Chapitre 1 315
Terres du Cauchemar
Richard s’estima heureux que le système de points de récompense l’eût rendu obscènement riche ; sans cela, il n’aurait pas su comment financer l’effort à venir. Cette guerre finirait pourtant à coup sûr par engloutir les cinquante offrandes de premier ordre, si elle durait assez longtemps.
Alors qu’il partait pour l’Église du Dragon éternel, la nouvelle de la situation se répandit dans Faust et aux quatre coins de Norland comme une traînée de poudre. Les faucheurs étaient apparus dans son plan central !
Les réactions furent mitigées. Certains seigneurs s’inquiétèrent pour lui et contactèrent aussitôt les Archeron afin de lui offrir leur soutien, tandis que d’autres se réjouirent de son malheur. Toutes sortes de complots prirent racine avant même le lever du soleil, le lendemain matin.
La plupart des grandes puissances indépendantes se préoccupèrent davantage d’une autre nouvelle. Les deux champs de bataille donnant actuellement droit à des points resteraient ouverts, mais la plupart des ressources militaires seraient retirées des listes pour quelque temps. Parallèlement, les combats contre les faucheurs seraient eux aussi pris en compte pour les points, et quiconque souhaitait participer pouvait contacter les Archeron et se rendre à Faelor.
Comme toujours, Noelene présida la cérémonie à l’Église, tandis que Richard porta lui-même jusqu’à l’autel un coffre gigantesque, plusieurs fois plus grand que lui. Comme tant de fois auparavant, l’écran de force temporelle l’isola du reste de Norland, et l’autel s’enfonça dans les profondeurs du fleuve du temps.
Richard déposa les offrandes sur l’autel une à une, observant leur transformation en pure force temporelle, ensuite échangée contre la grâce divine. Il commença par renforcer le portail entre Faelor et Norland jusqu’à ce qu’il ne puisse plus être amélioré, puis convertit la grâce restante en une grande quantité d’équipement et de matériaux permettant à ses ateliers et à la mère de couvée de fabriquer des armes de niveau épique. Ses suivants étaient convenablement armés, mais il lui fallait une armée au meilleur de sa forme s’il voulait évacuer tout le monde.
Cette fois, le Dragon Éternel se montra particulièrement attentif à ses besoins et ne lui posa aucune difficulté pour achever sa liste. À la fin de la cérémonie, Richard ressortit avec une douzaine de coffres d’argent contenant tout ce dont il avait besoin. Contrairement aux modèles norlandiens, ces coffres étaient simples et lisses, conçus uniquement dans un souci de fonctionnalité. Peut-être était-ce dû à l’ampleur de l’échange, mais les marchandises avaient cette fois été emballées au lieu d’être livrées en vrac.
Au milieu des sacrifices, Richard se souvint de la machinerie broyée de l’Empreinte de la Fin des temps, qu’il avait dans sa poche, et la jeta elle aussi sur l’autel. Il fut un peu surpris de la voir démantelée, puis se rappela que le dragon l’avait informé qu’un bonus serait accordé pour tout ce qui concernait les faucheurs. Par coïncidence, la force temporelle de cette offrande se condensa en cristaux divins sans qu’il puisse choisir, alors même que ces cristaux figuraient bel et bien sur sa liste.
……
Au-dessus des mers du nord-est de Faelor, le ciel se mit à onduler sans bruit. Chaque pulsation, épaisse de plusieurs dizaines de mètres, se propageait sur une centaine de mètres dans toutes les directions. Une forme évoquant un prisme hexagonal se matérialisa lentement au milieu de ces ondulations et flotta silencieusement dans le ciel.
D’étranges faisceaux lumineux balayèrent l’océan en contrebas, se concentrant sur l’horizon lointain. L’objet plongea dans les eaux glacées et descendit jusqu’au fond marin, avant que ses bords inférieurs ne s’écartent et ne tirent des ancres pour stabiliser sa position. Lorsque le pilier s’immobilisa enfin, son autre extrémité ne se trouvait qu’à quelques mètres au-dessus de la surface de l’océan, que l’eau éclaboussait de toutes parts.
Le pilier trembla soudain et éjecta des centaines de tiges d’un mètre de long, chacune large de moins d’un pied. Le métal se déforma pour prendre la forme de divers petits navires de guerre, qui s’éloignèrent en nageant dans toutes les directions. Ils filaient à une vitesse foudroyante, bien supérieure à celle des fameux espadons magiques qui peuplaient ces mers.
À cent kilomètres à l’heure, ces minuscules navires prenaient tout de même le temps d’éliminer toute vie marine sur leur passage. Certains projetaient des filets translucides qui capturaient les cadavres de leurs victimes. Une fois leurs filets pleins, ils ramenaient la chair au vaisseau-mère, avançant rapidement malgré les tonnes et les tonnes de poissons qu’ils traînaient derrière eux.
Des dizaines de navires plus petits remontèrent à la surface, déployèrent leurs ailes et filèrent encore plus vite que ceux qui pêchaient en profondeur. Ceux-là se dispersèrent dans toutes les directions pour reconnaître ce nouveau plan qu’ils allaient bientôt dévorer. La pointe du vaisseau-mère s’ouvrit brusquement et projeta des centaines d’appareils d’un demi-mètre de long, qui se déplaçaient cinq fois plus vite que leurs congénères plus grands. Sa coque commença à se fissurer de part en part.
Le pilier finit par se mettre à bourdonner. Un tiers de sa structure s’en détacha et forma un parallélépipède qui se dirigea lentement vers la côte. Une fois sur la terre ferme, il se transforma en un haut bâtiment hérissé de nombreuses flèches acérées. De petites portes s’ouvrirent à sa base, laissant sortir des dizaines de machines de la taille de petits chiens. Ces créatures semblables à des scarabées se mirent à creuser le sol et rapportèrent au bâtiment caisse après caisse de terre. D’innombrables lignes d’énergie parcouraient désormais sa surface illuminée.
À mesure que d’autres machines sortaient du bâtiment, un autre parallélépipède remonta de l’océan et s’enracina à quelques kilomètres de là. Celui-ci forma un hexagone plus aplati, et une partie des scarabées chargés de terre fut aussi détournée pour l’alimenter. Le nouveau bâtiment se mit rapidement en activité ; son toit s’ouvrit pour envoyer un petit avion de guerre dans le ciel.
La base naissante se fit de plus en plus active, et le rivage commença à reculer rapidement. Vue du ciel, elle ressemblait à une tache noire apparue dans un coin du monde, qui s’étendait à toute vitesse dans toutes les directions.
……
« NON ! » Dans un château au bord de l’océan, Gangdor se redressa brusquement, tiré d’un sommeil manifestement agité. Sa chemise de corps était trempée de sueur, mais même après l’avoir retirée, ce profond malaise ne le quittait pas. Il sortit péniblement du lit et regarda le ciel sombre par la fenêtre. Un coup d’œil à son horloge lui apprit qu’il était déjà dix heures du matin.
Depuis les fenêtres de sa chambre, on apercevait l’océan au loin, d’un gris profond sous le ciel couvert. Le colosse croisa les bras et marmonna quelques jurons ; il allait sans doute bientôt neiger.
Gangdor détestait la neige par-dessus tout. Dans ces contrées du nord, les blizzards duraient des jours entiers et pouvaient interrompre toutes les marches et les guerres. Chauve et réfractaire au port du casque, il trouvait aussi extrêmement agaçant de sentir les flocons fondre sur sa tête.
« GARDES ! » cria-t-il en enfilant des vêtements propres. Une troupe de gardes personnels et d’assistants se hâta de venir l’aider à revêtir son armure. Son froncement de sourcils s’accentua à mesure qu’il écoutait le rapport. « Pourquoi traînent-ils encore ? Je leur ai ordonné de partir !
« Mon seigneur, les deux régiments ont commencé à se préparer dès que possible, mais il ne s’est écoulé que vingt heures depuis l’ordre de repli. Ils attendent encore les unités frontalières et préparent les provisions…
— Préparez-vous le cul ! Ils partiront dans dix heures ; tout ce qui ne sera pas prêt d’ici là, ils le laisseront derrière eux !
— O-oui, mon seigneur ! » L’assistant s’inclina en tremblant de peur. Normalement, il fallait au moins deux jours pour qu’un régiment de plus de mille hommes se mette correctement en marche ; cependant, ici, la parole de Gangdor faisait loi, et ils partiraient dans dix heures. Pourtant, même en allant transmettre les ordres, l’assistant doutait encore. Cette armée était stationnée pour surveiller les duchés le long de la côte orientale, mais la veille, Gangdor avait soudain ordonné à toutes les troupes de regagner l’Empire du Triangle de fer par différentes routes. L’ordre était totalement inattendu et le délai impossible à respecter.
L’armée était stationnée là depuis trois ans et savait désormais que d’épaisses chutes de neige avaient bloqué les principales routes de la région. La marche serait lente et pénible, et aurait dû être inutile à une époque où tous les pays cessaient les hostilités. Un ordre d’évacuation à ce moment-là était déroutant, et quelque peu inquiétant lui aussi.