Chapitre 1 336
Le retour des flammes de la guerre
Richard fut quelque peu surpris qu’un être épique s’intéressât au système de points de récompense, mais il hocha rapidement la tête. « Bien sûr, Votre Excellence. Vous êtes tout à fait le bienvenu parmi les participants. »
Ruben acquiesça à son tour, mais il semblait plutôt gêné. « Très bien. J’ai vu dans la liste une rune qui me serait fort utile pour certains de mes projets, mais elle coûte beaucoup de points et je n’ai pas assez de matériaux à échanger… »
« Ah, vous voulez l’Armement de mana », dit Richard avec un sourire entendu. Surtout dans sa version de grade cinq, cette rune était convoitée par pratiquement tous les mages, plus encore que le Midren. C’était pourquoi il lui avait fixé un prix exorbitant de 5 000 points dans le système de récompenses, ce qui la rendait presque impossible à vendre.
Ruben acquiesça. Bien sûr, tout le monde savait que les Archeron étaient trop occupés à combattre les faucheurs pour fabriquer un autre Armement de mana. En réalité, il ne serait donc disponible qu’une fois la guerre terminée. Dans ces conditions, même le Sage céleste devrait le mériter en accumulant des points.
Richard passa rapidement en revue les informations qu’il venait d’obtenir. Les aptitudes de Ruben étaient particulièrement adaptées à la lutte contre les dragons, et le champ de bataille ne tarderait pas à s’animer davantage. Il pourrait résister à une contre-offensive si le Dragon aux cinq couleurs revenait, donnant ainsi aux saints et aux légendes une marge de manœuvre. Le Sage céleste était aussi un excellent pisteur : il pourrait repérer toute tentative d’embuscade et la retourner contre l’ennemi.
« Votre Excellence, reprit-il, si vous comptez continuer à récolter des cristaux de dragon ici, pourriez-vous veiller à la sécurité des environs du portail ? Le système vous versera cinquante points par mois en échange. »
« Hum… Cela ne devrait pas poser de problème. Je devrais pouvoir tenir tête au Dragon aux cinq couleurs même si elle revient, au moins le temps que les petits garnements du coin regagnent la base. »
Cinquante points par mois ne semblaient pas représenter grand-chose, mais Ruben pourrait ainsi obtenir un Armement de mana en un peu plus de huit ans, même sans rien faire. Pour quelqu’un dont la vie se comptait en millénaires, c’était presque instantané. Et vu la rapidité avec laquelle il pouvait éliminer les dragons, il lui faudrait sans doute un an, tout au plus, pour réunir assez de points.
Après un instant, Ruben ajouta : « Si rien ne se présente, je compte rester ici deux années entières. Je pourrai aussi aller jeter un œil de temps à autre au champ de bataille abyssal. »
« Merci infiniment ! » Richard poussa un soupir de soulagement. Il n’aurait plus à se soucier de ces deux champs de bataille pendant deux ans, ce qui lui laisserait largement le temps d’achever la guerre contre les faucheurs et d’en gérer les conséquences. Aucun de ses ennemis de Norland ne chercherait inutilement à lui créer des problèmes avec Ruben aux commandes. Même s’il était faible pour un être épique, il était tout de même de niveau 29 et assez puissant pour écraser sans peine les légendes ordinaires. Mais, surtout, cette proposition permettait aussi à Nasia de se joindre à lui pour combattre les faucheurs, où sa Projection de ruine se révélerait extrêmement utile.
Maintenant que les effets commençaient à s’estomper, Richard comprit enfin ce qu’était réellement la Projection de ruine. Elle amplifiait considérablement les lois de destruction de son porteur, mais, plus important encore, elle créait autour de sa cible un champ de contrôle où les autres lois se trouvaient déformées et affaiblies. Cela ne semblait pas si puissant, mais signifiait qu’il ne serait pas affaibli dans les autres domaines. Avec cet atout, il se sentait même capable de tenir tête à Sharon.
« Comptez-moi parmi les bénéficiaires des points, moi aussi. »
« Hein ? Vous voulez participer, vous aussi ? » demanda Richard avec prudence en se tournant vers Apeiron, sans parvenir à dissimuler une pointe de joie.
« Non, je veux simplement être payée pour mon aide, dès maintenant », répliqua-t-elle froidement, douchant ses espoirs.
« Pff… Très bien, je demanderai à quelqu’un de vous envoyer les points. » Tandis qu’il hochait la tête, il vit Nasia tendre à Apeiron la nouvelle liste des récompenses. L’impératrice hésita un instant, mais ne refusa pas.
Le Sage céleste ayant pris le relais pour s’occuper des champs de bataille, Nasia retourna à Faust avec Richard et Apeiron. Il attendit que l’impératrice eût regagné sa propre île pour demander : « Vous êtes sûre qu’elle participera ? Je n’imagine pas qu’elle puisse désirer quoi que ce soit dans cette liste. »
Nasia s’adossa au mur du château. « En fait, elle avait vraiment envie de participer. Je lui ai simplement fourni une bonne excuse. »
« Hum ? C’est l’impératrice de l’Alliance Sacrée. Pourquoi voudrait-elle faire ça ? Elle ne peut même pas se servir de mes runes. »
Les yeux de la paladine brillèrent soudain. « Elle n’a pas besoin de se battre, mais elle en a vraiment envie. Pourquoi ? Je suppose que c’est à toi de répondre à cette question. Qu’est-ce que tu lui as fait, au juste ? »
« Euh… » Richard resta un moment interdit, incapable de répondre.
……
Il restait à Richard plusieurs affaires à régler à Faust, mais il ne pouvait pas s’attarder longtemps à Norland. Nasia à ses côtés, il se téléporta rapidement au Château de la Rose Noire. Lorsqu’il aperçut l’immense campement militaire qui avait surgi à Azan pour soutenir sa guerre, son visage s’assombrit. Des soldats continuaient d’affluer dans Faelor par le portail, le visage résolu, beaucoup résignés à leur mort imminente.
Le premier rapport qu’il reçut à son retour concernait les pertes subies dans tout Faelor. Plus d’un cinquième du territoire du plan était désormais entièrement occupé par les faucheurs, et les morts se comptaient à 200 millions. Les troupes de l’Empire du Triangle de fer avaient perdu plus de trois millions d’hommes, tandis que les pertes de l’Empire cramoisi s’élevaient à 200 000. Il ne restait que 80 000 soldats encore aptes au combat.
Parmi les combattants les plus puissants, une des légendes qui servaient Richard et deux autres participants en quête de points avaient été tués au combat. Près de vingt saints étaient également tombés, dont Fuschia. Presque cent chevaliers runiques, 3 000 drones humanoïdes et plus de 1 000 lanciers de l’ombre avaient péri, tandis que les autres types de troupes avaient perdu un tiers de leurs effectifs.
Le cœur de Richard se serra à la vue de ces chiffres. De lourdes pertes avaient été subies en à peine quinze jours, et ce, après une seule vague d’assauts. Les guerriers de chair étaient remarquablement résistants et leurs rayons d’énergie constituaient des armes à distance presque parfaites. On pouvait les vaincre, mais ils emportaient beaucoup trop d’ennemis dans leur chute.
Il posa le rapport et s’approcha de la fenêtre, observant l’agitation autour du Phare du Temps. On chargeait de grandes caisses sur les guêpes pour les transporter jusqu’au front, accompagnées de soldats. Personne ne semblait avoir un instant de répit.
Il soupira, quitta son bureau, enfourcha un messager et partit inspecter les lignes de défense. Il s’arrêta aux nombreux entrepôts où l’on stockait les restes des navires de guerre, puis les raffina de ses flammes bleues pour en recueillir l’essence de braise. Après avoir passé presque une journée entière à parcourir plusieurs milliers de kilomètres, il finit par récolter trois fioles de cette substance.
Ce voyage confirma toutefois que les lignes de défense étaient complètement isolées. L’Empire du Triangle de fer défendait alors le Trône gelé, tandis que l’Empire cramoisi protégeait l’Oasis de Bluewater et la Terre du Tumulte. Toute tentative de rejoindre ces défenseurs aurait trop dispersé les forces ; chaque camp ne pouvait donc qu’espérer que l’autre survive.
Même les divinités les plus lentes à réagir avaient désormais commencé à prendre part aux combats, envoyant sans relâche leurs clergés, leurs paladins et leurs ressources. La plupart ne servaient à rien aux yeux de Richard, mais pouvaient au moins aider à bâtir des défenses et à accomplir des tâches du même genre. À ce stade, mieux valait que toute personne de niveau inférieur à dix se cache dans les villes, sous peine de devenir une nouvelle chair à canon pour les guerriers de chair.
Après avoir terminé sa patrouille du front, Richard se rendit dans la Terre du Tumulte, au sud-ouest. C’était le champ de bataille le plus important et celui où les attaques étaient les plus féroces ; il estima donc qu’il serait le plus utile en lui prêtant main-forte. Nasia le suivait comme son ombre, son armure ayant l’apparence de l’acier ordinaire des chevaliers. Elle n’avait l’air que d’une assistante ou d’une servante, mais seuls Richard et quelques autres savaient quelle puissance recelait chacun de ses équipements.
Le jour se levait à peine quand Richard acheva sa patrouille. Mais alors qu’il s’apprêtait à se reposer, son cœur fit soudain un bond. Il se retourna aussitôt, le visage grave. « Ils sont là. »
Nasia acquiesça et fit signe à un soldat tout proche. Celui-ci saisit aussitôt une trompe et souffla dedans à pleins poumons. Le son lugubre fut repris par d’autres, qui relayèrent l’alerte. Les guerriers qui plaisantaient quelques instants plus tôt s’emparèrent de leur équipement et se préparèrent au combat, les yeux fixés sur l’horizon vide. Certains tremblaient en priant, d’autres caressaient de précieux souvenirs ou des reliques, le visage grave.
L’ennemi était de retour.