Chapitre 1 322
Le chemin épineux
« Comment… » demanda Hendrick, hébété, en fixant l’éclat doré dans le sang de Martin. « Comment votre foi peut-elle être aussi forte… Ignorez-vous que le Seigneur radieux est… »
« Bien sûr que je le sais ! » grommela Martin. « Je le sais mieux que vous ! »
« Alors comment l’expliquer ? Vous servez donc ce gamin, à présent ? » demanda l’archevêque, animé d’une intention meurtrière.
Martin se contenta de fixer le vieil homme. « N’est-il pas possible d’avoir une foi pure ? »
« Une foi pure ? Ha… Comment une telle chose pourrait-elle exister à notre époque ? »
« La foi n’a rien à voir avec l’époque. Seule compte la détermination. »
« Ah… Peut-être. »
« Alors, qu’attendez-vous ? Retirez votre lame, elle me fait mal ! »
Hendrick renifla, retira le poignard, puis ôta les chaînes qui maintenaient Martin en place. L’enfant divin passa un doigt sur sa gorge pour guérir la blessure, puis frotta les endroits où les chaînes lui avaient meurtri la peau avant de demander : « Avez-vous trouvé le contrat ? »
« Oui, mais… Jetez vous-même un coup d’œil », répondit Hendrick en arrachant une page aux textes sacrés et en la lui tendant.
Martin examina la vieille page de parchemin, mais n’y trouva rien d’écrit. Pourtant, après quelques secondes de plus, une obscurité d’encre apparut en son centre et se répandit rapidement dans toutes les directions. L’enfant divin en fut un instant stupéfait, mais lorsqu’il secoua la tête et tenta de l’examiner de nouveau, il ne vit plus rien.
« Qu’avez-vous vu ? » demanda l’archevêque, perplexe.
« Des ténèbres, sans le moindre ordre. »
« Ah… Il semble donc que la lumière ancienne ait été contaminée. Comme je l’avais prévu, la source de notre foi n’existe plus. » Hendrick marqua une pause, puis eut un sourire amer. « Je n’ai rien vu. »
« Je n’ai pu voir quelque chose que grâce à ma foi inébranlable », dit Martin avec un sourire chaleureux.
« Mais le Seigneur radieux… »
« Le Seigneur radieux n’a aucune importance ; il n’est pas l’objet de ma foi. Avez-vous oublié la première ligne des textes sacrés ? »
« La lumière est le primordus, le commencement de toutes choses… » L’expression de Hendrick changea. « Vous adorez la lumière elle-même ? »
« Non, pas tout à fait. Ce que j’adore est plus élevé que la lumière, mais, au fond, il n’y a pas de différence », répondit Martin avec un sourire.
« Mais… » La bouche de l’archevêque s’assécha. Le Seigneur radieux avait pris le contrôle des lois de la lumière avant d’allumer son étincelle divine, devenant ainsi l’incarnation de ces lois. Il en allait de même pour toutes les divinités : les adorer revenait à adorer les lois qu’elles représentaient. Mais cette abstraction était nécessaire pour que les fidèles puissent tirer leur pouvoir de leur divinité.
Les prêtres obtenaient leur pouvoir directement des dieux qu’ils adoraient, grâce à une sorte de prêt de divinité, ce qui leur permettait de devenir bien plus puissants que leurs pairs en beaucoup moins de temps. Toutefois, cette couche qui les séparait de leurs divinités rendait presque impossible la maîtrise des lois par leurs propres moyens. C’était l’une des raisons pour lesquelles les véritables experts les méprisaient : leurs limites supérieures étaient tout bonnement déterminées par la divinité qu’ils adoraient.
En laissant entendre qu’il adorait la lumière elle-même, Martin excluait le Seigneur radieux. Cela révélait directement son ambition de devenir dieu à son tour. Pourtant, Hendrick ne parvenait tout simplement pas à le croire, surtout avec le pape actuel sous leurs yeux. Rien ne justifiait de suivre une voie semblable.
« Vous vous trompez, vous n’avez pas vraiment compris ce que je voulais dire. Je n’ai pas l’intention de remplacer le Seigneur radieux, et je ne cherche pas non plus à renier les dieux. J’adore la lumière, mais ma foi ne se limite pas à cela. Si le Seigneur radieux était l’incarnation de la lumière, ma foi serait restée ardente à jamais. À présent, ma tâche est de trouver la prochaine incarnation ; ce n’est que s’il n’y en a aucune qui convienne que je prendrai moi-même le flambeau. »
Cette explication stupéfia encore davantage Hendrick. Il poussa un long soupir. « Vous me forcez à choisir ? N’est-il pas un peu trop tôt pour abattre vos cartes ? »
« C’est vrai, mais je me suis retrouvé dans une situation dont je ne peux sortir. Ne pensez-vous pas que nous laisserons passer bien des occasions si nous attendons toujours d’être certains ? »
« Peut-être… » Hendrick esquissa un sourire impuissant. « Quels choix me reste-t-il ? »
« Abandonner vos idées de départ et me prendre pour seigneur. Mais seulement après mon retour du paradis. »
« Vous allez au paradis ? »
Martin acquiesça. « C’est là seulement que je pourrai trouver une lumière pure, celle en laquelle je crois. Ces enfants continuent aussi de semer le chaos ; je dois rétablir l’ordre de mes propres mains. »
« Vous allez mourir. »
« C’est pourquoi je vous ai demandé d’attendre mon retour. »
Une expression complexe se dessina sur le visage de Hendrick. « Ah… C’est là que je ne peux vous égaler. D’un côté, une longue vie ; de l’autre, une chance infime de sauver ma foi… Je n’ai jamais réussi à franchir ce dernier pas. Je ne suis même pas à la hauteur du pape. »
« La foi est la foi. Il nous suffit d’avancer à son service ; nous n’avons pas le temps d’admirer la beauté du monde en chemin. »
Alors que le corps de Martin se mettait à luire faiblement, Hendrick s’agenouilla. « Mon seigneur, veuillez accepter ma foi pitoyable. Permettez-moi de vous aider dans votre voyage. »
Martin sourit et posa une main sur la tête de Hendrick. « Me suivre vous portera bonheur. »
Ainsi s’acheva une cérémonie brève et simple.
Martin marmonna un moment, puis prit la parole. « Il y a une chose qui m’inquiète avant mon départ : Richard. Je crois qu’il s’engagera à l’avenir sur une route semée d’embûches, mais, au fond, nous sommes faits du même bois. »
Hendrick fronça les sourcils. « Mais les troupes de l’Empire sont presque arrivées sur les terres du comte Barton. Je ne peux retenir que ceux qui nous sont loyaux, et peut-être quelques nobles, dans une certaine mesure. »
Martin sourit. « Veillez simplement à limiter nos pertes. Il est difficile de tirer avantage de Richard ; mieux vaut laisser tranquilles ceux qui lui ressemblent, à moins de pouvoir les tuer jusqu’au dernier. »
Tremblant, Hendrick acquiesça. Bien qu’il fût lui-même considéré comme un être épique, il savait que des hommes comme Martin et Richard arpentaient des sommets qu’il n’osait approcher. Nombre de ces êtres connaîtraient une fin prématurée, mais chaque crise à laquelle ils survivraient leur permettrait de s’élever à une vitesse fulgurante.
« Quand comptez-vous partir ? » demanda Hendrick.
« Ce soir. Si j’attends davantage, je risque de ne plus avoir le courage de faire une chose aussi insensée », répondit Martin avec un sourire amer.
……
Peu après, Martin rabattit sa capuche blanche et quitta la chapelle de Hendrick. Alors que son groupe affrontait en silence une tempête de neige pour s’éloigner, il s’arrêta à mi-chemin et leva les yeux vers le lointain.
Des nuages gris obscurcissaient toute vue, tandis que d’énormes flocons s’écrasaient au sol. Pourtant, le regard de Martin semblait traverser les nuages et le vide lui-même pour se poser sur Richard, dans un autre plan. Apercevant un fil du destin, il vit que Richard semblait se diriger vers un abîme de destruction.
« Quel idiot », marmonna-t-il. Mais, en secouant la tête, il oublia presque qu’il agissait lui-même comme un insensé. Le Seigneur radieux avait échoué au paradis, et il avait décidé de s’y rendre pour mener cette mission à bien. Pourtant, il lui aurait suffi d’attendre tranquillement quelques années pour devenir lui-même le prochain Seigneur radieux et obtenir l’immortalité éternelle. Avec le choix qu’il venait de faire, l’échec signifiait la mort.
Pourtant, Martin n’avait pas l’impression d’agir mal. Le statut divin lui importait peu ; contrairement à la plupart des autres, il ne convoitait pas l’immortalité. Son rêve était devenu sa foi, et sa foi consistait à illuminer les confins du monde.