Chapitre 1 367
Issa : Rédemption
Dans la vision de Richard, les âmes des morts ressemblaient à des points de lumière stellaire flottant sans but dans le ciel. Sur un coup de tête, il forma soudain un tétraèdre autour de lui, et les âmes sur le point de se désagréger accélérèrent brusquement, se mettant à tournoyer vers lui. Des visages humains apparurent sur les faces du tétraèdre, et chaque âme qui le traversait semblait intégrer une étrange énergie à son être. Son âme se renforçait peu à peu, mais chaque parcelle de pouvoir absorbée lui faisait aussi sentir un immense fardeau peser sur ses épaules. Les défunts conservaient leurs souvenirs, leurs émotions et leurs désirs ; sans être assailli d’un seul coup par tous leurs rêves, il avait l’impression d’avoir en lui une bibliothèque entière de tragédies.
Les visages sur le tétraèdre manifestaient la conscience résiduelle des âmes capturées. En parcourant leurs souvenirs et leurs émotions, il fut submergé par les histoires de ceux qui les pleureraient, de ceux dont ils ne pouvaient supporter d’être séparés.
L’Empereur Charles, qui avait accompli de nombreux exploits militaires et jouissait d’un grand respect auprès des seigneurs de Norland, avait prononcé une célèbre phrase : « Quand nous posons le pied sur la terre d’un autre plan, nous ne voyons pas des vies, mais des nombres et des ressources. »
Charles incarnait à merveille la tendance de Norland à considérer les autres plans comme de simples réserves de ressources. Il avait rassemblé des millions de guerriers et s’était précipité dans l’abîme, affrontant les démons avec, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une supériorité numérique. La plupart de ces guerriers venaient de plans secondaires, et leurs vies avaient servi à ouvrir la voie jusqu’au château de Daramore. Lorsqu’il accomplit le plus grand exploit de l’histoire de Norland et trancha la tête du dragon abyssal, les pertes furent incalculables.
Richard avait toujours été pareil, mais il se surprit soudain à penser autrement. Il avait déjà vaguement perçu les pensées des morts en combattant les faucheurs sur Faelor, mais voilà qu’il s’engageait sur une autre voie. Ce tétraèdre était le reflet de son âme ; les visages qui apparaissaient à sa surface représentaient d’autres êtres, désormais présents à son esprit. Rien ne pouvait lui faire comprendre plus clairement que ses décisions avaient des conséquences sur des millions de personnes.
Il regarda autour de lui, sans savoir quoi ressentir. Son corps se mit à trembler tandis que son vrai nom elfique se brisait entièrement sous l’afflux de force spirituelle. Il se transforma en minuscules symboles qui se mirent à tourner autour de son âme, tandis que celle-ci absorbait avidement les âmes qui affluaient. Les points lumineux, venus des quatre coins du champ de bataille, furent attirés toujours plus vite. Leur infime puissance individuelle s’accumulait rapidement, renforçant les symboles et les changeant en mots plus grands et plus complexes, avant qu’ils ne soient à nouveau simplifiés.
Son nouveau vrai nom finit par apparaître. Il ne se composait que de deux syllabes, qui représentaient la forme la plus pure de l’ordre. Il sut d’instinct que ce nom était aussi une voie ; s’il en atteignait le terme, il deviendrait maître de l’ordre lui-même.
Son nouveau nom était Issa, ce qui signifiait rédemption.
……
Le massacre de l’Empire de l’Arbre Sacré stupéfia tout Norland. Moins de vingt mille des trois cent mille soldats de l’armée avaient réussi à s’échapper, et plus de la moitié des saints avaient été tués. Quelques dizaines de milliers seulement étaient morts au combat ; les autres avaient péri dans la débandade qui avait suivi. Un seul des sept ducs était parvenu à rentrer, déguisé en simple soldat. Un autre avait été tué, tandis que les cinq derniers avaient été capturés.
Les enregistrements de la bataille se répandirent aussitôt sur tout le continent, et tous les seigneurs puissants se mirent à les étudier. Même s’ils étaient incomplets, les quelques instants qu’ils avaient capturés suffisaient à glacer le sang. Nul ne savait comment réagir devant les effroyables dragons d’hiver, les elfes de la nuit et les chasseurs à lames : des troupes puissantes, comparables aux chevaliers runiques, et présentes en nombre considérable. Le massacre des saints par Richard avait contribué à la défaite de l’Empire, mais ces forces y étaient tout autant, sinon davantage, pour quelque chose. Face à ces ennemis impossibles à tuer, le moral des soldats ordinaires s’effondra rapidement.
Après tout, cela n’avait rien d’étonnant. Comment une troupe capable de tenir tête aux faucheurs aurait-elle pu être arrêtée par les armées privées de quelques nobles quelconques ?
Alice fut chargée d’achever les derniers vestiges de l’Empire de l’Arbre Sacré, avec deux légendes et dix saints pour mener sa mission à bien. Richard retourna rapidement sur Faelor afin de régler une fois pour toutes le problème des faucheurs.
Il ne reprit pas immédiatement le combat. Il laissa Asa, Greyhawk et Nasia s’occuper des escouades de faucheurs avec les chasseurs à lames. De son côté, il se rendit directement à la bibliothèque des célestes primordiaux et se plongea dans la dernière étape de ses recherches. À présent, la victoire était assurée, mais c’était sa capacité à reconstituer les plans du vaisseau-mère qui déterminerait le profit qu’il tirerait de cette guerre.
Après avoir confié une partie du travail à la mère de couvée, il parvint enfin, au bout de dix jours, à construire un modèle du vaisseau-mère et à répondre à presque toutes ses questions. Une seule demeurait : où se trouvait le centre de pensée ? Aucun des cuirassés qu’il avait détruits ne comportait quoi que ce soit qui y ressemblât, et l’idée d’un contrôle central le laissait perplexe. Sa connexion avec la mère de couvée ne pouvait s’étendre au-delà de cinq cents kilomètres sans commencer à faiblir ; pour aller plus loin, il lui fallait recourir au réseau de cerveaux clonés. Il ne voyait aucun moyen de se soustraire entièrement au problème de la distance.
Malheureusement, les informations dont il disposait ne lui permettaient pas de découvrir la réponse. Il ne lui restait qu’à espérer que ce point ne l’empêcherait pas de désassembler le vaisseau-mère et de le congeler, afin d’en trouver les réponses plus tard.
Lorsqu’il sortit enfin de son laboratoire, Greyhawk et les autres venaient de rentrer de leur dernière mission. Ils avaient arraché tous les noyaux d’énergie et réduit le reste de l’épave en un cube de métal raffiné d’un mètre de côté. Après avoir achevé la dernière étape de l’extraction de l’essence de braise, Richard expliqua à tous ceux qui étaient présents la structure du vaisseau-mère et ses fonctions possibles.
Richard choisit Greyhawk, Asa, Nasia et Mountainsea pour le protéger. Il n’avait pas prévu de prendre cette dernière, mais sa puissance avait considérablement augmenté ces derniers temps et elle avait réussi à rejoindre son réseau spirituel. Il avait déjà une idée de ce qui s’était passé, ainsi que de la façon dont le problème des ordres des faucheurs qui affectait la mère de couvée avait été résolu, mais il décida de remettre ses questions à plus tard.
Alors qu’il venait de fixer l’heure de l’assaut, une voix s’éleva dans son esprit : « Je viens aussi ! »
La voix lui était à la fois étrange et familière, douce avec une pointe de sauvagerie. Richard sentit soudain une puissante aura jaillir derrière sa porte ; le fait que cette personne ait réussi à s’approcher autant le troubla un instant. Il la laissa néanmoins entrer. À présent que son analyse des lois fondamentales de Faelor était achevée, il était certain de pouvoir vaincre Asa sans difficulté. Mais lorsqu’une jeune femme aux cheveux flamboyants entra, il fronça les sourcils, perplexe.
« Tu es… » demanda-t-il avec hésitation.
La jeune femme s’élança vers lui, les mains derrière le dos, puis se pencha dangereusement près de son visage en riant. « Devine ! »