Chapitre 1 319
Inquiétudes cachées
« Combien de soldats ? » demanda Richard, dont l’aura s’embrasa de soif de sang. Les trois anges au service de l’Empire de l’Arbre Sacré se dirigeaient vers un point depuis lequel ils pourraient attaquer Azan très facilement ; ils devaient donc être accompagnés d’une armée.
« Cent cinquante mille de l’Église, trois cent cinquante mille de la noblesse. La cavalerie n’a pas encore rejoint les troupes, répondit Martin sans détour.
— Et quel est leur objectif ? » Richard sourit froidement.
« Hé hé, bien sûr, ils se préparent à marcher sur le Château de la Rose Noire. Ils n’ont pas encore reçu l’ordre de combattre, mais ils vont attendre et observer. »
« Cinq cent mille hommes, c’est beaucoup, mais qu’ils viennent donc m’affronter. »
Martin rit. « De toute évidence, ce n’est pas le meilleur moment. Mais cela pourrait changer très bientôt. »
« Vous… me forcez à abandonner Faelor ? »
Martin sourit. « Non, je trouve seulement que l’occasion de vous éliminer se présente. »
……
Lorsque le visage de Martin disparut du cercle de communication, Richard fronça les sourcils. Il comprit que cette menace n’était pas en l’air : même Martin ne pouvait pas mobiliser cinq cent mille soldats pour plaisanter. S’il ne gérait pas correctement la situation à Faelor et se laissait entraîner dans un bourbier, les troupes de l’Empire de l’Arbre Sacré déferleraient sur Azan.
Les Archeron avaient officiellement réintégré l’Alliance sacrée, mais ils avaient piétiné toutes les autres familles pour y parvenir. Tous ceux qui auraient pu leur venir en aide étaient encore humiliés, et Richard était certain qu’aucun d’eux ne les soutiendrait si un empire entier les attaquait. La Famille Anan pourrait peut-être le faire, mais elle était trop faible pour tenir tête à cet adversaire plus d’un jour ou deux, tout au plus.
Richard eut l’impression que Martin l’avait averti, que l’enfant divin avait compris son indécision. Toutes les familles qui avaient tenté de combattre les faucheurs avaient payé un lourd tribut sans rien y gagner ; renoncer était donc la seule décision raisonnable. Il devait lui-même en convenir, et pourtant… cela lui semblait injuste.
Chassant ses inquiétudes, il se téléporta au palais royal pour voir Apeiron. À ce stade, les lieux avaient presque entièrement été reconstruits. La résidence de l’impératrice avait retrouvé son aspect habituel, mais quelques signes de travaux subsistaient pour qui savait les repérer. Conduit directement dans le vestibule de ses appartements, il les remarqua pendant qu’il attendait qu’elle sorte.
Apeiron ne tarda pas : quelques minutes plus tard, elle apparut. Elle venait de prendre un bain et se séchait encore ; seule une serviette la couvrait tandis qu’elle s’avançait. Elle s’assit avec un sourire en coin. « C’est à propos des faucheurs ? »
« Oui, mes forces sont un peu mises à rude épreuve, répondit Richard en hochant la tête.
Elle haussa un sourcil et croisa les jambes, lui laissant entrevoir un instant la peau de ses cuisses. Un sourire lui vint lorsqu’elle le vit rougir légèrement, mais elle le laissa reprendre contenance et poursuivre : « J’aimerais que tu te serves du nom de l’Alliance sacrée pour faire pression sur l’Empire de l’Arbre Sacré. Je viens de parler à Martin et je sais qu’ils ont rassemblé cinq cent mille soldats et qu’ils avancent vers mes terres. Si je subis trop de pertes contre les faucheurs, ils nous déclareront immédiatement la guerre.
« Tu es allé voir Martin juste avant de venir ?
Le sourire d’Apeiron se fit énigmatique, mais Richard hocha tout de même la tête. « Oui.
« Donc, tu l’as cherché, et il t’a menacé. »
Richard fronça les sourcils, puis acquiesça de nouveau.
« Hé. Alors, voici ma décision : je ne t’aiderai pas. »
Cette réponse stupéfia quelque peu Richard, qui fronça les sourcils, perplexe. Leur relation avait beau être tumultueuse, il avait fini par croire qu’ils étaient désormais très proches. Pourquoi refusait-elle de l’aider alors que les Archeron étaient en danger ? Elle n’avait même pas besoin d’agir : il lui suffisait de se montrer pour que l’Empire de l’Arbre Sacré recule.
Faisait-elle comme Martin ?
« La Voie du Sang des Archeron était grandiose, reprit-elle en interrompant ses pensées. Mais elle t’a valu beaucoup d’ennemis. Je suis presque certaine que la plupart des familles qui nous sont subordonnées se réjouiraient de te voir chassé de Faust. Si j’en ai l’occasion, je ne verrais aucun inconvénient à renvoyer personnellement toute ta famille dans l’abîme. À moins, bien sûr, que tu acceptes de faire des compromis… »
Elle leva une jambe et la posa sur sa cuisse, agitant les orteils pour lui faire comprendre. Cette fois, elle ne portait ni bottes ni vêtements, mais Richard ne parvint pas à se résoudre à embrasser ce pied délicat. Apeiron était du genre à tenir parole, mais il s’était promis de ne plus jamais subir une telle humiliation.
Le cœur aussi sombre que les nuages au-dessus de la baie de Floe, Richard écarta sa jambe et prit congé. Julian l’accompagna jusqu’au portail, puis il regagna son île.
……
Julian retourna rapidement auprès d’Apeiron. « Votre Majesté, pourquoi ne pas lui prêter main-forte ? Même pas besoin de l’annoncer officiellement… Après toutes ces années, vous avez enfin trouvé quelqu’un qui vous plaît… Je crois qu’il serait bon de le traiter un peu mieux.
« Grr… Moi aussi, je voulais l’aider, mais… Ah, il m’a mise de mauvaise humeur en partant », grogna Apeiron.
« Hein ? Pourquoi ?
« Parce qu’il est allé voir quelqu’un d’autre avant moi ! »
Julian ne sut que penser de cette raison. Elle était plutôt absurde, mais, d’une certaine manière, elle semblait aussi valable.
……
Richard regagna son île, le cœur lourd, incapable de comprendre comment une demande d’aide avait pu se transformer en deux menaces d’anéantissement. Tout ce qu’il avait appris, au bout du compte, c’était les dangers auxquels il risquait d’être confronté.
De retour dans son bureau, il reçut d’un serviteur une lettre de l’Empire millénaire. Les sceaux qui l’ornaient signalaient à la fois son importance et son caractère confidentiel, et elle portait les armoiries du prince Tumen. Richard comprit aussitôt qu’elle concernait l’autre monde et, malgré la menace des faucheurs, il l’ouvrit sans attendre.
La lettre venait de Macy, et son contenu était assez simple. On avait mené des recherches et découvert des indices concernant l’autre monde, ainsi qu’un passage potentiel pour s’y rendre ; mais ces informations ne lui seraient transmises qu’à condition qu’il assume la responsabilité de ses actes passés. La lettre s’achevait ainsi : « Alors, Votre Grâce, dans quel état d’esprit êtes-vous à présent ? »
Après l’avoir lue, Richard ne sut que répondre. Il semblait bien avoir dépassé les bornes la nuit où il avait fait de Macy sa rune, et elle lui en gardait rancune, qu’elle choisissait maintenant d’exploiter. Malheureusement, il n’avait pas le temps de s’occuper d’elle. Il lui répondit brièvement que son humeur s’améliorerait considérablement si elle lui transmettait les informations, puis laissa entendre clairement que tout serait possible une fois sa guerre contre les faucheurs terminée. D’ici là, elle ne pourrait le trouver qu’à Faelor.
Après avoir scellé la lettre et chargé un serviteur de la faire porter, il informa Alice que l’Empire de l’Arbre Sacré rassemblait ses troupes sur le territoire du comte Barton. Elle devait retirer son armée et se concentrer sur la défense, ripostant au moindre signe d’agression. Il contacta également Blackgold et lui ordonna, à lui, le nain gris, de se méfier de Deepblue et de se consacrer à la production des canons-tonnerre.
Tout étant organisé, il partit aussitôt pour Faelor. Mais il avait à peine quitté son bureau qu’un mage accourut avec la réponse de Macy : une lettre qui ne contenait qu’un « Attends-moi ! » La rapidité de sa réponse le laissa perplexe, mais, faute de temps pour attendre, il chargea le mage de veiller sur les marchandises destinées à Faelor. Puis, rassemblant une escouade de chevaliers runiques, il se téléporta au Château de la Rose Noire et s’immobilisa à la vue d’une jeune fille en armure dorée, une lourde épée dans le dos.