Chapitre 1 323
Faire de son mieux
De retour à Faelor, un nom revenait sans cesse à l’esprit de Richard : le duc Bonamar. C’était un seigneur assez puissant dont le plan personnel avait été attaqué par les faucheurs. Malgré les conseils qu’on lui avait donnés, il avait refusé de battre en retraite et choisi de combattre. Il avait fini par perdre, son armée presque entièrement anéantie, au point que la puissance de sa famille s’était effondrée. Il avait perdu son titre et sa lignée s’était finalement éteinte, mais il n’avait jamais semblé regretter sa décision. Sur son lit de mort, il avait évoqué le sujet : « Renoncer était le choix raisonnable. Mais quand j’ai vu ce qu’ils faisaient… il était si difficile de garder la tête froide. »
Des pas précipités retentirent soudain devant le centre de commandement. L’énergie divine fluctuait derrière la porte tandis qu’Ironshield et les autres entraient. Plusieurs chevaliers runiques transportaient Gangdor sur une civière, tandis que deux prêtresses de la Déesse de l’Eau de Source s’efforçaient de soigner ses blessures.
Le corps du colosse était couvert de cicatrices et de brûlures ; du sang coulait de l’un de ses yeux, manifestement aveugle. Richard activa le pouvoir de la lune verte, mais il savait que même si Gangdor pouvait recouvrer la vue, il ne verrait plus jamais clairement. Des fleurs poussèrent autour d’eux. Il se pencha vers lui. « Tu as désobéi à mes ordres. »
Gangdor fronça brusquement les sourcils et saisit la main de Richard. « Patron, tu aurais dû voir ce que ces salauds ont fait à mes hommes ! Ils nous ont massacrés comme du bétail ! Ils ont transformé toute l’armée du Nord en matériaux ! Laisse-moi rester, je t’en prie, je tuerai jusqu’au dernier de ces salopes ! »
« Ils n’ont même pas révélé toute leur puissance ; tu vas mourir. »
« Et alors ?! Je vais d’abord en tuer mille, de ces putains ! »
« Tu n’as pas le droit de mourir avant que je te le permette. » Richard repoussa le colosse agité sur la civière. « Quant aux… putains, je m’en occuperai. »
Gangdor resta interdit un instant, puis comprit rapidement ce qui s’était passé. « Patron, non ! Tu ne peux pas les affronter ! »
« Je ne les affronterai pas, répondit Richard avec calme. Je vais les chasser de mon plan. »
« Non ! Non, non, non ! Patron, nous ne pouvons pas les vaincre. Je ne suis qu’un colosse sans grande force, ce n’est pas grave si je meurs. Mais qu’adviendra-t-il de nos frères s’il t’arrive quelque chose ? Et de la famille ? » Gangdor ne laissa pas Richard répondre et insista pour qu’il quitte Faelor au plus vite et scelle le portail, tandis que lui-même mènerait les survivants dans un combat à mort.
« Ferme ta putain de gueule ! » finit par aboyer Richard, qui imposa l’ordre grâce au pouvoir du contrat. Gangdor se débattit, la bouche close, tandis que Richard se tournait vers le reste de ses fidèles. « Je viens de prendre une décision, et elle est très stupide. Je resterai à Faelor pour combattre les faucheurs jusqu’à la mort. Nous autres Archeron ne sommes pas des lâches qui abandonnent leurs guerriers et leurs citoyens. »
« Votre Grâce, non ! Vous devez reconsidérer votre décision ! » s’écria Asiris.
Fuschia prit également la parole. « Votre Grâce, nous pouvons rester. Vous êtes le pilier des Archeron ; il ne doit rien vous arriver. »
Tandis que les protestations fusaient de toutes parts, Tiramisu se gratta la tête. « Je savais que ça finirait comme ça. »
« Mon œil ! » renifla Waterflower.
Phaser et Zangru se tenaient à l’écart, impassibles et muets. Pourtant, tous deux commençaient à laisser filtrer une soif de sang qui trahissait clairement leur excitation.
Richard leva la main pour faire taire la salle. « Je sais que je fais l’idiot. Beaucoup de gens, à Norland, espèrent simplement que je prendrai cette décision ; l’Empire de l’Arbre Sacré a même cinq cent mille soldats massés à nos frontières. Mais… et alors ? Et si nous perdons contre les faucheurs ? Et si nous perdons face à ces lâches qui ne savent que rôder dans l’ombre ? Tant que je suis en vie, tant que vous êtes en vie, tout ira bien. Nous pourrons toujours tout recommencer. »
Les cris de résistance furent aussitôt étouffés par des rugissements bestiaux !
……
La nouvelle de la décision de Richard d’affronter les faucheurs se répandit rapidement dans tout Faelor, et des acclamations éclatèrent partout. De nombreuses divinités demandèrent aux trois déesses pourquoi Richard avait pris une telle décision, mais, même si elles exprimèrent leur scepticisme, la joie qui les envahissait se répandit dans leurs royaumes.
Richard n’avait pas le temps de se préoccuper de ce qu’elles pensaient. Il avait passé les dix dernières heures à préparer ses dispositions, et le moment était venu de les mettre à exécution. Après avoir donné l’ordre à ses troupes de se rassembler, il monta sur un messager et s’envola vers le nord pour éprouver lui-même la puissance des faucheurs. Le réseau de cerveaux clonés occupait encore la majeure partie de Faelor ; il pourrait donc commander ses hommes même au cœur de la bataille.
L’immense réseau de bêtes volantes et de cerveaux clonés que la mère-ponte avait établi sur ce plan était désormais amputé d’une vaste portion. Toute la côte nord-est était plongée dans l’obscurité ; la moindre bête qui osait s’en approcher était abattue, démembrée et transformée en matériaux en quelques minutes. Richard était convaincu que les faucheurs devaient avoir un moyen particulier de détecter les êtres vivants, ce qui expliquait pourquoi même les éclaireurs les plus furtifs se faisaient repérer.
Le but de l’ennemi était donc clair : détruire toute forme de vie sur ce plan.
……
Dès le départ de Richard, toute la machine de guerre des Archeron se mit en branle. Une quantité colossale d’hommes et de ressources fut réorientée et envoyée vers Faelor. Le mouvement était si vaste qu’il était impossible de le dissimuler aux observateurs avertis et aux puissants politiciens. Même le Grand Nord reçut des informations exactes en quelques heures à peine, plongeant tout le plan de Norland dans le tumulte.
Richard combattait les faucheurs jusqu’à la mort !
Apeiron était assise à son bureau, les yeux fixés sur une lettre qui ne contenait que deux lignes : « Dans le pire des cas, nous repartirons de zéro. Je crois qu’un miracle se produira. »
Elle avait déjà relu ces deux lignes une centaine de fois, ou du moins c’était l’impression qu’elle en avait, mais une rage soudaine l’envahit et elle déchira la lettre. « UN MIRACLE, MON ŒIL ! »
Les morceaux de papier déchirés retombèrent comme des flocons de neige tandis que l’impératrice furieuse gagnait le balcon à grandes enjambées. Elle contempla d’un regard meurtrier le paysage nocturne animé de Faust. Il lui fallut quelques minutes pour se calmer et lever les yeux vers l’immense île qui flottait au-dessus de sa tête. De nombreuses silhouettes y entraient et en sortaient, préparant la bataille à venir ; bientôt, la plupart périraient par orgueil.
Sa colère s’évanouit soudain, remplacée par une lassitude indicible. Mais alors qu’elle soupirait et regagnait sa chambre, elle eut la stupeur de découvrir la lettre de Richard intacte, de nouveau posée sur sa table.
Encore sous le choc, elle s’approcha et l’examina. Quelqu’un l’avait soigneusement reconstituée, puis recollée. Une seule personne sur cette île avait appris à faire cela.
« Julian ! » gronda-t-elle.
« Toujours à votre service, Votre Majesté ! » Julian sortit de l’ombre et s’inclina avec grâce.
Elle désigna la lettre. « C’est toi qui as fait ça. »
« Peu importe qui a provoqué le miracle ; seul compte le fait qu’il se soit produit », répondit-il avec un sourire.
……
Presque au même moment, le prince Tumen lisait une lettre que sa fille lui avait écrite. Macy avait rapporté la décision de Richard avec la même concision, mais elle avait ajouté à la fin une phrase de son cru : « J’aimerais voir un miracle de mes propres yeux. »
Le visage du prince se déforma sous l’effet de la rage. Il leva la main pour l’abattre sur la table, mais, juste avant de libérer sa puissance, il se retint et la posa doucement. Il sonna pour faire venir les serviteurs et leur ordonna de convoquer une réunion de famille dans une demi-heure.
Tumen arriva à l’instant précis où l’horloge sonna l’heure prévue, et tous les anciens de la famille étaient déjà présents. Certains avaient l’air hagard, comme s’ils venaient à peine de se réveiller, mais il n’y prêta aucune attention et lut à voix haute le contenu de la lettre.
Macy comptait davantage pour l’Empire millénaire qu’elle ne le savait elle-même. Elle était la seule de sa génération à avoir éveillé la lignée de la rivière lunaire dorée, et son talent était également très puissant. Elle était sans conteste la plus douée des jeunes de son âge, ce qui lui donnait de grandes chances de succéder un jour à l’impératrice Gelan. Le fait qu’elle soit soudainement partie pour Faelor afin d’affronter les faucheurs les plaçait dans une situation précaire.
L’Empire millénaire surveillait de près les mouvements de Richard. S’il s’avérait que les Archeron avaient vraiment pris la mauvaise décision et que leur puissance s’était considérablement affaiblie, ils se joindraient aux vautours pour profiter de ce festin somptueux. Tumen, et même Gelan, n’accordaient guère d’importance aux richesses accumulées grâce au système de points de récompense, mais ils ne pouvaient laisser leurs principaux rivaux s’en emparer.
Tout comme l’Empire de l’Arbre Sacré, l’Empire millénaire massait peu à peu ses forces près d’Azan. Les chevaliers de l’Érable étaient déjà partis discrètement, ayant remplacé leur blason voyant par d’autres ornements d’armure et s’étant dissimulés au sein d’armées privées à la frontière. Toutefois, le départ de Macy aux côtés de Richard plaçait ces troupes dans une situation embarrassante. Elles se retireraient probablement pour faire plaisir à Tumen, mais il leur devrait alors tant de faveurs qu’il ne pourrait même pas en supporter le poids. Rien de tout cela n’aurait d’importance si elle devenait la prochaine figure épique de l’Empire millénaire, mais rien ne le garantissait.
La plupart des anciens de la famille refusèrent de donner leur avis, et le prince finit par prendre lui-même une décision. « Informez tous les seigneurs du front que les actes de Macy n’engagent ni ma lignée ni la famille impériale. Ils peuvent agir sans crainte. »
Les anciens frémirent en entendant cet ordre. S’il était transmis, les seigneurs ne se retiendraient certainement pas.
……
Au sein de l’Empire de l’Arbre Sacré, Hendrick lisait un rapport de renseignement à la lumière tamisée de l’autel. Il détaillait les mouvements inhabituels des troupes et des ressources de la famille Archeron, avant de tirer une conclusion stupéfiante : Richard avait décidé d’entrer en guerre contre les faucheurs !
Le rapport n’avait rien de compliqué, mais l’archevêque le relut trois fois avant de le reposer. Il contempla le mur quelques minutes, observant les ombres vacillantes, puis marmonna : « Ce gamin… est-il vraiment en train d’essayer de provoquer un miracle ? »
Il avait voulu donner à ces mots un ton moqueur, mais, pour une raison ou une autre, ils lui échappèrent avec admiration. Il pensa à l’enfant divin qu’il venait de décider de suivre, quelqu’un qui faisait de même. Il faudrait un miracle d’une ampleur semblable pour que Martin revienne vivant du paradis, et c’était pourquoi il n’y était pas allé lui-même. Il n’avait tout simplement pas la détermination nécessaire pour aller jusqu’au bout.
Hendrick finit par soupirer et fit appeler le vieux prêtre qui gardait habituellement les portes. « Prévenez ceux qui nous sont loyaux. Si… si nous devons entrer en guerre contre les Archeron, ils devront redoubler de prudence. Les récompenses comptent moins que la vie de nos guerriers. »
Le vieux prêtre resta interdit un instant, comprenant qu’il s’agissait d’un ordre visant à éviter la guerre. Cependant, il n’avait jamais eu l’habitude de remettre en question l’archevêque ; il s’éloigna donc en traînant les pieds pour transmettre l’ordre.