Chapitre 1 386
Conclusion décisive
En regardant le combat qui se déroulait là-haut, Greyhawk soupira soudain : « Richard défie Casir sur son terrain de prédilection. Nous ne pouvons qu’attendre de voir s’il commettra une erreur. »
L’Empire millénaire avait toujours suivi de près la situation à Lithgalen et disposait d’informations assez précises sur les quatre êtres épiques de l’empire elfique. La plus grande force du prince Casir résidait dans sa vitesse et son habileté ; dès qu’il prenait le contrôle du rythme du combat, il éventrait ses adversaires sous une tempête de lames. Face à cette offensive incessante, la moindre erreur était mortelle.
Mina n’était certes pas d’un rang particulièrement élevé, mais ses connaissances étaient à la hauteur de son statut. Une expression perplexe se dessina sur son visage. Richard n’était pas un guerrier et disposait de nombreux sorts puissants. Pourquoi renonçait-il à les utiliser pour se battre au corps à corps ? Était-il vraiment incapable de commettre la moindre erreur ?
La réponse ne tarda pas. Un cri retentit soudain dans la forêt tandis qu’une pluie de sang écarlate tombait du ciel. Casir ralentit enfin assez pour qu’on l’aperçoive un instant. Il disparut aussitôt, mais il lui manquait la jambe gauche, et une traînée de sang marquait sa fuite. Richard se contenta de soupirer et de secouer la tête, puis retourna auprès de son armée.
« Comment ? » demanda Greyhawk dès qu’il atterrit.
« Comment quoi ? »
« Comment le combat a-t-il pu s’achever si vite ? » Les combats entre êtres épiques duraient généralement des jours, voire des semaines. Greyhawk aurait compris que tout se termine en quelques heures, mais dix minutes ne s’étaient même pas écoulées et Casir avait pris la fuite. D’après ce que savait l’ancien érudit, l’écart entre eux n’était pas si grand.
Richard sourit. « Je ne commets pas d’erreurs, et lui ne peut pas se le permettre. Il danse sur le fil de la lame ; tôt ou tard, la pression devait devenir insupportable. Il a fini par y succomber et m’a laissé une ouverture. »
Greyhawk hocha la tête, l’air de comprendre, mais il avait l’impression que Richard ne lui disait pas tout. Et il avait raison. Même une légère différence de talent pouvait se transformer en un désavantage colossal lorsqu’on atteignait le sommet de sa discipline. La pression exercée par Richard avait contraint Casir à donner le maximum du début à la fin, épuisant rapidement ses forces physiques et mentales. Ce combat ressemblait beaucoup à celui qu’il avait livré contre Apeiron, mais Casir était nettement moins fort et avait donc cédé bien plus vite.
À vrai dire, Richard lui-même était un peu surpris par la facilité de sa victoire. Il s’était attendu à ce que Casir s’effondre rapidement, mais les choses s’étaient produites bien plus tôt que prévu. Il n’y avait qu’une explication : la volonté du prince était bien plus faible que celle d’Apeiron. À la réflexion, cela n’avait rien d’étonnant. Peu de gens possédaient sa résilience, surtout s’ils avaient grandi dans le confort, comme les elfes.
Il consulta une carte peinte à la main qu’il avait prise au palais. « Allons-y. Nous pouvons sortir de la forêt et atteindre les Plaines fleuries aujourd’hui. Il y a une ville où nous pourrons passer la nuit. »
Il parlait du Sentier fleuri, une ville de taille moyenne soutenue par un arbre de vie. C’était une cité paisible, réputée pour sa beauté, où de nombreux artistes avaient choisi de s’installer. Même Eversong, le barde royal, y possédait une villa.
Tandis que Richard traversait les Plaines fleuries à la tête de son armée, le palais impérial fut de nouveau en émoi. Casir, qui n’avait pas connu la défaite depuis des siècles, venait d’être écrasé par les envahisseurs humains. L’Empereur veilla à ce que la nouvelle soit étouffée aussi longtemps que possible, puis convoqua tout le monde pour délibérer à nouveau.
Le prince chargé des affaires militaires prit la parole le premier. « Nous avons envoyé au total 80 000 soldats affronter Richard, mais ils ont été mis en déroute en un instant. 20 000 sont morts ou mutilés, et la moitié des autres devront recevoir la bénédiction du Sanctuaire de la Lune avant de pouvoir retourner au combat. »
Un autre prince projeta une image de la marche de Richard. « Il est accompagné de deux légendes puissantes, et son armée est extrêmement redoutable. Il nous faudra de grands efforts pour les vaincre. »
Le druide intervint. « Nous ne pouvons pas le laisser regagner la mer. Sa flotte se trouve toujours à Perillum, et elle a réussi à détruire la troisième flotte sans subir la moindre perte. S’il retrouve ses navires, il pourra nous imposer un blocus maritime total. »
Plusieurs princes échangèrent un regard, puis l’un d’eux finit par prendre la parole. « Un blocus… ce n’est pas si effrayant. Nous n’avons pas besoin de communiquer avec Norland. Lithgalen possède toutes les ressources dont nous avons besoin. »
La plupart des elfes présents acquiescèrent discrètement. Leur faible fécondité avait fait croître leur population très lentement depuis leur migration. En mille ans passés ici, elle avait triplé, mais restait inférieure à la moitié de son niveau maximal. À leurs yeux, les ressources de Lithgalen étaient pratiquement inépuisables ; c’était pourquoi ils n’avaient jamais cherché à commercer avec les autres empires. Selon eux, le commerce et les guerres entre plans étaient l’affaire des misérables humains, orcs et nains. Ils se croyaient au-dessus d’une telle avidité et n’avaient pas besoin de s’engager sur des chemins de sang.
« Si Richard bloque la mer, nous pouvons évacuer les côtes sans difficulté. Quelques villes désertes ne seront pas une grande perte », ajouta un prince.
« Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? » s’emporta le druide.
L’Empereur ferma toutefois les yeux et acquiesça. « C’est une solution. Hormis nos échanges symboliques avec l’Empire millénaire, nous ne communiquons de toute façon pas avec ces bâtards. Richard finira bientôt par manquer de provisions et devra repartir. »
« Mais il nous reste deux flottes ! Allons-nous laisser les humains prendre le contrôle de nos portes ? »
« Beaucoup de nos navires de guerre datent de l’époque impériale. S’ils subissent le même sort que la troisième flotte… je crains que nous ne puissions pas en construire autant », déclara lentement le Grand Chamane, chaque mot frappant les personnes présentes comme un coup de poignard. Lors de la destruction de l’empire elfique, les elfes avaient perdu bien des choses dans leur fuite. Parmi elles se trouvaient les plans et les procédés de fabrication des navires de guerre magiques. Au cours des siècles qui avaient suivi, ceux de Lithgalen n’étaient jamais parvenus à en reconstruire. Sans la magie divine d’autrefois, il leur était impossible de créer les cœurs qui propulsaient ces navires, et les substituts qu’ils avaient conçus n’atteignaient encore que les deux tiers de leur puissance. Chaque vaisseau amiral perdu le serait à jamais.
Après de longues discussions, le conseil finit par décider que, si Richard bloquait la mer, les première et deuxième flottes seraient transférées sur la côte ouest. Elles y dissimuleraient leurs navires pour éviter de nouvelles pertes, en espérant qu’il ne les découvrirait pas. C’était une terrible humiliation, mais la proposition fut adoptée.
Cette décision n’en était pourtant pas vraiment une. Avant d’en arriver là, il leur fallait régler le problème initial : comment arrêter la marche de Richard ?
« Nous devons nous battre ! » s’écria le prince de guerre, exaspéré.
Le druide acquiesça. « Trouvons un moyen de couper les lignes de l’armée de Richard, puis de neutraliser les deux légendes qui l’accompagnent. Je m’occuperai de Richard avec Sa Majesté. »
Mais comment arrêter cette armée d’elfes redoutables ? Le conseil en discuta un moment, puis le prince de guerre grogna, résolu : « Mobilisons toute la cavalerie des glaces. Je prendrai mon épée et la mènerai moi-même. »
Les autres elfes pâlirent aussitôt. Après un instant de réflexion, ils se mirent lentement à acquiescer. Comme leurs navires de guerre magiques, la cavalerie des glaces était un héritage de l’empire elfique. Elle comptait parmi les plus puissantes unités terrestres, dépassait légèrement les béhémoths orcs et pouvait rivaliser avec les légions démoniaques. Mais Lithgalen avait également perdu la technologie nécessaire à sa création et, après la perte de plusieurs armures au fil du temps, il ne leur restait que 12 000 cavaliers. C’était la dernière source de fierté de l’empire elfique, la seule troupe qui leur permettait encore de se croire supérieurs à Norland et à Klandor.
En dehors de cette troupe, les hauts elfes comprirent toutefois qu’ils n’avaient plus vraiment d’atouts. L’armée réunie de l’empire comptait environ 300 000 soldats, mais 80 000 d’entre eux avaient été vaincus à mi-chemin du palais. Même s’ils parvenaient à rassembler à temps toutes les troupes dispersées, elles seraient anéanties au combat.
L’Empereur finit lui aussi par acquiescer. « Très bien, envoyez la cavalerie des glaces. Lyren, détruis ces païens ! »