Chapitre 1 408
Débats sans fin
Après avoir tué le premier agresseur, Richard ne se releva pas et se contenta de fixer Bloodtooth. Le Tanir rugit, leva son poignard devant sa poitrine et bondit à l’attaque, mais un éclair vert stoppa son élan avant de le fendre en deux. Clair de Lune démontrait une fois encore sa valeur : malgré les lois déformées, ni sa solidité ni son tranchant n’avaient été altérés le moins du monde. À l’inverse, l’épée sacrée avait perdu son tranchant, tandis que Juge était devenu une arme ordinaire, susceptible de se briser au choc de n’importe lequel des poignards du coin.
Une fois le colosse et Bloodtooth morts, un silence de mort s’abattit sur l’auberge, et personne n’osa bouger. Tous continuaient de regarder le fourreau de Richard, mais la peur avait remplacé la convoitise. Le fait qu’il puisse se servir de son fourreau montrait qu’il maîtrisait son arme bien mieux qu’eux ; avec la puissance terrifiante de l’épée verte, il ne lui faudrait pas une minute pour massacrer tout le monde dans cette auberge.
C’était manifestement une épée extraordinaire, mais encore fallait-il rester en vie pour s’en servir. Les Ténèbres avaient arraché toute intrépidité à ceux qui y vivaient. Les survivants avaient tendance à devenir plus prudents et réservés.
Richard resta assis en silence tandis que deux âmes invisibles s’échappaient des cadavres et se faisaient absorber par la puissance de son nom véritable. Elles étaient étonnamment puissantes et lui fournirent assez d’informations pour approfondir son analyse et même forger deux nouvelles runes sacrées. Mais le moment n’était pas encore venu de les étudier ; il scella donc les âmes et attendit de voir ce qui allait se passer.
La femme sortit de l’arrière-cuisine, portant un grand seau en bois et un chiffon si noir qu’il donnait la nausée. Elle se dirigea d’abord vers le cadavre de Bloodtooth et jeta ses organes éparpillés dans le seau. Puis elle recueillit le sang avec le chiffon et l’essora au-dessus du seau. Tout en travaillant, elle soupira : « Quel gâchis ! Avec tout ce sang, on aurait pu faire une autre marmite de soupe. Faites plus attention : de petites blessures, pas des démembrements. Tu es peut-être content de tuer, mais ça laisse moins à manger pour les autres. »
Richard, plutôt stupéfait de se faire réprimander, sentit son appétit s’envoler encore davantage en voyant le chiffon. La femme l’ignora un instant et se tourna vers les autres clients, toujours figés : « Allez, occupez-vous de vos affaires ! Toi, toi et toi, aidez-moi à ranger la viande. Même règle que d’habitude : une louche de soupe chacun. »
L’auberge reprit aussitôt vie. Ceux qu’elle avait désignés soulevèrent avec entrain les cadavres et les emportèrent dans la cuisine. Même les membres tranchés ne furent pas abandonnés ; ceux qui avaient été amputés se tassaient simplement dans les coins, leurs moignons coagulés ne laissant paraître aucune douleur.
La femme se retourna vers Richard. « Le vieux Barduch ne s’était pas trompé, mais il a sous-estimé ta puissance. Ne tue plus personne ; notre ville est déjà à bout avec si peu d’habitants. Si nous étions encore moins nombreux, nous ne pourrions peut-être plus maintenir le voile de l’ordre. »
« Je ne les aurais pas tués s’ils n’avaient pas voulu me manger, répondit Richard avec calme.
— C’est déjà bien que tu ne les aies pas mangés. Qui d’autre aurait envie de t’attirer des ennuis ? Bref, ta soupe est propre, il n’y a pas de chair humaine dedans. Tu ferais mieux de la boire ; ici, on ne peut pas se permettre de faire le difficile. Beaucoup de ceux que tu as vus étaient comme toi en arrivant. Regarde-les, maintenant. »
Richard continua de grimacer à cette idée, mais il prit la soupe et en avala une gorgée pour la goûter. Il fut immensément soulagé de constater qu’elle n’avait presque aucune saveur. Pourtant, dès qu’elle pénétra dans son ventre, elle se transforma en filaments d’énergie pure qui régénérèrent son mana. Il avala aussitôt une gorgée d’alcool ; malgré son goût amer, celui-ci se désintégra de la même façon. Son expression changea lorsqu’il comprit que c’était ainsi qu’on récupérait son énergie dans les Ténèbres. Ni l’auberge ni cette femme n’étaient ordinaires.
En y regardant de plus près, il découvrit que la nourriture et les boissons ne se transformaient pas toutes en énergie. Jusqu’aux deux tiers devenaient un résidu qui restait dans son estomac, et la désintégration ralentissait. Il faudrait dix jours pour tout épuiser, et une certaine analyse lui révéla que la perte d’énergie était principalement due à la distorsion. Là aussi, ses progrès dans l’analyse des lois du lieu amélioreraient les choses.
Richard comprit alors pourquoi presque personne en ville ne semblait posséder d’énergie interne ou de mana. Leur compréhension des lois était bien inférieure à la sienne, si bien que la nourriture ne leur apportait presque rien. Ils se rassemblaient chaque jour à l’auberge, mais elle ne leur fournissait que de quoi survivre.
Tandis qu’il fermait les yeux pour réfléchir, quelqu’un murmura dans un autre coin : « Comment quelqu’un d’aussi fort a-t-il pu venir de Norland ? »
« Chut ! Ça fait trop longtemps que tu es ici. J’ai entendu dire que Norland avait produit plusieurs personnages puissants au cours du siècle dernier.
— N’importe quoi, ça fait plus de trois cents ans que tu es ici !
— Qu’est-ce que tu racontes ? Il y a encore un siècle, j’explorais le vide. Tu as l’esprit tellement embrumé… »
Richard ignora ces débats et se concentra sur son repas, jusqu’à laisser derrière lui un bol et un tonneau vides. La plupart des clients de l’auberge soupirèrent, découragés : ils n’avaient eu droit qu’à de minuscules verres d’alcool, certains même pas assez remplis pour une gorgée, tandis que ceux qui avaient reçu de la soupe en voyaient le fond de leur louche.
Il se sentit rassasié en sortant. Bien que la majeure partie de la nourriture et du vin n’eût pas été absorbée, elle avait tout de même régénéré la moitié de son énergie et de son mana. Cela signifiait qu’il pourrait récupérer pleinement s’il maîtrisait toutes les lois des Ténèbres, mais cette pensée lui arracha un sourire amer. Il était presque impossible de maîtriser toutes les lois d’un plan ; dans Faelor, il lui avait fallu mener une guerre contre les faucheurs et réunir des centaines de millions d’âmes pour en arriver là. Dans les Ténèbres, la tâche était encore plus ardue. Sans sa maîtrise de l’espace et son expérience du temps, sa vitesse d’analyse n’aurait représenté qu’une infime fraction de ce qu’elle était à présent.
Juste après avoir quitté l’auberge, il se retourna et demanda à la femme, qui s’affairait : « Où est le vieux Barduch ? »
« Il est parti chasser. Il devrait rentrer dans deux jours. Repasse alors le voir. »
« Chasser ? Il y a des animaux ici ? »
« De temps en temps. Il arrive que des créatures malchanceuses du vide se retrouvent dans une faille qui les envoie ici. S’il a de la chance, il en trouve une ou deux ; la plupart du temps, il revient bredouille. »
« Qui d’autre ici sait chasser ? »
« Barduch est le seul. Peut-être toi ? Mais tu manques encore d’expérience. »
« Alors, je reviendrai dans deux jours. »
Il regagna sa minuscule cabane et s’assit pour analyser les deux âmes qu’il venait de capturer. Elles possédaient toutes deux une force légendaire et maîtrisaient plusieurs lois, mais leurs souvenirs étaient trop déformés et confus pour qu’il puisse en déchiffrer quoi que ce soit. C’était un autre effet secondaire de ce lieu : on perdait peu à peu tous ses souvenirs d’origine, on oubliait d’où l’on venait, ce que l’on était et même son propre nom. Après suffisamment de temps, on retombait à l’état sauvage et l’on vivait selon ses seuls instincts.
Ces âmes avaient tout de même quelque chose à lui apprendre : leur propre perception de ce lieu misérable. Richard se remit à étudier les lois des Ténèbres, s’appuyant sur leurs expériences pour approfondir son analyse. Les lois de ce lieu n’étaient pas trop difficiles à déchiffrer ; elles n’atteignaient que le niveau de celles de Norland. Mais cela supposait une perception pleinement rétablie et une compréhension claire de l’espace-temps. De ce point de vue, les choses ne faisaient que se compliquer à mesure qu’on s’adaptait au lieu : les sens s’y trouvaient déformés de façon permanente, au point qu’il était plus difficile de les rétablir que d’analyser les lois fondamentales de ce plan.
Cette pensée le fit frissonner. Les Ténèbres étaient un lieu où les écarts de puissance se trouvaient amplifiés. Ce reptilien, incapable de comprendre les lois du lieu, avait été malmené par des gens qui auraient dû être très loin en dessous de son niveau.