Chapitre 1 371
Nuit étoilée
Nettoyer les lieux après la bataille fut presque aussi difficile que de la gagner. Une nuée de boules de feu et l’aide de Nasia permirent à Richard de neutraliser le Trou noir, mais Tiamat ne se trouvait plus qu’à dix mètres de lui lorsqu’il fut détruit. Le visage du Mal primordial exprimait un traumatisme si profond qu’il transcendait les races ; cela l’avait ramenée à l’époque où elle avait été entraînée de force dans le demi-plan de Sharon.
Constatant que son groupe avait déjà éliminé les invocations rebelles, Richard poussa un soupir de soulagement. Soudain, le ciel nocturne lui parut d’une beauté exceptionnelle, et le monde lui sembla plus beau qu’avant.
Pour une raison inconnue, il entendit des acclamations s’élever aux quatre coins de Faelor, de plus en plus fortes à mesure que les habitants terrifiés du plan sortaient de leurs repaires. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, et tout le plan sembla exhaler un soulagement mêlé d’exaltation : plus aucun rayon d’énergie ni scarabée mécanique ne menacerait de les démembrer.
Les moissonneurs avaient été vaincus !
L’effet de cette nouvelle sur les subordonnés de Richard était impossible à exprimer avec des mots. Dans toute l’histoire de Norland, aucune famille n’avait réussi à protéger un plan personnel des griffes mécaniques des moissonneurs, mais les Archeron y étaient parvenus. Le prix à payer avait été lourd, mais c’était un miracle que Richard avait accompli de ses propres mains !
Il flottait tranquillement au-dessus de la base des moissonneurs, s’efforçant de s’habituer à l’irréalité du moment. Les bâtiments serrés les uns contre les autres, en contrebas, étaient le seul rappel tangible que les derniers mois n’avaient pas été un rêve.
La guerre avait enfin pris fin…
Toute cette affaire avec les moissonneurs n’avait pas duré longtemps ; au cours de ses années de combat dans la Terre du Crépuscule, Richard avait mené des expéditions en solitaire presque aussi longues. Pourtant, depuis la première invasion de Faelor, il lui semblait s’être écoulé des siècles, et cette victoire lui apparaissait comme le couronnement de sa vie.
Un sentiment de dignité indescriptible enveloppa les terres alentour. Greyhawk, Asa et même Fiora regardèrent autour d’eux avec frénésie, le visage empreint d’effroi. Mountainsea et Nasia semblaient songeuses, tandis que les divinités de Faelor, qui observaient la scène non loin de là, se turent et tournèrent les yeux vers le nord-est.
Une lueur apparut lentement dans le paisible ciel nocturne et dériva vers Richard comme une luciole dans un rêve. Il sentit une chaleur et une quiétude qui le poussèrent à tendre la main vers elle, mais, dès qu’il la toucha, son pouls s’emballa et le tétraèdre aux multiples faces se forma autour de lui. Le point lumineux se jeta sur sa surface et s’y fondit, prenant la forme du visage d’une jeune fille qui lui sourit tendrement avant de s’évanouir.
Personne ne connaissait cette petite fille apparue par hasard, mais, pour une raison inconnue, son âme ne s’était pas dissipée depuis tout ce temps. Peut-être avait-elle été retenue d’une manière ou d’une autre dans la base des moissonneurs, ou peut-être n’arrivait-elle tout simplement pas à lâcher prise ; quoi qu’il en fût, elle aurait erré sans but jusqu’à ce que les derniers vestiges de son existence s’étiolent.
À la suite de ce premier exemple, d’innombrables points lumineux surgirent soudain du néant. Certains semblaient hésiter, titubant dans leur course, mais tous finirent par voler vers Richard et se fondre dans le tétraèdre. Les âmes éparpillées dans la base, en contrebas, sentirent elles aussi sa présence et trouvèrent peu à peu leur chemin.
Stupéfait, Richard laissa simplement les points lumineux pénétrer dans l’illusion qui le recouvrait. Chaque âme qui fusionnait avec lui le renforçait un peu, mais lui imposait aussi un lourd sentiment de responsabilité.
Greyhawk, Asa et les autres sentaient qu’il se passait quelque chose, mais ils étaient incapables de voir ces âmes et ne pouvaient deviner de quoi il s’agissait. Ils étaient néanmoins saisis d’un profond respect, comme s’ils assistaient à un moment de grandeur, et levèrent les yeux vers Richard, qui regardait solennellement autour de lui.
Les puissants ne pouvaient certes pas voir le rayonnement des âmes, mais certains êtres proches en étaient capables. Où qu’elles se trouvent, toutes les divinités de Faelor demeurèrent pétrifiées, les yeux rivés sur le monde éclatant de lumière stellaire, en contrebas. D’innombrables âmes surgirent soudain du néant, de la base des moissonneurs et de tous les recoins de Faelor, formant un vortex lumineux qui se rassembla lentement autour de Richard. Toutes ses blessures se refermèrent rapidement ; son corps entier se mit à luire tandis que le tétraèdre grandissait jusqu’à toucher la terre, en contrebas. Trois faces commencèrent à tourner au sommet de cette pyramide de lumière, représentant les trois systèmes d’existence.
La plupart des mortels ne sauraient jamais avec certitude ce qui s’était produit, mais ces divinités ne l’oublieraient pas jusqu’à la fin de leur existence.
……
Lorsque Richard revint à Faust, Norland ressemblait à n’importe quel autre jour. Une brève inspection du Château de la Rose Noire, sur son chemin, lui révéla qu’Azan grouillait d’activité tandis qu’on la reconstruisait ; guerriers et chevaliers runiques ne cessaient d’affluer dans la ville. La veille au soir, Macy l’avait enfin obligé à tenir sa promesse. Après qu’ils eurent continué jusqu’à ce qu’elle puisse à peine bouger, elle était repartie pour l’Empire millénaire, pleine d’espoir.
À son retour, il apprit que Fiora avait fait grand bruit en arrivant quelques jours plus tôt. La ravissante jeune fille s’était amusée aux dépens de tout le quartier commerçant de Faust, prenant tout ce qu’elle jugeait délicieux ou dérobant ce qui lui faisait envie. Plusieurs marchands avaient été lésés, mais quiconque osait lui en faire reproche s’entendait répondre qu’elle était la petite chérie de Richard Archeron. Tous les plaignants avaient alors battu en retraite, ce qui n’avait fait que la conforter dans son attitude et l’encourager à multiplier les dégâts.
En réalité, la jeune fille n’avait nul besoin de se prévaloir de la réputation de Richard. Elle ne savait pas bien dissimuler sa force légendaire, et sa jeunesse suffisait à révéler à tous l’effrayante puissance de ses origines. La plupart des marchands ne voyaient aucun inconvénient à la laisser s’amuser si cela pouvait leur attirer ses faveurs.
Exaspéré, Richard se précipita sur place et la ramena aussitôt chez lui en la tirant par la nuque. Mais, à ce moment-là, la moitié des commerces de Faust avaient déjà été saccagés d’une manière ou d’une autre. Presque tout le monde avait cru ses paroles et, qu’elle ait voulu répandre cette fausse information ou non, Faust bruissait de rumeurs sur sa nouvelle jeune chérie. Incapable de faire quoi que ce soit devant son visage innocent, il fronça toutefois les sourcils et lui dit d’aller saluer sa mère.
…
Coco avait déjà été informée de la situation de sa fille, mais elle eut tout de même du mal à en croire ses yeux. Quand sa servante lui avait annoncé la visite de sa fille, elle était sortie les bras ouverts ; à sa vue, elle se figea de peur. Fiora avait bel et bien hérité du puissant sang de Richard, et sa force légendaire confirmait les rumeurs selon lesquelles elle était encore plus douée. Coco, elle, n’était qu’une illusionniste ordinaire qui n’avait même pas atteint le niveau 5 ; l’écart de statut et de puissance était saisissant. L’une était la plus jeune légende de Norland, tandis que l’autre ne pouvait même pas être considérée comme moyenne. Sans le nom des Archeron, Coco n’aurait été personne.
La mère et la fille se dévisagèrent, et le regard de la jeune fille au tempérament de feu se vida un instant. Les lèvres de Coco tremblèrent. Elle renonça à enlacer sa propre fille et recula plutôt pour saluer la légende qui se tenait devant elle. Mais elle ne put dissimuler ses yeux rougis. Suivez les derniers chapitres sur novelping.com.
Fiora soupira, impuissante, puis fit un pas en avant et se pencha légèrement pour se jeter dans les bras de sa mère. Coco se raidit un instant, mais les larmes lui montèrent aussitôt aux yeux tandis qu’elle la serrait de toutes ses forces. La jeune fille ferma les yeux et se blottit contre cette étreinte chaleureuse, sa queue-de-cheval virevoltant tandis que les larmes continuaient de couler pendant quelques minutes.
Coco savait qu’elle devait cesser de pleurer devant sa fille, mais n’en trouvait pas la force. Fiora finit par soupirer et se dégagea de son étreinte, puis sourit en étirant les bras derrière sa tête. « Je viens de livrer une grande bataille aux côtés de Père et j’ai failli mourir ! Je veux un cadeau !
— Hein ? Ah, oui, un cadeau ! Viens avec moi ! » Coco, toute troublée, essuya ses larmes et, de sa main humide, entraîna Fiora dans sa demeure.
Avec l’agrandissement des îles de troisième niveau, la demeure était bien plus vaste qu’à l’époque où les Archeron s’étaient installés à Faust. Toutefois, seuls les équipements les plus élémentaires étaient fournis d’office, laissant aux occupants le soin de décorer les lieux à leur goût. Coco était censée avoir acheté ce qu’elle voulait avec son allocation, mais les yeux de Fiora brillèrent à la vue désormais familière d’une demeure tout à fait indigne de la première famille de Norland.
Coco revint rapidement de sa chambre, munie d’un écrin assez délicat qu’elle sortit de son armoire et tendit à Fiora. « Je ne savais pas que tu grandirais si vite, alors je n’ai pas eu le temps de préparer quoi que ce soit. J’aurais voulu te donner ça quand tu serais plus grande, pour que tu puisses acheter du bon équipement afin de te protéger, mais… Il n’y a pas grand-chose ici. Considère ça comme de l’argent de poche et achète ce qui te plaît. »
Fiora ouvrit l’écrin et contempla la rangée bien ordonnée de cristaux magiques qu’il contenait. Elle estima leur valeur à environ cinquante mille pièces d’or. Elle s’était déjà renseignée sur bien des choses et, d’après ce qu’elle savait, sa mère n’avait pas pu mettre une telle somme de côté avec sa seule allocation mensuelle. Coco avait donc dû économiser tout le reste aussi, y compris l’argent que Richard lui avait donné pour décorer la demeure.
Elle transforma en sourire la moue boudeuse qui avait failli lui échapper, puis s’exclama gaiement : « Moi aussi, je t’ai apporté quelque chose !
Elle secoua le bracelet spatial à son poignet gauche et déversa soudain sur le sol une grande quantité de vêtements, de bijoux et de meubles anciens, remplissant rapidement la demeure. Les yeux de Coco s’agrandirent à la vue de ces marchandises valant des centaines de milliers de pièces d’or, assez raffinées pour convenir à son rang. Leur provenance ne faisait aucun doute : c’était tout ce que Fiora avait pris aux marchands de Faust au nom de Richard.
Les marchands lésés ne réclameraient naturellement aucune compensation ; ils préféraient de loin profiter de l’occasion pour se rapprocher des Archeron. Coco connaissait toutefois assez bien le caractère de Richard pour savoir que quelques centaines de milliers de pièces d’or ne suffiraient pas à s’attirer ses faveurs. Il rembourserait les marchands pour le prix des marchandises et les dédommagerait même pour le dérangement. Au bout du compte, il les aurait tous achetés.
Il les avait tous achetés pour elle.