Chapitre 1 357
Les ambitions de Hasting
Les troupes de Hasting venaient de quitter une forteresse rasée jusqu’au sol et se dirigeaient vers leur prochaine cible. Toute l’armée, vêtue d’une armure d’un noir de poix, marchait en ordre mécanique et à cadence régulière vers le prochain bastion militaire. Chaque soldat possédait la force d’un saint, et ils étaient plus de huit mille en tout !
Au milieu de cette armée sans égale avançait un grand dragon terrestre, plusieurs fois plus imposant que la moyenne, dont chaque pas faisait trembler le sol. Une tour magique miniature avait été construite sur son dos, et Hasting dirigeait les mouvements de l’armée depuis l’intérieur.
Les exploits de son armée auraient dû faire sentir à Hasting qu’il était plus important encore que Philippe le Sanguinaire, mais il affichait en ce moment une expression contrariée. La bataille s’était déroulée bien moins facilement qu’il ne l’avait imaginé : les rusés Daxdians avaient tenu bon sans crainte et infligé de lourdes pertes à ses troupes. Pour tuer deux légendes, cinq cents saints et des milliers de faibles, il avait sacrifié plus de deux mille de ses soldats.
Au combat, tous les ordres avaient été suivis à la lettre, et cette armée disciplinée avait révélé plusieurs failles fatales, dont l’ennemi avait su tirer parti. Après coup, Hasting avait compris que la victoire ne dépendait pas seulement d’une puissance supérieure, mais il n’avait tout simplement pas les compétences tactiques nécessaires pour maîtriser une armée. À ce rythme, ces troupes pourraient raser trois ou quatre bastions de plus avant d’être entièrement décimées ; et même si le cadavre de la matriarche avait encore des drones en réserve, il ne possédait pas assez d’âmes pour les animer.
Détruire les deux tiers des bastions daxdians de la Terre du Crépuscule n’était pas un mince exploit, mais les ambitions de Hasting allaient bien au-delà. Il voulait conquérir entièrement ce plan et établir une base avancée sur Daxdus, afin d’y percer le secret de la vie qu’il était censé receler. Si ses suppositions étaient justes, cette expédition pouvait lui permettre d’atteindre la vie éternelle.
Cependant, pour réaliser un rêve aussi grandiose, ravager la Terre du Crépuscule ne suffisait pas. Hasting bénéficiait actuellement du soutien des Érudits de Soremburg, mais ces érudits rusés pourraient tout aussi bien se transformer en nœud coulant autour de son cou. Hasting les craignait profondément. Il avait consacré sa vie entière à la recherche et savait à quel point ceux que le savoir rendait complètement obsédés pouvaient devenir fous.
Accaparé par toutes ces inquiétudes, le mage des âmes légendaire ne remarqua pas qu’un guerrier à l’arrière de sa formation venait de disparaître.
…
Richard apparut dans un creux au milieu d’une région sauvage et jeta à terre le guerrier qu’il venait d’enlever, avant de l’examiner minutieusement. Le Champ de Vérité révéla rapidement plusieurs détails structurels familiers chez la créature, et ses optimisations spécifiques confirmèrent qu’il s’agissait du drone d’une mère-ponte. À cette pensée, il frissonna : quelqu’un possédait une mère-ponte encore plus puissante que la sienne. Il savait à quel point elles pouvaient peser dans l’effort de guerre.
Les mères-pontes avaient toutefois un défaut fatal, dont il pouvait tirer parti bien plus facilement que face aux faucheurs. Si ces derniers pouvaient produire des centaines de vaisseaux de guerre en quelques minutes lorsqu’il attaquait leur base, une mère-ponte avait besoin de temps pour créer ses drones et pouvait donc être éliminée par une embuscade.
Mais en continuant d’inspecter le drone, Richard découvrit plusieurs cicatrices impossibles à dissimuler. Il trouva aussi une âme humaine dans son corps, entravée par plusieurs malédictions qui la forçaient à obéir aux ordres. Il se méfia aussitôt : les vrais drones n’avaient pas besoin d’une âme. Seules les unités spéciales capables de se développer indépendamment en possédaient une, mais celle-ci n’avait manifestement rien de tel. Ce contrôle si maladroit prouvait que les choses n’étaient pas ce qu’elles semblaient.
Lui-même expert en contrôle des drones, il avait presque entièrement éliminé de ses opérations les estafettes, les clairons et les drapeaux. Ses ordres parvenaient directement aux unités concernées, les communications passant par un lien d’âme établi lors de leur création. Or, il avait aperçu plusieurs drapeaux et signaux dans l’armée de Hasting ; il en conclut qu’il n’avait pas affaire à une mère-ponte entière. Hasting avait soit rencontré une véritable mère-ponte dans des circonstances compliquées, soit découvert un nid de vers et réanimé les drones qui s’y trouvaient grâce à ses arts des âmes. Dans les deux cas, son contrôle limité bridait l’efficacité de son armée.
Cette armée était sans aucun doute la plus puissante de la Terre du Crépuscule à l’heure actuelle, mais en ayant discerné ses faiblesses, Richard estima que sa force était plutôt illusoire. Sans la guerre contre les faucheurs, il aurait pu les décimer en combinant elfes nocturnes, soldats d’hiver et bêtes-flèches, même avec deux niveaux d’écart ou davantage. Il pouvait deviner que trois autres forteresses constitueraient la limite de Hasting, et encore, seulement si les Daxdians ne dévoilaient pas un autre atout caché. En repensant au diable-poisson qu’il avait rencontré la première fois, il était certain que ce dernier scénario se réaliserait.
Hasting restait cependant utile à l’Alliance Sacrée, du moins dans un avenir proche. Peu intéressé par la mère-ponte problématique qui se trouvait derrière cet homme, Richard regagna le Fort de l’Aube et partit pour Faust. Un sorcier légendaire malchanceux qu’il croisa en chemin devint fort opportunément l’offrande intermédiaire qui paya son voyage.
……
Lorsque Richard revint sur son île, l’assemblée des nobles siégeait depuis dix minutes. Escorté par une escouade d’elfes nocturnes, il se dirigea sans tarder vers la salle de l’assemblée.
L’Assemblée n’était généralement qu’une façade, et peu de ses réunions accueillaient réellement des représentants des quatorze familles. Même la conférence trimestrielle qui se tenait alors ne comptait que quelques délégués ; aussi l’arrivée soudaine de Richard provoqua-t-elle un tollé. Les murmures fusèrent tandis que beaucoup s’interrogeaient sur ses intentions : si le patriarche Archeron avait quitté Faelor en pleine guerre contre les faucheurs, c’est que la situation était grave.
Un homme d’âge mûr parlait avec passion à la tribune, mais il céda habilement la place dès l’arrivée de Richard. Celui-ci ne prit pas de gants : il s’avança avec ses gardes et balaya du regard l’assemblée effrayée. Sa voix glaciale retentit : « Un certain vicomte Zieg a intercepté l’un de mes convois récemment, et une grande quantité de marchandises a disparu.
Si la plupart des membres de l’assemblée furent stupéfaits, les nobles les mieux informés comprirent aussitôt ce qui se passait. La nouvelle sensible n’avait pas été largement diffusée, mais les hautes sphères savaient déjà qu’il s’agissait d’une mise à l’épreuve de la puissance des Archeron. Si la réponse était appropriée, le vicomte Zieg servirait de bouc émissaire et ceux qui tiraient les ficelles renonceraient à leurs espoirs.
Cependant, le vicomte Zieg était officiellement porté disparu. Selon les usages, sa famille présenterait ses excuses et verserait une compensation suffisante pour apaiser Richard, ce qui permettrait de régler l’affaire pacifiquement. Si la réaction des Archeron sortait de l’ordinaire, la guerre suivrait.