Chapitre 1 356
Une petite épreuve
« La prochaine fois, vous pourriez y rester, patron.
— C’est ça, dormez encore cinq minutes. »
Les paroles enflammées de Richard ne récoltèrent que quelques railleries décousues. Seuls quelques-uns des hommes présents avaient encore assez d’énergie pour parler, mais ceux qui l’accompagnaient étaient du genre à le suivre contre vents et marées. À présent, leur relation ne se résumait plus à celle d’un maître et de ses serviteurs : ils étaient des compagnons prêts à rester soudés dans les pires épreuves.
Pourtant, cinq minutes de sommeil représentaient déjà un luxe pour Richard. C’était lui qui engageait la plupart des combats, et lui aussi qui y mettait fin. Il ne comptait plus les fois où il avait risqué sa propre vie pour protéger ses subordonnés d’attaques mortelles. Il était solide et difficile à abattre, mais les blessures s’accumulaient et commençaient à l’épuiser.
Il rengaina son épée sacrée. « Retournons à Bluewater nous ravitailler. Ensuite, nous enverrons ces faucheurs en enfer !
— L’échange se poursuivait, leurs carcasses astrales et leurs messagers furent bientôt mobilisés pour ramener tout le monde dans l’Empire cramoisi. Richard enfourcha son propre messager à grande vitesse, qui fila vers Bluewater à plus de mille kilomètres à l’heure. Ce ravitaillement serait sans doute le plus important avant qu’ils ne viennent à bout des faucheurs : Blackgold venait d’expédier un nouveau modèle de canons-tonnerre.
Le nouveau modèle n’avait plus six canons, mais deux tubes parallèles. Sa cadence de tir avait nettement diminué, mais sa portée et sa précision avaient suffisamment progressé pour compenser. Le mécanisme complexe de rotation avait été modifié afin de simplifier la fabrication, triplant ainsi la production. L’innovation la plus importante résidait dans les nouvelles munitions spéciales : elles exploitaient les noyaux énergétiques des faucheurs et pouvaient détruire un petit vaisseau de guerre d’une seule explosion.
Ces canons-tonnerre joueraient un rôle capital dans les batailles à venir. Richard avait déjà prévu d’en équiper une centaine de chevaliers runiques et plusieurs centaines d’elfes de la nuit, et la mère-ponte avait elle aussi remanié ses nouveaux guerriers insectoïdes pour qu’ils puissent manier ces armes.
À son retour à Bluewater, Richard commença par vérifier l’efficacité du nouveau modèle sur le terrain. L’arme mesurait près de deux mètres de long et, malgré quelques finitions un peu grossières, elle en imposait et semblait solide. Un mannequin de niveau saint fut déformé par un premier tir, puis réduit en morceaux par le second. Cela signifiait que ces balles pouvaient aussi endommager certains des plus grands vaisseaux de guerre, même s’il fallait être un guerrier de niveau 15 pour résister au recul.
Même les chevaliers runiques devaient se reposer après quelques tirs avec cette nouvelle arme, mais ce n’était qu’un détail à l’échelle de la campagne. Ces canons complétaient les javelots, ils ne les remplaçaient pas. Ils étaient un peu moins puissants qu’une salve de javelots, mais ne consommaient pas d’énergie ; en alternant les deux armes, on pouvait presque doubler son endurance au combat.
Richard sourit, satisfait. « Changez immédiatement d’équipement et dites à tout le monde qu’ils ont une demi-journée pour se familiariser avec les armes. Qu’ils n’hésitent pas à faire des essais : les munitions ne manquent pas.
Mais le maître d’armes responsable des canons baissa la tête, honteux. « Pardonnez-moi, Votre Majesté, mais nous n’en avons pas assez.
— Hein ? Blackgold était censé en envoyer 600. Lisez les derniers chapitres sur NovelPing.
— Nous n’en avons reçu qu’une centaine, et seulement un tiers des munitions prévues. J’ai appris que le reste avait été victime d’un accident en chemin. »
« Un putain d’accident, hein ? » Les lèvres de Richard s’étirèrent en un sourire glacial. « Qui est donc cette salope qui ose provoquer un accident en pareil moment ? Racontez-moi tout. »
……
Dans un château ancien mais richement meublé, un jeune noble s’amusait à manier un fusil à deux canons. Il visa une silhouette humanoïde à une centaine de mètres et pressa la détente. Une détonation retentit ; le tir dévia de sa cible et frappa le sol. Pourtant, la violente onde de choc projeta la cible au loin, et le vacarme fit tressaillir le noble, qui eut un mouvement de recul.
Le jeune homme reprit vite ses esprits et examina l’arme qu’il tenait. Il visa la cible suivante et fit mouche : elle fut réduite en cendres. Il pinça les lèvres, surpris. « Dire que les Archeron ont réussi à mettre la main sur une arme capable de tuer instantanément des chevaliers runiques. La guerre reste vraiment le chemin le plus rapide vers le progrès.
— Ne prenons-nous pas un risque, mon seigneur ? demanda avec inquiétude un vieux mage à ses côtés.
— Il y a forcément un peu de risque, et alors ? Hé, ce n’est qu’une petite épreuve pour voir comment se portent les Archeron. S’ils réagissent trop vivement ou, au contraire, trop mollement, les rumeurs seront donc vraies et leur puissance aura beaucoup diminué. S’ils perdent la guerre contre les faucheurs, même Richard ne pourra pas remonter jusqu’à moi.
Le jeune homme sourit alors. « Même s’ils nous retrouvent, il nous suffira de rendre ce que nous avons pris. Mon oncle dirige maintenant l’offensive militaire en Terre du Crépuscule et a déjà conquis une nouvelle forteresse. Même Richard n’osera rien tenter.
Le noble débordait d’assurance, mais le vieux mage n’en fut pas rasséréné. « Pourtant, cette cargaison d’armes aurait été très importante pour l’effort de guerre des Archeron. Je…
— Raison de plus pour ne pas la lui livrer. Vous voulez que les Archeron gagnent ?
Le vieux mage soupira, sachant qu’il ne servirait à rien d’essayer de le convaincre.
— Au fait, où en sont les recherches ? La fabrication semble simple. Pourrons-nous en reproduire ? demanda le jeune homme.
Le vieux mage secoua la tête. « Les matrices d’activation sont chiffrées, et il faudra du temps pour les déchiffrer ou les remplacer. Cependant, l’essentiel de leur puissance vient d’une munition spéciale que les Archeron semblent récupérer sur les faucheurs. Sans elle, ces armes ne possèdent qu’un tiers de leur puissance.
Le visage du jeune homme s’empourpra de déception. « À quoi bon un tiers de la puissance ? Ce ne seront que des bouts de ferraille. Attendez, les Archeron ont dû expédier une cargaison de ce métal à Deepblue. Allez vérifier quand les caravanes sont parties. Nous devrions pouvoir les intercepter.
— Oui, mon seigneur. » Le vieux mage s’éloigna, impuissant.
……
Moins d’une heure après son retour à Faust, Richard avait obtenu tous les renseignements qu’il souhaitait. La situation était complexe, mais plusieurs courtiers en informations avaient déjà placé leurs yeux et leurs oreilles aux endroits stratégiques. L’or des Archeron lui apporta directement ces nouvelles.
Entre-temps, il avait reçu Julian en secret pendant une demi-heure. Celui-ci lui avait brièvement parlé de la Terre du Crépuscule. Quand les autres renseignements lui parvinrent, Richard eut rapidement une idée générale de la situation.
Tout avait commencé près d’Azan, où un jeune vicomte avait intercepté de force un convoi des Archeron de passage et en avait « inspecté » le contenu. Le convoi transportait la première cargaison de canons-tonnerre et, après la mort de plus d’une centaine d’hommes de chaque côté, la caravane avait dû céder et laisser disparaître une bonne partie des armes. Ce genre de chose n’avait rien d’inhabituel dans l’Alliance sacrée, mais rares étaient les nobles qui osaient s’en prendre ainsi aux Archeron.
Les rapports de Richard indiquaient qu’un certain Yaya Turing était mêlé à l’affaire : un jeune comte de la Famille Turing, qui nourrissait de grandes ambitions sur l’ensemble du duché. Parmi les autres personnes impliquées figuraient un neveu de Hasting ainsi que quelques personnalités importantes de l’Empire de l’Arbre Sacré.
« Ils cherchent à savoir si nous sommes certains de vaincre les faucheurs. Si nous réagissons trop durement ou trop mollement, leurs prochaines manœuvres seront bien plus dangereuses », dit Richard en reposant le rapport. Il regarda Asiris, qui était alors chargé de l’administration de Norland.
Le Prêtre sombre Asiris acquiesça. « Je suis d’accord et j’ai déjà élaboré quelques plans pour répondre comme il convient. »
— Comme il convient ? Ces canons-tonnerre étaient essentiels dans la guerre contre les faucheurs. C’était évident, et certains ont quand même franchi la ligne. Ils subiront eux aussi ma colère. N’oublie pas : nous sommes du genre à combattre le feu par un brasier.
Alors qu’Asiris, décontenancé, essayait de comprendre ce qu’il voulait dire, Richard se rappela que Julian lui avait demandé de venir au moins une fois en Terre du Crépuscule. Puisque le neveu de Hasting était mêlé à toute cette conspiration, il décida d’accepter l’invitation. « Je vais faire un tour en Terre du Crépuscule, histoire de voir ce que Hasting a fait pour que je doive le craindre. Ça a intérêt à être convaincant, sinon je donnerai une leçon au vieux salaud dont il se souviendra. Pour l’instant, veille simplement à ce que les choses restent sous contrôle.
Il ne lui fallut que quelques instants pour quitter l’île et descendre vers l’île royale, puis il disparut en quelques clignements d’yeux. Les saints qui gardaient le portail vers la Terre du Crépuscule furent stupéfaits de voir quelqu’un les dépasser à toute allure. Ils s’apprêtaient à le poursuivre pour le rappeler à l’ordre, mais un message reçu à cet instant confirma son identité et les rassura.