Chapitre 1 378
Trancher
Apeiron ne fut pas convaincue par le raisonnement de Richard, mais elle sourit et secoua la tête. « D’accord, vois les choses ainsi. Ces derniers jours, j’ai traversé des dizaines de milliers de vies, et chaque fois, ma perspective a changé, ne serait-ce qu’un peu. D’une certaine manière, je comprends mieux les lois du monde. »
« On peut comprendre les lois de cette façon ? » demanda Julian, incrédule.
« Hum. Un peu à la fois, mais ça s’accumule vite. Pourtant, le véritable intérêt n’est pas là : je crois que c’est ma volonté qui s’est renforcée. »
Julian fronça les sourcils, mais ravala sa question : à quoi cela pouvait-il bien servir ? Apeiron resta silencieuse, perdue dans ses pensées.
Richard ne se pressa pas non plus. Il acheva tranquillement la moitié de la côte de dragon devant lui, puis demanda : « Comment se porte la Terre du Crépuscule ? »
« Hasting a vaincu une autre forteresse, mais, dans la situation actuelle, je ne crois pas qu’il en prendra plus de deux ou trois autres. »
Richard n’était pas d’accord. « Non. Il est fini, désormais. »
« Hum ? Pourquoi ? »
« Parce que les Daxdians ont eux aussi leurs atouts. J’ai vu les poissons démons, il y a des années, dans la Terre du Crépuscule. Ils étaient produits en masse, comme ces drones saints. Ils ont forcément fait des percées depuis. »
« Hum… Dans ce cas, Julian, rends-toi demain dans la Terre du Crépuscule pour observer Hasting. Tue-le dès qu’il sera vaincu et rapporte-moi sa tête. »
« À vos ordres, Votre Majesté ! » Julian s’inclina, un sourire impitoyable aux lèvres.
Richard, qui s’attaquait déjà à un autre steak, secoua pourtant la tête. « Inutile. S’il se bat sérieusement jusqu’au bout, il contribuera à Norland. Laissons-le faire. »
« Mais c’est un Érudit. »
« Tout au plus un proche des Érudits. Ce n’est pas grave de l’épargner ; je m’occuperai un jour de Soremburg. »
« Si tu le souhaites. Mais s’il est assez malin, il saura quoi faire ensuite. Enfin, quels sont tes projets ? »
« Je pars pour Lithgalen afin de trouver la route empruntée par les elfes pour rejoindre Arbidis. Si j’explore l’abîme moi-même, j’en aurai pour des décennies. »
« Préviens-moi quand tu partiras pour Arbidis. Je viens avec toi. »
« Pas question », refusa aussitôt Richard. « Et l’Alliance sacrée ? Il n’y aura plus personne pour superviser les lieux. »
« Je m’en fous, je veux juste retrouver Sharon ! » gronda Apeiron.
« De toute façon, tu ne serais pas très utile ! »
« L’abîme est un lieu chaotique, c’est mon domaine ! »
« Et que se passera-t-il si tu encaisses un coup ? Tu mourras sur-le-champ, et je ne pourrai pas toujours te sauver ! » Richard la détailla de la tête aux pieds. Cette remarque la laissa sans voix, incapable de réfuter son argument. Comme lors de leur combat, sa résistance physique laissait beaucoup à désirer.
Voyant son hésitation, Richard adoucit le ton pour l’apaiser. « Voilà ce que je te propose : nous en reparlerons avant mon départ. Pour l’instant, je dois régler certaines choses avant de partir pour Lithgalen. À commencer par les territoires. »
Il fit apparaître dans le vide une carte holographique de Norland. « Les Archeron possèdent à peine quelques territoires. Il ne s’agit pas seulement des ressources : la famille manque de terres pour se développer. Je dois faire en sorte que chacun puisse progresser pendant au moins quelques siècles sans moi. »
« N’est-ce pas dangereux ? » répliqua l’impératrice. « Il sera plus difficile de défendre un vaste territoire. »
« Pas dans un avenir proche. Alice vivra encore au moins un siècle, et je ferai en sorte qu’elle en vive trois. Tant qu’elle sera là, nous ne devrions pas subir de pertes majeures au combat. Quant aux puissants, ma fille devrait pouvoir se défendre. »
Apeiron hocha la tête. « Tant que je serai en vie, je ne laisserai rien arriver. »
« Toi ? » Richard rit et secoua la tête. « Avec ton caractère, tu ne me survivras jamais. »
« Tu me prends de haut ? Tu veux remettre ça ? »
Richard sourit et secoua de nouveau la tête. « Je préfère te laisser au moins un peu de dignité. »
« Espèce de… » Le grondement d’Apeiron fut interrompu par la toux de Julian. Sa fureur s’apaisa peu à peu, même si l’envie de frapper Richard ne la quittait pas. Elle se calma et discuta du nouveau partage des territoires avec lui : elle lui céda toutes les terres dans un rayon de cent kilomètres autour de Deepblue, ainsi qu’une bande de mille kilomètres le long de la baie de Floe, qui reliait celle-ci à Azan. La majeure partie des terres retirées fut prise à la Famille Mensa, à la Famille Schumpeter et à la Famille Joseph ; seul un tiers provenait de divers petits nobles.
Bien sûr, Richard ne s’en tint pas là. Il prit à l’Empire millénaire deux comtés stratégiques, qui flanquaient Azan, ainsi que l’équivalent de deux duchés de terres à l’Empire de l’Arbre Sacré. Les terres de Solam furent réduites de moitié, et les parcelles les plus fertiles lui furent retirées.
« C’est tout ? » demanda Apeiron en marquant ses nouveaux territoires sur la carte.
« Ça suffit », répondit Richard avec un sourire.
« Très bien, fais comme tu l’entends. Julian, prends des notes et envoie des notifications aux pays et aux nobles concernés. Précise qu’il n’y aura aucune négociation. »
« À vos ordres, Votre Majesté. »
Après le départ de Julian, Richard termina son repas, serra doucement Apeiron dans ses bras, puis quitta la salle à manger.
……
Au cours des jours suivants, de nombreux nobles puissants tremblèrent, peinant à en croire leurs yeux en découvrant la notification de l’Alliance sacrée. Seul l’Empire millénaire resta calme. Le prince Tumen balaya toutes les inquiétudes d’un sourire, puis transféra les deux comtes sur des terres désolées de la frontière. « On dirait que Richard apprécie notre aide. »
Au sein de l’Alliance sacrée, d’innombrables nobles débattirent du changement à l’Assemblée. La question n’était pas de savoir combien de terres accorder aux Archeron, mais quelles responsabilités ils assumeraient ensuite. Un territoire de plus de 500 000 kilomètres carrés suffisait à fonder un petit royaume et rendait le titre de duc de Richard totalement caduc. Pourtant, l’impératrice étant toujours officiellement à la tête de l’Alliance sacrée, ils ne pouvaient pas non plus l’élever au rang de monarque. Beaucoup commencèrent à se demander quel titre conviendrait au statut sans égal des Archeron ; si Richard adoptait la proposition de quelqu’un, cela créerait un lien ténu entre eux.
Les familles dont les territoires avaient été morcelés ne purent que suivre la procédure sans protester, en s’efforçant de maintenir l’ordre. À ce stade, personne n’osa s’en prendre aux Archeron.
……
Le pays qui réagit le plus vivement fut naturellement l’Empire de l’Arbre Sacré. L’empereur et son cabinet débattirent avec acharnement. Les ducs du Nord s’opposèrent résolument au partage proposé et voulurent envoyer toute l’armée impériale détruire les Archeron, mais le Sud refusa de fournir des troupes, voire de l’argent. Quant à l’Église, elle n’avait aucun représentant ici ; l’archevêque Hendrick avait annoncé depuis longtemps son retrait, et même le pape ne prétendait pas qu’on puisse encore accomplir quoi que ce soit. Le seul espoir du Nord reposait sur l’empereur épuisé, qui n’avait pas dormi depuis la réception de la notification.
Furieux de la décision de Richard, l’empereur devait néanmoins songer avant tout aux conséquences à long terme. Les deux duchés perdus aujourd’hui pourraient être reconquis plus tard, mais son pays tout entier s’était délité pendant la guerre contre Richard. Tout avait commencé avec l’Église, mais maintenant que la guerre civile était terminée, il comprit que leur dépendance les empêchait de prendre leurs propres décisions.
Le débat se poursuivait. Le pays était d’autant plus amer que, malgré les quelques affrontements contre l’Empire millénaire, Richard ne lui avait pris que deux comtés, presque pour la forme. Les ducs du Nord, en particulier, ne pouvaient tolérer une telle différence de traitement.
Il fallut plusieurs jours épuisants, qui laissèrent l’empereur et son cabinet exténués, avant qu’ils n’approchent d’une conclusion. Au bout de sept jours, le ministre de la Guerre se leva pour prendre la parole. « Je crois que nous avons dit tout ce qu’il y avait à dire. Richard est déjà un être épique et, selon la coutume, il a le droit de fonder son propre pays. Il lui faut naturellement un territoire pour cela… »
« Absurde, il n’a même pas atteint le niveau 25 ! » Un duc du Nord frappa la table. « On peut donc s’autoproclamer épique, maintenant ? »
Le chef de la faction du Sud ricana. « Crois-tu qu’un homme sans force épique aurait pu vaincre les faucheurs ? Tu serais mort en un jour. »
« Tu oses mépriser mes troupes ? »
« Oh, absolument pas. Tes soldats sont tellement puissants : 400 000 d’entre eux ont réussi à détruire le Château de la Rose Noire… Ah, non. Seuls quelques milliers sont rentrés, et vous n’avez même pas affronté 50 000 ennemis. »
« ASSEZ ! » L’empereur frappa du poing sur la table, faisant taire les ducs qui se chamaillaient. « Que ceux qui doutent de la force de Richard lui déclarent la guerre, ou l’affrontent même en duel. J’attendrai vos résultats ! »
Fou de rage, l’homme furieux postillonna en tous sens ; les ducs, stupéfaits par sa soudaine violence, restèrent figés. Il plaqua toutefois une nouvelle lettre sur la table. « Lisez vous-mêmes ! » grommela-t-il, tandis que ses subordonnés frissonnaient en se la passant. « Vous comprenez ? Ils ne craignent pas la guerre, ils l’accueillent à bras ouverts ! »
Ce document était la dernière lettre de l’Alliance sacrée. Elle indiquait qu’une semaine s’était déjà écoulée et qu’il ne restait que trois jours avant que Richard ne déclare la guerre. Elle contenait aussi une menace sans équivoque : si Richard devait se battre pour reprendre les terres qui lui revenaient de droit, il ne se soucierait pas de la sécurité des généraux ennemis et ne ferait aucun prisonnier contre rançon.