Chapitre 131
Mokoff
Tôt le lendemain matin, le groupe renforcé reprit la route de Giantwood Town, d’où il embarqua pour le Port de Mokoff, à l’est. À la vue de Waterflower et de Gangdor, Flowsand fut quelque peu surprise.
Pourtant, les premiers obstacles surgirent avant même le départ. Le groupe ne possédait aucun cheval capable de supporter le poids de Gangdor. De plus, aucun cheval ne laissait Waterflower approcher, et encore moins monter en selle.
Richard dut finalement céder à Gangdor son cheval de guerre personnel, caparaçonné, tandis que Lina choisit la monture la plus docile et lui fit avaler des calmants avant que Waterflower ne parvienne à grimper en selle. Ce ne fut qu’alors que le voyage put commencer sans encombre. À vrai dire, Gangdor et Waterflower auraient préféré gagner Mokoff à pied. À leurs yeux, c’était plus rapide.
Après trois jours de voyage, le petit groupe arriva enfin à Mokoff, une ville portuaire du nord-est de l’Alliance Sacrée, naturellement protégée des vents. Seul le fait que le port de la Constellation fût plus proche de Faust expliquait qu’il fût davantage fréquenté. En outre, une chaîne de montagnes se dressait au nord du port, mais aucune des régions voisines ne possédait de spécialité particulière : la ville ne pourrait donc jamais prospérer.
La seigneurie était pratiquement indépendante, son dirigeant ne semblant jurer fidélité à l’empereur de l’Alliance Sacrée qu’en apparence. Morfan ne payait ses impôts que par formalité, comme preuve annuelle de son « allégeance ». Dans cette ville de dix mille habitants, il était le maître absolu. Un maître absolu réputé pour son audacieux commerce d’esclaves.
En raison de son emplacement, Mokoff accueillait des esclaves de presque toutes les races, des nains gris aux nagas. Son quasi-statut de cité souveraine lui permettait même d’abriter des nobles humains de troisième génération sans titre, ainsi que certaines tribus elfes et ailées. Si l’acheteur y mettait le prix, il pouvait même mettre la main sur des créatures de sang royal ! Toutefois, la vente de ces « marchandises » se faisait dans la clandestinité. Pour conclure l’affaire, les acheteurs devaient disposer de richesse et d’influence ; tous collectionnaient des objets et des créatures étranges comme trophées, ou les acquéraient pour mener des expériences. Chaque parcelle de Mokoff exhalait une odeur de sang et d’argent.
Dès que Richard pénétra sur le territoire du port, une patrouille l’arrêta. Avec des chevaliers runiques, de la cavalerie légère et des mages dans son groupe, il était évident qu’il ne s’agissait pas de simples aventuriers : leur force équivalait pratiquement à celle d’une armée. De quoi attirer tous les regards.
Richard en profita pour observer ceux qui les avaient arrêtés. Les six gardes portaient des armes et des armures d’excellente qualité, dépassant d’au moins vingt pour cent les normes habituelles. Chacun d’eux était au moins de niveau cinq, ce qui donnait une idée de la puissance de Mokoff.
Ce fut le cocher qui accompagnait Flowsand qui négocia avec les gardes. Dès qu’ils aperçurent l’insigne du Dragon Éternel qu’il leur présenta, leur attitude changea du tout au tout. Le chef envoya deux de ses hommes signaler l’arrivée du groupe, puis les conduisit lui-même jusqu’au centre-ville.
Morfan était un homme d’âge mûr qui tenait davantage du marchand que du maître du port, et les négociations avec lui se déroulèrent sans difficulté. Il accueillit Richard et Flowsand avec un enthousiasme de circonstance, puis ordonna à ses hommes de les emmener aussitôt choisir des esclaves.
Pour cette visite, ils se rendirent dans un petit camp d’esclaves à la périphérie de la ville. Il y avait ici trois fois plus de gardes que dans les camps ordinaires, signe évident de la grande valeur des prisonniers. Une autre particularité de l’endroit était l’absence des cris et des plaintes habituels. Seuls les gardes circulaient dans le vaste enclos, qui semblait presque désert. De toute évidence, les esclaves ordinaires avaient été déplacés.
Richard suivit l’assistant de Morfan jusqu’à une baraque au nord du camp. Une odeur âcre leur assaillit les narines dès qu’ils y entrèrent, mais, depuis le camp de la mort, Richard semblait immunisé contre ce genre de choses. Il ne montra aucun signe de gêne en suivant l’assistant, qui en fut surpris et réévalua l’opinion qu’il avait de ce jeune mage.
Plus surprenant encore, Flowsand les suivit cette fois. Son visage, impassible comme toujours, lui donnait l’air de ne même pas remarquer l’insalubrité des lieux.
D’épais barreaux de métal divisaient la baraque en cellules. C’était là que vivaient les esclaves, mais ils n’étaient que sept à occuper toute la bâtisse. Ou plutôt, sept groupes d’esclaves : la plus grande cellule abritait à elle seule deux ogres.
Les ogres attirèrent naturellement l’attention de Richard. Cette race intelligente, répandue dans tout Norland, était apparentée par le sang aux humains comme aux thérianthropes. Cela ne les empêchait évidemment pas de mettre ces « cousins » à leur menu.
La force d’un ogre était à la mesure de sa taille : un adulte parvenu à maturité dépassait aisément celle d’un guerrier de niveau dix. Malgré leur carrure imposante, ils n’étaient pas stupides ; beaucoup estimaient même que leur intelligence n’avait rien à envier à celle des humains et des elfes. La présence de nombreux mages et chamans parmi eux en était la preuve.
Lorsqu’un ogre atteignait un certain niveau de puissance, il pouvait subir une mutation. La plus courante consistait à voir pousser une deuxième tête. Les ogres à deux têtes surpassaient de loin leurs congénères, tant par leur magie que par leur force physique. Pour venir à bout d’une telle puissance, il fallait généralement une équipe d’aventuriers aux classes variées et à la bonne entente.
Richard vit que ces deux ogres n’avaient pas encore atteint leur maturité : leur stature était nettement plus modeste que celle des membres ordinaires de leur race. Pourtant, un malaise lui noua le ventre. Ils étaient propres, presque trop propres pour des ogres. Et contrairement à leurs congénères, prompts à s’emporter, ils semblaient tout à fait détendus. Tandis que Richard les observait, eux aussi dévisageaient le garçon devant eux. Il était évident qu’ils étaient plus intelligents que la moyenne.
« Pourquoi y a-t-il deux ogres ici ? demanda Richard.
— Une équipe d’aventuriers les a découverts dans les montagnes du nord, répondit l’assistant de Morfan. Ils vivaient avec un vieux druide, paraît-il. C’est lui qui les a élevés. Il leur a appris la langue, l’écriture, et même la magie. À son contact, ils ont pris diverses habitudes humaines.
— Et ensuite ? Même en posant la question, Richard pouvait deviner la suite.
— Ensuite… » L’assistant haussa les épaules. « L’équipe a compris ce qu’ils valaient, alors ils ont tué le druide et nous ont vendu les ogres. Ah, c’était la première fois que maître Morfan dépensait dix mille pour un seul ogre ! Mais c’est normal : ils sont très intelligents, bien plus que la moyenne. Et cela les rend d’autant plus dangereux. »
L’assistant désigna le plus grand et le plus robuste des deux et poursuivit : « Celui-là est un guerrier. Il s’appelle Moyenne Saignante. Celui qui est à côté est un mage, du nom de Tiramisu.
— Pardon ? » Si Richard avait eu la bouche pleine d’eau, il en aurait aspergé l’assistant sur-le-champ. Les ogres portaient souvent des noms inspirés de techniques ou d’armes légendaires, comme Poing-de-Flamme ou Marteau-de-Géant. C’était la première fois qu’il entendait des noms aussi singuliers.