Chapitre 1 407
Soupe de viande et vin
La taverne se dressait en plein centre de la petite ville. C’était le seul bâtiment à deux étages, impossible à manquer. Une bannière ornée d’un tonneau flottait au sommet, et Richard fut surpris de la remarquer. Il ne l’avait pas vue du tout en arrivant la veille, preuve que sa perception s’améliorait de jour en jour.
Les deux grandes portes de l’auberge étaient elles aussi uniques dans cette petite ville. La plupart des maisons n’avaient que des ouvertures béantes, principalement parce qu’une porte représentait un danger pour qui ne voyait pas correctement ou ne maîtrisait pas sa force. On risquait facilement de foncer dans un mur par accident, et une légère poussée pouvait se transformer en coup de toute sa puissance.
En voyant ces doubles portes, Richard envisagea plusieurs possibilités. Elles servaient peut-être de point de contrôle pour vérifier si l’on était à la hauteur, ou constituaient simplement une mesure de sécurité. Il avait déjà songé à tendre une corde en travers de sa maison : un geste tout simple qui aurait des conséquences désastreuses pour quiconque ne s’était pas encore adapté.
Tandis qu’il observait les lieux, un homme d’âge mûr s’approcha par le côté. Il jeta à Richard un regard surpris, puis hocha la tête avec un sourire. « Tu viens à peine d’arriver, et tu as déjà appris à te montrer prudent. Pas étonnant que le vieux Barduch t’apprécie. Entre ! »
Richard le suivit à l’intérieur et fut aussitôt accueilli par un vacarme assourdissant. L’endroit était bien plus vaste qu’il n’en avait l’air de l’extérieur, et la distorsion des lois y était encore moins forte que dans le reste de la ville. Sept tables en tout, autour desquelles riaient et bavardaient plus de trente personnes de races diverses.
Un individu corpulent s’exclama : « Vous vous souvenez de ce lézard qui marchait le nez en l’air en entrant ? Il prétendait être une sorte de légende, ou je ne sais quoi, ha ha ! Huit jours plus tard, et on a déjà mangé toute sa viande ! »
Un autre éclata de rire. « C’était il y a quatre jours, abruti ! Comment un type comme toi ose-t-il prétendre qu’il peut se promener dans les terres désolées ? Je parie que tu ne tiendrais même pas un kilomètre ! »
Le premier rougit. « C’était forcément il y a huit jours… non, sept ! Comment ça aurait pu être il y a quatre jours ? »
Les deux hommes se lancèrent dans une dispute, bientôt rejoints par les autres. Richard resta perplexe : il avait vu la bagarre se dérouler quelques minutes plus tôt. Un autre reptilien était-il arrivé ? Mais à cette table, la plupart des gens étaient les mêmes. Comment une telle coïncidence était-elle possible dans un plan aussi déformé ?
Clang ! Ses pensées furent interrompues par un grand bol qu’on posa brutalement sur sa table. Son regard se tourna vers une femme bien plus imposante que lui. Elle renifla devant son air déconcerté et posa aussi ce qui ressemblait à un tonnelet de vin. Les poils de ses bras se hérissèrent lorsqu’elle banda ses muscles. « Voilà tes affaires, gamin. »
« Hein ? Je n’ai rien commandé », répondit Richard, perplexe.
« Le vieux Barduch a déjà payé pour toi ! » Elle semblait quelque peu agacée. Richard remarqua soudain que tous les regards de l’auberge s’étaient posés sur sa nourriture et son vin. Mais la femme abattit ses grandes mains sur la table et se pencha vers lui. « Tu ferais mieux de manger et de boire ça sans discuter ! Ne va surtout pas te mêler de mes affaires ! »
Elle lança ensuite un regard méprisant aux gens qui venaient de se disputer. « Dans ce maudit endroit, le temps est le sujet dont tout le monde parle. Chacun croit avoir une perception exacte du temps, et personne ne peut l’emporter, parce qu’il n’y a guère moyen de prouver le contraire. »
« Alors, c’est arrivé quand ? » Le cœur de Richard se mit à battre plus fort.
« À l’instant, évidemment. La viande saignait encore quand on me l’a apportée. »
De la viande ? Son expression changea et il baissa les yeux vers la soupe devant lui. Noire et huileuse, elle ressemblait à l’eau qui restait après avoir lavé de vieilles marmites. Plusieurs morceaux de viande, coupés en tailles variées, avaient bouilli dedans. Il ne pouvait en identifier la provenance, mais les paroles de la femme lui firent perdre un peu de son assurance.
Richard avait toujours été réticent à manger des êtres doués d’intelligence. Heureusement, le reptilien n’avait pas vraiment une apparence humanoïde, et il avait déjà connu la Terre du Crépuscule, où trouver ne serait-ce qu’une gorgée d’eau était difficile. La viande de skaven y était un mets sans égal, et quiconque avait survécu à ce maudit endroit avait forcément mangé bien d’autres êtres intelligents.
« C’est le seul endroit où tu trouveras à manger dans ce maudit endroit », ajouta la femme en voyant son hésitation, avant de repartir aussitôt vers la cuisine.
Un homme baraqué s’approcha aussitôt de Richard. « Si tu ne manges pas ça, donne-le-moi ! »
« Et si on le mangeait tous ensemble ? » proposa quelqu’un. L’homme avait provoqué un remue-ménage, et bientôt plusieurs personnes entourèrent Richard en le dévisageant d’un air hostile. Certains avaient même dégainé leurs dagues, tandis qu’une cacophonie de voix s’élevait.
« VOUS AVEZ OUBLIÉ MES RÈGLES ? » La voix de la femme retentit depuis la cuisine. Lisez les derniers chapitres sur NovelPing.
Le premier homme ne sembla pas impressionné et lui répondit en rugissant : « Espèce de salope ! Ce n’est pas parce que je respecte tes règles que j’ai peur de toi ! N’essaie pas de m’arrêter, ou tu vas le regretter ! »
La femme renifla. Sa colère sembla retomber un peu et elle ricana : « Tu ne peux pas enfreindre mes règles, quoi que tu fasses. »
« Ha, très bien, alors on va simplement le tirer dehors. Je te jure qu’un jour, je te baiserai ! Gamin, sors sans faire d’histoires et je te rendrai ça moins pénible. »
Le tanir nommé Bloodtooth se mêla soudain à la dispute et aboya en désignant le fourreau de Richard : « Je ne veux pas le manger, mais ça, c’est à moi. »
L’homme musclé fronça un instant les sourcils, puis se détendit. « C’est de l’équipement spatial. Ne t’avise pas de sortir ces épées ! »
« Je le veux juste comme bâton. »
« Si tu es si sûr de toi, fais comme tu veux. Mais prends garde à ne pas te trancher la tête. »
Dans les Ténèbres aussi, l’espace était déformé, ce qui affectait l’équipement spatial. Celui-ci ne perdait pas son efficacité, mais son point d’apparition pouvait varier considérablement lors de son activation. Il n’était pas impossible de dégainer une épée et de la voir surgir contre son propre cou. Ainsi, à moins de bien comprendre les lois environnantes, un fourreau d’épée n’était effectivement qu’un bâton.
Richard était lui-même un expert de l’espace et le savait naturellement. Cependant, cet échange montrait clairement que les gens de cette taverne n’étaient pas de simples bons à rien. Personne de quelconque ne survivait dans les Ténèbres.
« Qu’est-ce que tu traînes, gamin ? Ne mets pas ma patience à l’épreuve ! » Une voix féroce retentit près de Richard, tandis qu’un homme abattait la main vers l’arrière de son crâne. Le coup l’aurait sonné s’il l’avait atteint, et sa trajectoire était étonnamment stable, avec très peu d’écart. L’assaillant était manifestement puissant et maîtrisait fort bien sa perception ainsi que son corps. Dans cette petite ville, il devait être de haut rang.
Une autre jambe visa la taille de Richard. Ces gens semblaient perdre patience et ne pouvaient plus attendre. Pourtant, un éclair sembla figer le temps, laissant chacun voir Richard saisir une épée, la tirer de son fourreau, frapper, puis la rengainer d’un seul mouvement. Tout se déroula clairement, selon un rythme précis, mais personne ne put réagir avant que deux bruits mous ne brisent le silence étouffant. Une main et une jambe tombèrent au sol. Leurs propriétaires comprirent enfin ce qui s’était passé en s’effondrant à leur tour et en hurlant de douleur.
Tous les autres occupants de l’auberge se turent et s’éloignèrent à bonne distance, tout en craignant de bouger trop vite. Les yeux de Richard luisaient d’agacement lorsqu’ils se posèrent sur le premier agresseur, et un nouvel éclair fendit le vacarme. L’homme poussa des cris hystériques et tenta de riposter. Ses coups de griffes, qui semblaient désordonnés, étaient en réalité assez bien adaptés aux lois de cet endroit. Mais la lumière passa entre ses poings et lui transperça le cou. Ses cris s’interrompirent net. Son corps se figea en plein vol, puis s’écrasa au sol.