Chapitre 1 313
Souvenirs des Ténèbres
Le pape expliqua à Richard qu’il pouvait lui faire vivre temporairement les Ténèbres, en le plongeant dans ses souvenirs pour lui transmettre tout ce qu’il y avait vu et ressenti. Cette expérience lui révélerait même les lois des Ténèbres, qu’il pourrait ainsi analyser.
C’était une capacité inattendue, l’équivalent d’un voyage sans risque pour se préparer à celui qu’il entreprendrait réellement. Impossible d’estimer la valeur d’une telle chose. Après avoir jeté un regard à Martin, Richard hocha lentement la tête. Une seconde plus tard, le vieil homme marmonna quelque chose avant de tendre la main pour lui toucher le front.
Richard se retrouva soudain plongé dans le noir, sans rien voir ni entendre. Tous ses sens étaient bouleversés, les réactions de son corps réduites à néant, au point de n’avoir plus aucun sens.
Pourtant, l’instant d’après, tout se transforma en lumières colorées. Mais la sensation était étrange : sa perception semblait avoir changé, les sons avaient des couleurs et la lumière, du volume. Tous ses sens s’étaient mêlés en un vaste ensemble difficile à déchiffrer, et la panique le gagna ; il dut la réprimer.
Plus il tentait de remettre de l’ordre dans ce chaos, plus il s’embrouillait. L’ordre naturel établi par le Dragon Éternel ne s’appliquait pas ici, et il n’avait aucun moyen de déchiffrer les informations qui lui parvenaient. Il se calma, activa le Champ de Vérité et comprit que ce qu’il ne pouvait que supposer être ses yeux se faisait plus sonore, tandis qu’il entendait tout autour de lui les lois résonner en chœur.
Nombre de ces lois s’entremêlaient, mais au milieu de ce vacarme, il distingua les ténèbres et le chaos qui sous-tendaient le plan où il se trouvait. Il entreprit d’analyser ces lois, mais se heurta aussitôt à un obstacle : il se rendit compte que sa bénédiction de sagesse ne lui servait à rien. Ses modèles d’analyse habituels étaient totalement inopérants ici ; il lui fallait donc en bâtir un nouveau pour s’adapter à ce monde.
Une voie s’ouvrait devant lui. Il s’installa et se mit à ses calculs. Heureusement, les opérations de base ne lui posaient plus trop de difficultés, et il obtint bientôt des résultats. Après avoir ajusté ses sens au nouveau modèle qu’il avait élaboré, il découvrit enfin un monde étranger, entièrement nouveau.
Un vieil homme décharné lui barra la vue avant qu’il ait pu l’examiner de plus près, l’arrachant à ce monde. Les couleurs se déformèrent une fois de plus, mais, cette fois, il rétablit rapidement ses sens et retrouva le pape et Martin dans le petit sanctuaire.
Le pape paraissait bien plus faible qu’auparavant, si pâle qu’on aurait dit qu’il venait de livrer un combat acharné. D’une main, il tenait l’écrin contenant la Louange de la Lumière ; de l’autre, il agitait le bras, épuisé.
« Allons-y. » Martin entraîna Richard dehors, puis le fit passer par plusieurs portails jusqu’à une autre petite église, quelque part dans l’Empire de l’Arbre Sacré. C’était là qu’il résidait actuellement.
Une fois assis pour discuter, Richard comprit enfin ce qui venait de se passer. L’expérience des Ténèbres vécue par le pape était son plus grand atout. À son retour, il avait acquis le terrifiant pouvoir de matérialiser ses souvenirs et d’y entraîner autrui. Les lois des Ténèbres différaient entièrement du système établi par le Dragon Éternel, au point qu’il était difficile de suivre ne serait-ce que le cours de ses propres pensées. La plupart de ses adversaires seraient incapables de s’adapter et resteraient catatoniques jusqu’à la fin de leurs jours.
Voilà pourquoi Martin s’était toujours méfié du pape. Conscient de ses propres limites, l’enfant divin savait qu’il ne pourrait jamais s’échapper de ces souvenirs. Bien sûr, un tel pouvoir devait avoir un prix. Chaque fois qu’il les matérialisait, le pape perdait ses souvenirs, et la rumeur voulait qu’il ne puisse recourir à cette capacité que trois fois en tout. Il s’en était déjà servi pour éliminer deux ennemis extrêmement puissants, mais rien que cette utilisation avait suffi à rendre Hendrick méfiant. Martin, lui, mourrait à coup sûr, tandis que le sort d’Hendrick se jouerait à pile ou face.
Or, le pape avait utilisé cette occasion sur Richard, ce qui signifiait qu’il venait de renoncer à la seule carte dont il disposait pour tenir ses rivaux en respect. Le vieil homme restait un adversaire redoutable, mais il avait perdu une bonne part de sa puissance.
Cette explication permit enfin à Richard de comprendre pourquoi Flowsand avait voulu qu’il défie le pape avant de partir à sa recherche. Elle devait savoir que le pape l’enverrait dans ses souvenirs ; s’il y survivait, il en apprendrait davantage sur les Ténèbres. Et s’il y mourait, il lui arriverait la même chose lorsqu’il tenterait réellement de les franchir.
Une autre question taraudait Richard : pourquoi le pape tenait-il tant à la Louange de la Lumière ? Malheureusement, Martin se contenta de sourire sans répondre, indiquant clairement qu’il ne comptait pas révéler ce secret.
Après lui avoir laissé le temps de réfléchir, Martin poursuivit : « Le vieil homme te doit encore le paiement de la rune, soit le double du prix habituel pour une rune de ce genre. Donne-moi un montant, et je le convertirai en matériaux que je ferai livrer. »
Richard était ravi de plumer l’Église de la Gloire. Il inscrivit un prix assez élevé, puis hocha la tête. « Il vaudrait mieux que tu me fournisses des matériaux capables de contenir la puissance des lois.
— Ça marche. Il m’a aussi demandé de te remettre ceci. »
Martin lui tendit un bout de papier sur lequel figurait une seule phrase, écrite en langue divine : « La liberté a un prix ; les chaînes les plus lourdes pèsent sur le monde le plus vaste. »
Richard ne comprit pas ce que cela signifiait, et Martin n’avait pas l’intention de le lui expliquer. Il se la répéta plusieurs fois à voix basse, finit par la mémoriser, puis prit congé.
« Attends ! » Martin arrêta Richard au moment où il partait. « Sois prudent. Je viens de recevoir un avertissement du Destin : un grand danger semble s’approcher de toi.
— Pourquoi sentirais-tu le danger avant moi ? » demanda Richard en fronçant les sourcils.
— Parce que nos destins sont liés, répondit Martin avec un sourire froid.
— C’est encore ton histoire à la con comme quoi tu veux me tuer ?
— Si je te tuais, ça ne prouverait pas que nos destins sont liés ?
— Mais ça ne m’intéresse pas. Tu peux essayer de me tuer si tu veux, mais tu échoueras. À. Chaque. Fois.
— Ne t’inquiète pas, répondit Martin avec enthousiasme en hochant la tête. Je le ferai !
— Argh… » Richard lui lança un regard noir. « Je devrais juste te tuer et en finir.
Martin sourit de toutes ses dents. « Tu ne peux pas.
— Ah oui ? » Une lueur bleue, menaçante, apparut dans les yeux de Richard. Sa voix était étrangement calme. « Pourquoi ne pas essayer ?
— Tu ne le feras pas. Tu as encore bien des problèmes à régler. Par exemple…
CRAC ! Le visage de Richard se déforma soudain sous l’effet d’une panique totale, et son regard se précipita vers ses bras. Il se tourna aussitôt vers Martin et se leva. « Je dois y aller. Fais-moi envoyer les matériaux plus tard.
— Ne t’inquiète pas, je ne suis pas du genre à ternir ma réputation. Mais ce bruit, à l’instant… quelque chose s’est cassé ?
— Non, pas du tout. Tu as dû entendre autre chose. » Richard avait déjà disparu, filant vers le portail qui menait à Faust.
Immobile, Martin regarda sa silhouette s’éloigner, puis son visage se vida de toute expression. Lorsqu’il se retourna pour donner un ordre à l’un de ses paladins, il semblait enveloppé d’ombre. « Allons voir l’archevêque Hendrick.
— Quoi ? Votre Excellence, n’est-il pas trop tôt ?
— Hélas… Oui, mais la menace est déjà là. Nous n’avons pas de temps à perdre. Allons-y tout de suite.
Le paladin s’inclina et suivit Martin au loin.
…
Richard se téléporta jusqu’à son île, puis dans son bureau. À peine assis, il retroussa ses manches. Un orbe cristallin sombre tomba d’une poche dissimulée. Une fissure lézardait sa surface, et le métal vivant à l’intérieur avait formé deux canons pointés droit sur son visage.
Pour la première fois, il sentit une véritable conscience dans l’Empreinte de la Fin des temps, une âme authentique. Il en percevait l’agressivité pure, et il ne lui fallut qu’un instant pour comprendre ce que cela signifiait.
Les faucheurs étaient là !