Chapitre 1 326
Le Pont de l’Espoir
Richard se tenait devant sa carte, les yeux rivés sur les flèches rouges qui indiquaient les mouvements dans l’est du Triangle de fer. Salwyn déplaçait toute la population de ces villes, mais Richard ne pouvait que secouer la tête. Il était évident que défendre les villes ne servait à rien contre les faucheurs, mais cette solution n’était pas meilleure. Les habitants mourraient tous, de toute façon ; au moins, ils auraient ainsi une lueur d’espoir.
Salwyn croyait-il vraiment qu’ils avaient une chance de survivre ? Malheureusement, Richard ne pouvait pas se permettre de telles illusions. En tant que décideur, il devait se montrer bien plus pragmatique.
« C’est compris ? » lui envoya-t-il par la pensée.
« Cinq offrandes de premier ordre… Depuis quand es-tu devenu si généreux ? » répondit Nasia, ravie.
« Jamais. Quand deviendras-tu légendaire ? »
« Hum… Encore quinze et j’y serai. »
« Quoi ? Arrête de te foutre de moi, la dernière fois, tu m’as dit que trois suffiraient. »
« J’ai dit qu’une seule ferait l’affaire quand tu m’as invoquée », répliqua-t-elle calmement.
« Toi… Bon, d’accord, dis-moi franchement. Combien t’en faut-il vraiment ? »
« Cette fois, je ne plaisante pas : quinze. Cinq pour que je devienne légendaire, mais il m’en faudra dix autres pour que mes capacités atteignent le même niveau. Bien sûr, ce serait encore mieux si tu pouvais m’en donner davantage. Cinq de plus, et mes épées deviendront divines ; dix, et ce sera le cas de tout mon équipement. Tu sais ce que ça signifie. »
Richard se calma. Il reconnaissait lui-même que le fait que Nasia devienne légendaire n’avait pas grande importance : c’étaient ses capacités qui comptaient. Avec un équipement divin complet, elle atteindrait aussi le niveau d’un être épique, et serait comparable à lui en puissance.
Nasia était véritablement la plus facile de ses subordonnées à faire progresser, mais elle lui semblait aussi représenter le plus grand piège. Richard hésitait toujours à l’améliorer trop vite : cette mystérieuse gardienne céleste était l’un des rares êtres qui le menaçaient réellement, alors même qu’elle n’était qu’une sainte. Elle paraissait être la plus docile de ses subordonnées, mais, comme pour la mère de la couvée, il n’existait aucun moyen de la maîtriser vraiment. Tous ses autres fidèles étaient liés à lui par des contrats d’asservissement de l’âme, même les légendes.
Richard avait encore trente offrandes de premier ordre avec lui, mais il pensait qu’elles seraient déjà mises à rude épreuve au cours des batailles à venir. S’il en dépensait la moitié pour Nasia, financer toute la guerre deviendrait extrêmement difficile. Toutefois, cela aurait aussi un effet immédiat sur elle ; s’il faisait abstraction des risques, le pari en valait vraiment la peine.
Les secondes s’étirèrent en minutes, qui lui parurent durer des siècles. La guerre faisait rage dans son esprit, mais il finit par chasser toutes ces pensées et reprit contact avec Nasia. « Très bien, elles seront en route. »
« Hum. Combien ? »
« Vingt-cinq. »
Nasia siffla. « Quelle générosité ! Je prends tout, mais je te préviens : après ça, tu ne pourras peut-être plus me battre. »
« Je sais. » Pour une raison ou une autre, il se sentit soulagé.
« Pourquoi tant de courage, précisément maintenant ? »
Il secoua la tête. « Je ne sais pas. Je n’ai aucune raison de te faire confiance, mais… j’ai l’impression que je le peux. Tu me fais toujours peur, mais je peux vivre avec ça. »
« Je te fais peur ? » Elle éclata de rire. « Qu’est-ce qui t’effraie ? Que je te dévore ? Tu ferais mieux de t’inquiéter pour Macy : cette fille ne lâchera pas l’affaire avant d’avoir obtenu ce qu’elle veut. Cela dit, on ne peut pas te laisser mettre Rosie hors service ; elle ferait peut-être une bonne remplaçante. Ce ne serait pas merveilleux d’avoir une femme qui t’attend après les batailles ? »
« Nasia ! » gronda-t-il. Mais elle ricana et rompit leur lien. Richard secoua la tête et reporta son attention sur la carte. Les faucheurs attaqueraient au plus tôt dans une semaine, au plus tard dans un mois ; il n’avait donc pas le temps de faire grand-chose. Des dizaines de flèches colorées, réparties dans tout Faelor, pointaient vers l’Empire cramoisi. Elles représentaient les armées, les Églises et les habitants en route vers la dernière forteresse de Bluewater, mais nul ne savait combien d’entre eux parviendraient jusque-là.
Il regarda par la fenêtre les rues animées. Faelor tout entier était en proie à la panique, mais les habitants de Bluewater semblaient aussi pleins d’entrain que d’habitude. Après tout, ils vivaient sous la protection de l’invincible Richard Archeron, la Fin des Temps.
Il se rappela soudain une citation de Louis VII de l’Empire de l’Arbre Sacré : « Un véritable empereur prend conscience de ses responsabilités dès qu’il pose les yeux sur son peuple. »
Pourtant, le titre d’empereur n’avait aucune importance à ses yeux. Sur ce plan, son pouvoir et ses responsabilités dépassaient de loin ceux de n’importe quel empereur, et même de n’importe quel dieu. Et il voulait sauver autant de ses gens que possible.
Il ne lui restait que cinq offrandes de premier ordre. Il prit dans son tiroir une proposition et la parcourut lentement. Elle n’était ni très longue ni très détaillée, mais elle renfermait une idée géniale, conçue par des génies en qui il avait confiance. Rosie et Perrin l’avaient baptisée le Pont arc-en-ciel de l’Espoir. En quelques mots, il s’agissait de construire un passage gigantesque reliant le Plan forestier et la Vallée du Fleuve d’Or à Norland. Il permettrait de voyager entre les plans à un coût presque nul.
L’idée était très simple, mais aussi très complexe. Pour plusieurs raisons, il était presque impossible de créer des portails directement entre deux plans secondaires ; la principale tenait au fait que les coordonnées du Dragon Éternel ne fonctionnaient pas. Il fallait recalculer la surface spatiale commune aux deux plans, puis déterminer de nouvelles coordonnées selon ce système. S’il devait s’en charger lui-même, cela lui prendrait des mois.
Le Pont de l’Espoir s’avéra être une surprise : Perrin y travaillait depuis un certain temps déjà. Il aurait présenté son projet une fois les Hautes Terres de Boulder et le Plan de l’Orchidée au repos cartographiés, mais même à ce stade, il permettrait d’accroître considérablement les réserves de cristaux magiques de la Vallée du Fleuve d’Or et d’obtenir les troupes du Plan forestier. Cet homme était vraiment un génie ; son talent en mathématiques dépassait de loin celui de Richard.
Richard avait déjà passé deux jours à hésiter au sujet de cette proposition, principalement parce qu’elle nécessiterait quatre offrandes de premier ordre et que son succès n’était pas garanti. Il lui faudrait vérifier lui-même les calculs de Perrin et, même s’ils étaient exacts, la construction prendrait un mois entier, dans le meilleur des cas. Le projet avait désormais tout son sens, puisqu’il avait décidé d’affronter les faucheurs, mais il ne pouvait pas se permettre de compter sur le meilleur des scénarios.
Il tapota le document et demanda qu’on fasse venir Rosie, puis hésita en croisant son regard. Rosie vivait à Faelor depuis près de trente ans, mais les bénédictions du temps et les feuilles de jouvence, entre autres, lui avaient conservé le même air juvénile que lorsqu’elle l’avait rencontré pour la première fois. Elle était déjà une grande mage capable de fabriquer seule certaines runes de quatrième degré, ce qui lui aurait valu le titre de runemancienne royale dans n’importe quel empire humain. Pourtant, elle se contentait de rester à Faelor et consacrait ses journées à l’étude de la fabrication des runes. Il lui arrivait de passer des années sans même le voir, mais elle lui demeurait toujours aussi loyale et dévouée.
À présent encore, derrière la sagesse de son regard se devinait la même affection qu’elle lui avait toujours témoignée, une affection à laquelle il n’avait jamais su répondre comme il aurait fallu. Le cœur battant, Richard s’approcha et lui caressa le visage. « Tu es ici depuis si longtemps. »
Rosie sourit doucement. « Ce n’est pas une mauvaise chose, si ? Tu sais à quel point j’ai peu de talent. Tu as dépensé des dizaines de millions de pièces d’or en potions pour moi, et je ne suis toujours qu’une grande mage. Ma seule réussite, c’est de ne pas avoir gaspillé tes ressources. »
Il la serra contre lui, sans savoir quoi répondre. « Reste auprès de moi quand cette guerre sera terminée. Tu ne pourras pas progresser davantage sur ce plan. »
Elle entrouvrit les lèvres comme pour dire quelque chose, mais, après un instant, elle le regarda et sourit. « D’accord. »
Il lui tendit la proposition du Pont de l’Espoir. « Je vais envoyer des gens chercher tout ce qu’il te faut ; ils arriveront à Faelor demain. Je te confierai, à toi et à Perrin, cinq cents mages. Commencez dès demain. »
« Mais… Il nous faudra au moins un mois… »
« Je vous le donnerai. »
Ses cils frémirent tandis qu’elle baissait les yeux.
…
Dès que Rosie fut partie, Richard saisit son étui à épée et quitta la pièce en rugissant mentalement : « ALLONS DONNER DU FIL À RETORDRE À CES SALAUDS ! »