Chapitre 1 317
Plan d’évacuation
Richard se trouvait dans son centre de commandement, à Bluewater, et contemplait d’un air renfrogné une carte de Faelor. Le cerveau cloné éloigné lui avait déjà transmis le compte rendu de la bataille, et le bilan était désastreux. Il avait perdu une guêpe et trois cents soldats d’élite, tandis que les Faucheurs n’avaient perdu qu’un seul engin volant, après qu’un officier de niveau quatorze eut déployé toute sa puissance.
La seule maigre consolation tenait à la taille relativement réduite des forces ennemies ; pourtant, la guêpe n’avait apparemment rencontré qu’un petit détachement. Comment les Faucheurs auraient-ils pu détruire des plans entiers, sinon ? Malheureusement, il ne disposait pas de beaucoup d’informations fiables.
Après réflexion, il décida d’envoyer le cerveau cloné le plus proche rassembler toutes les troupes aériennes des environs et d’engager le combat contre les machines. Le cerveau était lui-même assez puissant et, accompagné d’une centaine de serpents ailés de niveau douze, il partit aussitôt livrer une grande bataille.
Une grande bataille qui dura une minute et six secondes. Toutes les forces de Richard furent anéanties en ce laps de temps dérisoire, et le cerveau cloné ne diffusa qu’un bref extrait des images qu’il jugeait importantes. On y voyait une imposante machine au sol, dans laquelle des scarabées mécaniques transportaient en file des cubes rouges et blancs. Sur une autre partie de l’image, un scarabée, au loin, découpait le cadavre de la guêpe ; un autre séparait les pièces d’armure des humains morts et tentait de les compacter.
Cette scène le laissa stupéfait. Cela ressemblait étrangement à la manière dont les drones de la mère de couvée récoltaient les ressources ! La seule différence était que les drones étaient des êtres vivants, tandis que les machines des Faucheurs semblaient presque entièrement mécaniques. Pourtant, leur façon de s’acquitter de leurs tâches montrait clairement qu’elles possédaient elles aussi une forme d’intelligence, qui n’était pas inférieure à celle de ses drones.
À l’issue de cette bataille, Richard perdit toute maîtrise du ciel au nord-est, allant jusqu’à sacrifier un précieux cerveau cloné, mais il avait aussi obtenu des renseignements essentiels. De toute façon, aucun de ses drones n’aurait pu s’échapper : les plus petites machines des Faucheurs se déplaçaient presque deux fois plus vite que le cerveau cloné. Le sacrifice restait donc acceptable.
Les attaques des serpents ailés révélèrent que les Faucheurs résistaient fortement à la plupart des magies. Ils étaient presque insensibles au froid, mais les sorts de chaleur et de foudre avaient tout de même un certain effet. Même les plus petites machines de guerre étaient extrêmement puissantes et faites de métal ; les attaques de plein fouet des serpents ailés ne leur laissaient que des éraflures. La bataille entière n’avait détruit que dix des plus petites, tandis que les plus grosses étaient restées parfaitement intactes.
Richard contacta aussitôt Gangdor et lui ordonna de se concentrer sur la défense en attendant des renforts. Il recentra la carte sur le Canyon Mugissant et désigna plusieurs zones importantes à explorer. Il envoya un autre cerveau cloné dans les airs, à la tête d’une escouade de bêtes volantes qu’il divisa en deux groupes chargés de ratisser les environs, l’un d’est en ouest, l’autre du nord au sud. Puis il traça une ligne près d’un territoire peu peuplé, vers l’extrémité orientale de l’Empire du Triangle de fer ; des dizaines de bêtes volantes partirent défendre cette position.
……
Une fois la première vague de mesures organisée, Richard se téléporta au Trône gelé et rejoignit l’empereur Salwyn dans le palais. L’homme avait maigri ces derniers jours, mais son aura s’était affermie au point d’être désormais à la hauteur de son rang de souverain de l’Empire du Triangle de fer. Bien sûr, toute cette majesté s’effaça lorsqu’il s’inclina respectueusement. « Votre Majesté. »
Richard lui répondit par un sourire. Même si cela faisait un certain temps qu’il avait écrasé l’Empire, Salwyn semblait bien comprendre sa position et ne songeait même pas à réclamer son indépendance. Cette loyauté méritait désormais récompense. « Vous avez bien administré le pays ces dernières années. Où en est votre armée ? »
« Les dix corps d’armée d’origine ont été reconstitués et rééquipés, et nous en avons ajouté dix autres. Nous avons aussi vingt divisions secondaires qui ont terminé leur formation de base, ainsi que cinquante brigades de miliciens. En tout, nous disposons de plus de quatre millions de soldats prêts à combattre. »
« Pas mal, mais il nous manque encore un million d’hommes pour atteindre notre objectif. »
« Cette armée est déjà assez puissante pour balayer Faelor, et elle reste pourtant sans commune mesure avec la vôtre. Vous ne m’avez jamais expliqué pourquoi il fallait réunir des forces pareilles », déclara Salwyn, perplexe. Entretenir une armée de cette taille représentait un fardeau colossal ; sans le soutien de Richard, il aurait été ruiné.
Richard soupira. « L’ennemi dont je vous ai parlé est arrivé. Il est terrifiant. Même en mobilisant toutes mes forces, je ne suis pas sûr de pouvoir le vaincre. »
« Impossible ! » Les yeux de Salwyn s’écarquillèrent. Pour avoir été dans le camp adverse, il savait à quel point l’armée de Richard était puissante. Un homme doté d’un tel pouvoir n’aurait eu aucun mal à conquérir tout Faelor ; seules ses obligations ailleurs et son intérêt nouveau pour le divin l’en avaient empêché. Que signifiait donc le fait qu’un homme ayant arraché Runai à son trône doutât désormais de la victoire ? C’était celui dont les trois dieux vassaux ravageaient actuellement le sud !
Richard lui résuma brièvement la situation avec les Faucheurs, sans s’attarder sur la stupeur de l’empereur. N’importe qui aurait été bouleversé en apprenant que son plan allait être détruit.
« Que dois-je faire, alors ? » finit par demander Salwyn.
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« Rassemblez vos principaux subordonnés ; je les emmènerai sur mon plan. Le nombre de personnes sera limité : mieux vaut ne pas dépasser dix mille. Organisez aussi vos défenses et préparez-vous à combattre les Faucheurs. Ce sera peut-être inutile, mais chaque instant compte. »
« Vous… renoncez à Faelor ? »
« J’en suis désolé, mais c’est inévitable. J’ignore à quelle vitesse les Faucheurs attaqueront, et j’ignore combien ils sont. Ils pourraient être à vos portes dès le mois prochain. Vous devez être prêt à partir d’ici la fin de la semaine. »
« … Je comprends. Il me faudra des guêpes. Combien pouvez-vous m’en céder ? »
« Hmm… Vingt, tout au plus. »
« Seulement… Laissez tomber. » Salwyn esquissa un sourire amer et ne dit rien lorsque Richard lui tapota l’épaule. L’Empire du Triangle de fer ne représentait évidemment pas grand-chose pour un homme directement responsable de millions de citoyens ; si Richard lui accordait vingt guêpes, c’était sans doute en raison de sa valeur personnelle. Elles pourraient transporter les dix mille personnes en deux voyages et, en se dépêchant, revenir probablement à temps pour en sauver quelques milliers de plus.
Richard remit ensuite une carte à Salwyn, où figuraient les lignes de défense et les déplacements des troupes. Tout était organisé autour des terrains les plus faciles à défendre de l’Empire. Même si cela n’arrêterait pas l’attaque des Faucheurs, Richard espérait au moins en ralentir la progression.
Pourtant, Salwyn frissonna en examinant les lignes. S’il suivait ce plan, des dizaines de grandes villes de l’est seraient abandonnées à leur sort. Cela représentait des dizaines de millions de personnes ! Malheureusement, Salwyn était lui-même un général remarquable. Il comprit que cette ligne offrait les meilleures chances de succès et finit par hocher la tête, acceptant les ordres.
Le temps pressait, et chaque seconde comptait. Richard n’avait pas le loisir de réconforter Salwyn ; il retourna donc à Bluewater et se mit à préparer la suite. Il comptait faire de l’Empire du Triangle de fer et de la Terre du Tumulte des bastions défensifs, pour freiner l’avancée des Faucheurs et donner à ses troupes le temps de battre en retraite. En poussant le portail à sa capacité maximale, il pourrait évacuer cinq cent mille personnes de Faelor. Le coût n’était pas le principal problème : s’il tentait d’accélérer davantage le passage des réfugiés, le portail se déstabiliserait et pourrait même devenir inutilisable. D’après ce qu’il avait vu, ses troupes ne pourraient pas retenir les Faucheurs plus d’un mois.
Cela dit, un portail plus grand aurait pu être tout aussi dangereux. Les Faucheurs n’avaient encore jamais traversé de portail, mais on ne pouvait pas fonder ses décisions sur de simples témoignages. Richard se retirerait et abandonnerait Faelor, prêt à fermer le portail au premier signe de danger.