Chapitre 1 330
Alliés tombés
Une demi-heure après leur départ, Richard se trouvait à cinq cents kilomètres du territoire des faucheurs, dans une vallée dissimulée où venait d’atterrir une guêpe, chargée d’une grande quantité de ressources et accompagnée de centaines de drones ouvriers. C’était l’une des bases de ravitaillement prévues, mais il était arrivé trop tôt pour qu’on ait eu le temps de l’aménager. Tandis qu’il attendait que la guêpe se pose, il saisit plusieurs potions de guérison et des outils de réparation d’armure, puis les lança à Macy. « Reprends des forces et répare ton armure. Tu ne bougeras pas sans mes ordres. »
« Où vas-tu ? » demanda-t-elle, les sourcils froncés devant ce brusque changement d’attitude.
« Je retourne sur le champ de bataille. Les choses ne se passent pas comme prévu. »
« Je viens aussi ! Je peux encaisser ! » gronda-t-elle entre ses dents. Une gifle retentissante la jeta à terre.
« Tu n’arrives même pas à tenir tête à un seul guerrier de chair. Tu peux encaisser ? C’est moi qui vais devoir tout encaisser, bordel ! Ce n’est pas un jeu, c’est la guerre ! » cracha froidement Richard. Il la regarda de haut tandis qu’elle lui rendait son regard, plus déconcertée que blessée. Son expression s’assombrit aussitôt. « C’est ma faute. J’aurais dû te confier à quelqu’un d’autre. »
D’un geste de la main, il enfourcha un messager et s’éloigna rapidement, laissant Macy derrière lui, abasourdie. Pourtant, elle sembla finalement comprendre quelque chose. Elle resta immobile un moment, puis, serrant les dents, se releva et marcha jusqu’à une caverne que les drones ouvriers venaient de creuser afin de s’y soigner. À la tombée du crépuscule, elle ne put s’empêcher d’éprouver un peu de peur. Les drones l’ignoraient complètement, sauf lorsqu’ils lui apportaient à manger. Pendant quelques heures, elle eut l’impression que le monde entier l’avait abandonnée.
À mesure que l’obscurité s’installait, son inquiétude grandit. Elle qui n’avait jamais connu le silence ni la solitude, se retrouva en proie à toutes sortes de craintes qu’elle ne pouvait vérifier. Elle était déjà certaine qu’un événement avait brusquement changé l’attitude de Richard, mais en passant ses expériences en revue, elle dut affronter le nombre effarant de fois où elle avait frôlé la mort ce jour-là. Si les faucheurs lui avaient paru abordables, c’était uniquement parce que Richard en avait laissé juste assez pour qu’ils puissent servir d’adversaires à l’entraînement. Si un saint du ciel quelconque, ou même une légende, avait été chargé de la protéger, elle aurait été le maillon faible et serait morte avant les autres.
Pour une princesse qu’on avait choyée toute sa vie, avaler le constat amer que le talent dont elle était si fière ne valait rien sur ce champ de bataille était une épreuve.
Ses craintes grandissantes furent finalement interrompues par un sifflement sonore au loin. Elle se figea un instant, puis sortit en courant de sa caverne. Plusieurs messagers tiraient dans les airs une silhouette gigantesque et déposèrent lentement le géant vert, qui s’effondra aussitôt en haletant. Tiramisu était encore conscient, mais Moyenne Saignante avait une corne brisée et ne respirait même plus. L’armure d’acier épaisse était méconnaissable, ce qui terrifia Macy.
« Que s’est-il passé ? Vous avez besoin d’aide ? » demanda-t-elle avec anxiété. Aussi incroyablement résistant que fût l’ogre, même lui ne pouvait bouger avec des blessures aussi graves. Une lueur verte sinistre brillait au fond de ses plaies les plus profondes, empêchant sa chair de se régénérer seule.
Incapable de tourner le corps, Tiramisu leva la tête et sourit. « Oh, mademoiselle Macy. Vous pourriez m’apporter des potions ? Il me faut une caisse à boire, et d’autres pour panser mes blessures. »
« Bien sûr ! » Elle disparut aussitôt et revint avec une caisse pleine de potions de guérison. Elle l’ouvrit et en fit boire une à une à l’ogre, puis l’aida à nettoyer ses plaies avant d’en verser d’autres dans les plus graves. L’armure, presque aussi épaisse que ses cuisses, la fit frissonner un instant, mais ne fit que confirmer une chose : si Tiramisu avait été blessé malgré cela, elle n’avait vraiment pas affronté le moindre danger comparable à celui des autres équipes.
« C’est difficile ? » demanda-t-elle d’une voix anormalement basse, tout en versant bouteille après bouteille de remède dans ses plaies avant de les panser.
Tiramisu rit doucement, puis haleta. « Ah… Les faucheurs sont… une vraie calamité. Ça faisait une éternité que je n’avais pas été aussi mal en point… Burp, j’ai enfin faim ! Merci ! »
Macy poussa un soupir de soulagement. Chez les ogres, la faim était un excellent signe : elle indiquait que leur capacité d’autoguérison fonctionnait correctement. Hésitant en le voyant avaler des caisses entières de rations, elle finit par s’asseoir devant lui et lui demanda : « Il s’est passé quelque chose cet après-midi ? »
« Cet après-midi ? Hum… » Tiramisu se gratta la tête. « Ah oui, j’ai appris qu’une équipe entière avait été tuée. Je suppose qu’il a dû y avoir d’autres morts depuis… »
« Quoi… » Elle se mordit la lèvre inférieure. « Et Richard ? »
Tiramisu secoua la tête. « Je n’en suis pas sûr, mais j’ai entendu dire que le maître était allé dans les secteurs les plus profonds, entièrement contrôlés par les faucheurs. Il voulait récupérer les corps de l’équipe. »
« Tout seul ?! » s’exclama-t-elle, prenant un instant pour reprendre son souffle. « Ils ne finissent pas tous transformés en cubes de chair ? »
« Le maître voudra les ramener quoi qu’il arrive. Et même s’il n’y parvient pas, il voudra au moins les brûler. »
Macy se tut, entoura ses genoux de ses bras et cacha son visage. Elle avait déjà réparé son armure et n’avait donc rien à faire, mais ne savait pas elle-même ce qu’elle attendait. This chapter is updated first at novеlping.com.
Quelques heures plus tard, deux autres messagers arrivèrent avec Waterflower et Zangru. Les deux assassins sautèrent à terre sans difficulté et ne semblaient pas sérieusement blessés, mais on ne pouvait pas en dire autant des saints qu’ils ramenaient. Macy n’était pas particulièrement puissante, mais sa perception était assez développée pour lui faire comprendre qu’ils étaient presque à court d’énergie. Ceux qui opéraient dans l’ombre s’en tiraient soit indemnes, soit estropiés ou morts.
Pour une raison ou une autre, l’expression de Zangru vacilla lorsqu’il aperçut Macy. Il se contenta finalement de fredonner en signe de reconnaissance, puis alla chercher le matériel dont il avait besoin. Waterflower, elle, fronça simplement les sourcils en silence. Tous deux soignèrent rapidement leurs blessures superficielles, puis aidèrent leurs subordonnés à se remettre avant de se trouver une caverne où se reposer. Les saints qui les accompagnaient imitèrent pour la plupart leurs capitaines.
L’atmosphère de la vallée devint soudain très lourde. Tiramisu était le seul à continuer de manger. Moyenne Saignante se réveilla lentement et mangea avec lui, allant jusqu’à bavarder de temps à autre, mais Macy savait que la scène n’était pas aussi joyeuse qu’elle en avait l’air. L’ogre mangeait simplement plus vite que les drones ne pouvaient lui apporter de nourriture : c’était sa façon d’essayer de récupérer au plus vite.
La nuit s’écoula lentement, ne laissant derrière elle que les mouvements incessants des drones ouvriers et les bruits de mastication de l’ogre. Macy, toujours recroquevillée contre un gros rocher, serrait ses genoux dans ses bras. Mais lorsque le vent se fit plus froid, elle se mit à frissonner. Une sainte comme elle aurait dû être habituée au froid, mais celui-ci venait de l’intérieur. Richard n’était toujours pas revenu, et elle ne pourrait se détendre qu’une fois certaine qu’il était sain et sauf.
Le ciel s’éclaircit peu à peu. L’ogre s’était déjà endormi, mais Macy était toujours assise au même endroit, les cheveux collés au front par la sueur et la rosée. Elle paraissait anormalement pâle dans la lumière du matin, et cette pâleur s’accentua encore lorsqu’elle aperçut un point noir filer maladroitement dans le ciel.
Un nouveau messager apparut bientôt au-dessus de la vallée, mais son vol était très irrégulier. Son corps s’épuisa au moment où il atteignit la base et se mit à tournoyer vers le sol, révélant une plaie immense d’où jaillissait une grande quantité de liquide visqueux. En tombant tête la première, il projeta au loin la personne qu’il transportait.
« Richard ! » Macy bondit et courut vers lui. Il roula au sol et parvint à se relever, mais peinait à tenir à demi agenouillé. Elle posa une main dans son dos pour le soutenir, mais tressaillit aussitôt et la retira : elle était trempée de sang.
« Ne t’inquiète pas », lui dit-il d’un geste de la main en s’étirant. « Je serai guéri en un rien de temps. »
« T-Tu me dis de ne pas m’inquiéter ?! » Elle fixa le sang sur sa main, la voix tremblante. Elle n’avait pas peur du sang, mais Richard était un être épique ! Sa blessure était-elle donc si grave qu’il n’avait même pas pu arrêter l’hémorragie sur le chemin du retour ?
Richard posa de nouveau une main rassurante sur celle de Macy, puis leva les yeux vers les visages graves de ses fidèles, qui étaient sortis de leurs cavernes. Il retira l’un des sacs qu’il portait et en sortit une main de femme, belle, ornée d’une bague d’onyx.
Macy plaqua une main sur sa bouche pour contenir son choc. Une seule personne ici pouvait reconnaître cette main, mais tous se souvenaient de la bague remarquable de sa propriétaire. C’était celle qui s’était toujours montrée la plus gentille avec elle lorsqu’elle rendait visite au territoire des Archeron, et qu’elle considérait comme une amie.
Fuschia était morte.