Chapitre 1 314
L’approche des Faucheurs
Richard n’eut pas le temps de se demander pourquoi les Faucheurs étaient arrivés des années avant la date estimée par Ferlyn : son esprit était accaparé par les centaines de terrifiantes machines de guerre qu’il avait aperçues en tentant d’en analyser les propriétés. Un frisson lui parcourut l’échine et le paralysa ; une vague de pure terreur dont il ne parvenait tout simplement pas à se débarrasser !
Depuis son entrée dans le royaume légendaire — non, depuis qu’il s’était aventuré en Terre du Crépuscule —, Richard n’avait jamais éprouvé une peur aussi profonde. Il était incapable de mesurer la terreur que les Faucheurs lui inspiraient. Beaucoup estimaient que l’inconnu était ce qui effrayait le plus, mais il savait que l’inconnu pouvait être n’importe quoi. Ce qui le terrifiait vraiment, c’était ce qu’il ne connaissait qu’un tout petit peu : il avait une idée de ce dont ils étaient capables, mais aucune de la façon de les contrer.
L’Empreinte de la Fin des temps se brisa complètement entre ses mains. Les mécanismes scellés en jaillirent et deux rayons lumineux fusèrent vers sa poitrine. Ils transpercèrent sa robe et lui brûlèrent la poitrine, laissant des cicatrices. Par réflexe, il bougea et réduisit le métal en miettes. Ce n’est qu’alors qu’il retrouva sa mobilité. Il ouvrit lentement la main gauche et découvrit une sphère de métal irréparable.
Il ôta sa robe pour examiner les cicatrices sur sa poitrine. Elles n’étaient ni profondes ni larges ; la blessure était minime. Mais le plus effrayant, c’était que la machine qui l’avait attaqué ne dépassait pas la taille d’un doigt ! Même Apeiron ne pouvait pas lui faire grand mal sans le renfort des lois ; cette chose était plus puissante qu’un saint !
Il ramassa le tas de métal détruit et se releva, ordonnant à tous ses suivants de rentrer et de se rassembler immédiatement au Château de la Rose Noire. Une heure plus tard, il se trouvait au centre de commandement, où tous étaient réunis, à l’exception de Cyrden et de Senma, occupés à gérer ses plans.
Une immense carte de Faelor couvrait le centre de commandement. Richard se tenait devant, silencieux. Il attendit quelques minutes après l’arrivée du dernier de ses suivants, puis se retourna et déclara d’une voix grave : « Faelor fut le premier plan que j’ai conquis. Il va maintenant devenir le premier que je perds. Les Faucheurs sont là. »
Un silence de mort s’abattit sur la salle. Personne ne savait quoi dire. Ceux qui avaient pris part aux guerres précédentes avaient entendu les légendes des Faucheurs, une horde de bêtes inarrêtable qui, disait-on, s’attaquait à des plans entiers. Aucun plan n’aurait survécu à leur assaut.
Ceux qui, comme Asiris, avaient rejoint Richard tard dans sa vie peinaient à comprendre l’attachement qu’il éprouvait pour Faelor. Seuls Waterflower, Tiramisu et les autres connaissaient ses sentiments : c’était le plan qu’ils avaient combattu jusqu’aux portes de la mort avant de le conquérir, celui où ils auraient dû mourir, selon toute vraisemblance. Dix fantassins avaient accompagné son groupe sur Faelor ; tous les dix étaient retournés à leurs tombes. Le frère aîné de Tiramisu aussi, et l’innocence du groupe.
Asiris prit la parole le premier : « Votre Grâce, nous devons nous préparer au combat. Il nous faudra leur résister jusqu’à ce que nous ayons achevé notre retraite. »
Richard garda le silence, tout comme le reste de ses suivants. Les incidents précédents impliquant les Faucheurs avaient montré qu’ils n’empruntaient pas les portails entre les plans. Cela signifiait qu’on pouvait les laisser ouverts jusqu’au dernier moment pour évacuer les troupes. L’intention d’Asiris était claire : il voulait retirer autant de soldats et de ressources que possible, gagner du temps pour sauver tout ce qui pouvait l’être. Faelor et ses habitants étaient condamnés, supposait-on.
Asiris avait à peu près l’âge de Gaton. Richard comptait quelque peu à ses yeux, mais Faelor en soi ne l’intéressait pas. Il avait un regard objectif sur la situation, contrairement à la plupart des autres suivants de Richard.
Richard finit par hocher la tête. « Je sais. Nous devons nous organiser. »
La première tâche consistait à renforcer le portail de Faelor en lui faisant des offrandes, jusqu’à ce qu’il puisse mobiliser toute son armée à travers celui-ci. Ensuite, il mobiliserait le plan lui-même. La mère de la couvée enverrait plusieurs éclaireurs pour déterminer où se trouvait la tête de pont, tout en dirigeant toutes les troupes vers Bluewater et le Phare du Temps. Il ne pouvait, au minimum, abandonner les habitants qui l’avaient suivi pendant des décennies ; il les évacuerait, eux et leurs familles, vers Norland.
Il ne fallut qu’une demi-heure pour distribuer les ordres. Richard se préparait à ce scénario depuis des années ; il n’eut donc pas beaucoup à réfléchir. Une fois chacun affecté à une tâche, il jeta un regard vers un groupe assez particulier, qui attendait dans un coin de la salle : Ironshield et ses compagnons, quatre légendes et dix saints.
Ce groupe était différent de ses suivants ; il s’apparentait davantage à des mercenaires engagés par les Archeron. Richard marmonna un moment, puis s’adressa à Ironshield : « Tu devrais comprendre la situation actuelle. Les Archeron vont devoir se concentrer sur la lutte contre les Faucheurs pendant un certain temps. La menace dépasse tout ce que nous pouvons imaginer, et même des légendes risquent d’y laisser la vie. La situation a changé depuis le début de notre partenariat ; tu as donc le choix. Si tu décides de rester, je te traiterai comme un suivant. Sinon, tu peux partir dès maintenant, cela ne pose aucun problème. Tu peux retourner sur les champs de bataille où l’on gagne des récompenses, si tu le souhaites. »
Ironshield était le chef tacite de ces puissants guerriers, mais ils venaient de partout et la plupart ne se connaissaient même pas avant leur recrutement. Il s’avança. « Votre Grâce, ma solde augmentera-t-elle si je reste ? »
« Elle doublera, et je vous accorderai des points pour chaque Faucheur tué. »
« Alors, je resterai. »
« Ce sera dangereux », lui rappela Richard en le fixant.
« Hé, qui n’a pas frôlé la mort quelques fois, à ce niveau ? Je veux continuer à progresser, c’est plus important que le danger. Si je survis à cette bataille, je monterai probablement de niveau. »
Richard hocha la tête et se tourna vers les autres. Beaucoup acquiescèrent : les choses seraient dangereuses, mais les récompenses seraient à la hauteur. Devenir un aide de confiance de Richard Archeron était en outre une occasion qui s’offrait rarement, même aux légendes. Il était au sommet de Norland en matière de runes, de puissance et de force militaire ; il menaçait de rivaliser avec l’Empereur Charles et de fonder sa propre ère.
Norland comptait déjà trois grands empires humains, mais il restait encore beaucoup de territoires à se partager sur le plan. Les humains pouvaient toujours s’étendre et conquérir le Grand Nord, Lithgalen ou Klandor pour fonder de nouveaux empires, voire unifier les petits pays indépendants du continent.
Finalement, une seule légende et une poignée de saints décidèrent de partir. Une fois qu’ils furent partis, Richard demanda à Asiris de lui apporter une boîte de parchemins magiques. « Nous traversons une période difficile ; je ne peux pas me permettre qu’une trahison ou un changement de loyauté nous porte préjudice. Ce sont des contrats d’asservissement illimités, mais je vous donnerai une nouvelle possibilité de choisir une fois la guerre contre les Faucheurs terminée. Ceux qui resteront pourront continuer à me servir, et je ferai annuler les contrats de ceux qui souhaiteront partir. Si vous le voulez, je peux l’ajouter au texte même du contrat. »
Ironshield prit un parchemin sans hésiter et y inscrivit son nom avec son sang. Dès qu’il eut fini, le contrat brûla et se transforma en deux symboles d’or sombre, qui s’envolèrent l’un vers lui, l’autre vers Richard.
Un mage légendaire qui se tenait à proximité ouvrit de grands yeux, stupéfait. « La Langue du Chaos ? »
Richard acquiesça. « Faite de mes mains. »
Le mage frissonna. Ayant grandi dans un monde régi par l’ordre, la plupart des puissants de Norland avaient appris à briser les contrats d’esclavage fondés sur son pouvoir. Que Richard puisse utiliser la langue divine était déjà stupéfiant ; qu’il recoure au pouvoir du chaos garantissait pratiquement que son contrat surpasserait ceux de presque tous les habitants de Norland. Seule une personne maîtrisant le chaos mieux que lui pouvait espérer briser le contrat sans en subir les conséquences.
Le mage n’hésita pourtant qu’un instant avant de serrer les dents et de signer. Richard poussa un soupir de soulagement lorsque tous les puissants restants eurent eux aussi signé. Ils partirent pour Faelor, tandis qu’il s’en allait faire des offrandes avec les immenses richesses qu’il avait accumulées.