en place que de plonger la ville dans le chaos.
Le ciel gris, la terre fissurée et les arbres tordus semblaient se fondre en un paysage de distorsion infini, sans commencement ni fin. Les jours devinrent des semaines, puis les semaines des mois, mais Richard continua d’avancer de plus de mille kilomètres par jour. Il avait compris qu’il était inutile de suivre le temps ici : même s’il pouvait le mesurer précisément dans les Ténèbres, impossible de savoir à quoi cela correspondait dans les mondes de l’ordre.
Tout au long du voyage, il analysa en silence les lois des Ténèbres, seul et avec l’aide des âmes qu’il avait absorbées en chemin. Après avoir traversé les deux brasiers du temps de la ville de Suman, il abritait en lui plus d’un millier d’êtres légendaires, dont l’aide avait considérablement accéléré son analyse. Loi après loi, il les dénoua, et sa puissance s’accrut énormément. Lorsqu’il franchit un voile d’énergie informe et parvint à la Terre de l’Aube, plus de cent jours s’étaient écoulés. Il avait analysé toutes les lois de la conscience ainsi que quinze lois de maîtrise. Il ne lui en restait plus qu’une, mais même après des dizaines de jours à l’étudier, il avait l’impression d’être encore à une distance indéterminée de l’illumination. Il pouvait en venir à bout dès l’instant suivant, ou cela pouvait lui prendre des mois.
Richard avait le vague sentiment que les Ténèbres se révéleraient sous un jour différent dès qu’il aurait fini d’analyser cette dernière loi. Même à présent, il lui était difficile de décrire ce qu’était cet endroit. Ce n’était pas un plan isolé, et il ne semblait pas non plus relié à quelque puissant continent que ce fût. Cet endroit était censé se trouver juste au-delà du domaine du Dragon Éternel, encerclant le vide ; pourtant, d’après son expérience, le vide était une étendue incroyable. Quelle devait être la taille d’un lieu pour l’entourer ?
Perdu dans ses pensées, il entra dans la Terre de l’Aube et sentit son monde entier changer en un instant. Les lieux s’éclaircirent considérablement ; la monotonie du ciel se brisa, remplacée par ce qui semblait être des couches de nuages en mouvement. Le terrain était également vallonné, et les arbres des âmes se faisaient bien plus nombreux. Au loin, il aperçut même une petite forêt sur une colline.
Il vit çà et là des éclats de présence au sol : les habitants des Ténèbres, parmi lesquels se trouvaient des bouchers et bien d’autres créatures qu’il n’avait jamais vues. Il ne pouvait les percevoir que parce qu’il avait presque entièrement résolu la distorsion, mais une chose était certaine : cette terre était vivante.
Il essaya d’observer ces autochtones en chemin, mais ils semblaient s’alarmer dès qu’il approchait et disparaissaient, quels que fussent ses efforts pour se faire discret. Il renonça rapidement et décida de se concentrer sur ses objectifs : retrouver Flowsand et retourner à Norland. D’après l’itinéraire du vieil homme, son voyage le mènerait à la Cité de l’Aube, où il pourrait se procurer un ingrédient essentiel à la construction du Phare du Temps : la cyanite. Ce produit spécial de la région prouvait qu’on en avait acquis la maîtrise.
Richard récolta quelques arbres des âmes sur son trajet afin de les échanger contre de la cyanite. Accélérant peu à peu l’allure, il atteignit la ville en dix jours. Elle semblait pouvoir accueillir des dizaines de milliers d’habitants, et son somptueux voile d’ordre diffusait un éclat doré qui étouffait presque complètement la distorsion alentour. Même un saint aurait pu y vivre sans grande difficulté, et les légendes pouvaient s’y épanouir.
À mesure qu’il approchait, il remarqua que des gens entraient régulièrement dans la ville et en sortaient ; un groupe poussait même des chariots chargés de marchandises au loin. Pourtant, dès qu’il arriva aux portes, son attention se détourna de tout le reste et se fixa sur une série de statues dressées sur la place. Elles représentaient trois personnes traversant les terres désolées. Même si elles ne montraient que leurs dos, Richard sentit son cœur palpiter : il les reconnut aussitôt.