Chapitre 14
Boule de feu, boule de feu
Pour être précis, Richard avait appris à lancer une boule de feu de premier degré.
La boule de feu était un sort légendaire du troisième degré, aussi important que Sharon elle-même pour les mages de niveaux un à trois. Ce sort était une véritable singularité, entourée de mythes et de proverbes, dont le plus répandu affirmait qu’un mage qui ne savait lancer que des boules de feu n’était pas un bon mage. Quoi qu’on pensât de ce proverbe, sa grande diffusion reconnaissait à elle seule le caractère exceptionnel du sort. La boule de feu comptait tout simplement beaucoup trop pour les mages de niveau trois ou moins. Elle permettait aussi aux mages de niveau inférieur à six de jouer un rôle sur le champ de bataille, ce qui en faisait le premier sort qu’ils apprenaient en progressant.
Le sort se lançait en trois secondes et pouvait atteindre une cible située jusqu’à trente mètres. Dans un rayon de dix mètres, les ennemis subissaient de légères brûlures, tandis qu’un coup direct venait à bout d’un guerrier ordinaire de niveau cinq. Le plus puissant des sorts du troisième degré, il pouvait toucher plusieurs personnes ; les guerriers, qui devaient s’en prendre à leurs adversaires un par un, n’avaient donc aucune chance face à un mage.
Autrefois, la puissance du sort avait suscité de nombreuses recherches chez les mages de bas niveau et directement inspiré la création de ce proverbe. À l’apogée de ces travaux, un mage de niveau huit avait affirmé qu’il était possible de tuer un grand mage avec cinq boules de feu.
Cette affirmation provenait d’une étude qui avait infléchi le cours de l’histoire de la magie et fait de la boule de feu un sujet de recherche et de débat très prisé. Intitulée à l’origine « Étude de la puissance cumulative de la boule de feu », elle avait conclu que même un mage de niveau dix-huit ne pourrait survivre à l’impact simultané de douze boules de feu. Dans le cas le plus extrême, si le mage se trouvait dans un espace clos où l’énergie de l’explosion se répercutait sur lui, cinq boules suffiraient à l’achever.
L’étude était en fait passée inaperçue pendant un certain temps, jusqu’à ce que ce fouineur change son titre en « Cinq boules de feu suffisent à tuer un grand mage ». Les grands mages en furent furieux : on minimisait leur puissance, mais le raisonnement était détaillé et solide. Les calculs étaient exacts et la conclusion valable, même si elle restait théorique.
Aucun grand mage ne se laisserait enfermer dans un espace clos pour recevoir cinq boules de feu. Leur force spirituelle et leur mana étaient considérables ; les sorts de magie de bas niveau comme les boules de feu ne pouvaient pas les affecter. De tels effets ne pouvaient être obtenus que dans un environnement contrôlé. Pourtant, les mages plus faibles et ceux qui ne savaient pas utiliser la magie se moquaient bien de ces faits. Ils ne retenaient qu’une chose : une boule de feu pouvait tuer un grand mage.
Cela rendit les grands mages furieux, mais ils ne pouvaient rien y faire. Il aurait été absurde de contester l’idée qu’on puisse recevoir cinq boules de feu en même temps. Cette façon de penser entrava les progrès de la magie ; un grand mage finit donc par prendre l’initiative de diriger une équipe de plusieurs dizaines de mages et de plusieurs centaines d’acolytes, lancés dans des recherches intensives. Trois ans plus tard, leur rapport conclut qu’un mage qui consacrait trop de temps à l’étude de la boule de feu aurait du mal à progresser par la suite. La boule de feu pourrait bien être le dernier sort qu’il parviendrait à maîtriser !
L’article déclencha un tollé parmi les mages qui excellaient dans ce sort. Les critiques fusèrent contre les données utilisées dans l’étude : les statistiques rassemblées étaient, disait-on, illogiques et truffées d’erreurs. Pourtant, les mages de faible niveau qui étudiaient le sort ne pouvaient pas comparer ces données à leurs propres résultats, et ils n’avaient pas les moyens d’en obtenir d’autres. Tous finirent donc par citer cette étude dans leurs théories, transformant au passage des données douteuses en faits établis. Si les théories de quelqu’un ne concordaient pas avec ces données, c’était forcément son expérience qui était erronée.
Malgré leur colère, ces mages de la boule de feu finirent par accepter cette « vérité ». Eux aussi craignaient que leurs recherches ne freinent leur propre progression ; et même si le grand mage n’était pas particulièrement célèbre, il n’en restait pas moins un grand mage.
Cela changea une nouvelle fois la situation autour de la boule de feu et, à long terme, facilita le développement de la magie. Le processus avait toutefois prouvé que la taille d’une équipe comptait moins que le niveau des mages qui la composaient.
La boule de feu restait une boule de feu, au bout du compte. Quoi qu’on en pensât, le sort lui-même était exceptionnel. Même un grand mage de niveau vingt, sur un champ de bataille face à des dizaines de milliers de soldats, commencerait sans doute par lancer quelques boules de feu. Lancement instantané, incantations silencieuses, précision accrue, effet ralentisseur… Toutes sortes de recherches avaient été menées sur ce sort, qui en faisait le meilleur sort de niveau inférieur au sixième degré.
Quand la mode était retombée, on avait oublié le mage qui avait rédigé la théorie originale. Surnommé le Mage aux cinq boules de feu, il avait sombré dans les annales de l’histoire…
Après avoir parcouru les immenses ressources documentaires de Deepblue, Richard comprit l’histoire complexe de ce sort.
En un mois entier d’études, seuls les différents courants de la magie, la méditation élémentaire et les sorts pour débutants avaient directement porté sur la magie. Et tout cela n’avait occupé que trois jours sur l’ensemble du mois.
Le professeur chargé de leur enseigner la magie pour débutants était lui aussi un grand mage ; il se contenta donc de leur apprendre à stabiliser les éléments et de leur exposer la théorie du lancement des sorts. Il évoqua brièvement les incantations, les gestes des mains et les autres aspects pratiques, qu’il leur laissa étudier par eux-mêmes. Ce mois de cours avait montré à Richard que les professeurs privilégiaient la théorie et l’approfondissaient davantage. Les exercices pratiques, comme le lancement de sorts, étaient survolés, et les élèves devaient se débrouiller seuls.
Ailleurs, on les aurait traités d’imposteurs ou de mages de bas niveau, mais à Deepblue, la théorie était placée sur un piédestal : de bonnes recherches étaient le meilleur moyen de s’attirer les faveurs de Sharon. De plus, à l’exception des vieux professeurs d’histoire, tous les autres étaient au moins de grands mages de niveau quatorze. Cela suffisait à dissiper tous les soupçons.
Richard avait appris la boule de feu dans un manuel de magie qu’il avait reçu. Le sort n’était pas difficile à lancer ni à maîtriser ; s’il appartenait au troisième degré, c’était surtout parce qu’il exigeait beaucoup de mana. Après les cours, il s’était entraîné chaque jour, méditant et travaillant le lancement du sort. Il lui avait fallu quinze jours pour maîtriser les six sorts de degré zéro et comprendre les bases du système magique, tandis qu’il cherchait son premier sort.
C’est alors que son don de sagesse se manifesta à son insu. Il découvrit que la boule de feu du troisième degré était extrêmement facile à lancer, bien plus que certains sorts du premier degré. Des milliers d’années de recherches et d’études avaient presque porté le sort à la perfection, rendant son lancement efficace et fiable. Richard était encore jeune, et sa curiosité était insatiable. Lorsqu’il appliqua tout ce qu’il avait appris et que ses simulations lui montrèrent qu’il disposait déjà du mana nécessaire pour lancer le sort, son cœur s’emballa.