Chapitre 1 305
Vortex éternel
Sachant qu’ils approchaient du Vortex éternel, Richard repassa silencieusement le plan d’action dans sa tête. Après s’être assuré qu’il ne présentait aucune faille, il guida Apeiron vers l’une des zones les plus dangereuses du Néant.
Ils atteignirent leur destination une demi-journée plus tard, et ne purent que s’émerveiller devant la puissance extraordinaire du monde. C’était un lieu où l’ordre et le chaos s’entremêlaient, un immense vortex qui emplissait tout leur champ de vision. Il s’étendait sur des milliards et des milliards de kilomètres ; même en se téléportant de toutes ses forces, il faudrait des années à Richard pour en sortir.
Devant lui s’étendait un brouillard violet, manifestation du pouvoir du chaos, au milieu duquel resplendissaient des cristaux incarnant l’ordre. Ceux-ci tournaient autour du centre, s’élevant lentement en spirale comme une minuscule galaxie. Des flammes déchaînées ravageaient leur surface tandis que le pouvoir du chaos s’écrasait contre eux, atteignant des millions de degrés : aucune créature vivante n’aurait pu y survivre. Même un être épique aurait été réduit à néant ; il n’en serait pas resté la moindre cendre.
Cette expédition avait appris à Richard que, dans le Néant, toute couleur éclatante était signe d’un grand danger. Plus le paysage était magnifique, plus il fallait s’en tenir éloigné. Il fut soulagé d’avoir emmené quelqu’un qui était déjà venu ici. S’il avait dû explorer les lieux seul, il n’aurait rien découvert, même en y consacrant toute sa vie.
« Comment entrer ? lui demanda-t-il. En allant tout droit, il nous faudrait une décennie pour atteindre le cœur du vortex.
— Il y a mieux à faire. » Apeiron flotta vers l’avant et envoya quelques filaments d’énergie violette au loin. Un éclair pourpre fit apparaître une plateforme de pierre. « Il y a ici de nombreux portails naturels qui nous feront gagner du temps.
Richard s’émerveilla une nouvelle fois, puis les téléporta une douzaine de fois jusqu’à la plateforme. Celle-ci abritait un passage spatial naturel, mais impossible de savoir ce qui se trouvait à l’autre bout. À chacun de ses quatre coins se dressait un brasero de cuivre : trois portaient le symbole de l’espace, le dernier celui du temps. Au fond de chacun gisaient quelques cristaux magiques presque épuisés qui, à en juger par leur disposition, servaient de balises aux aventuriers du Néant.
« Quelqu’un est déjà venu ici ? » demanda-t-il en la regardant stabiliser le passage.
« Le danger engendre les occasions. Tous les dix ans environ, un imbécile tente sa chance ici ; ces flammes sont spécialement prévues pour ces légendaires têtes brûlées. Le Vortex est dangereux même pour les êtres épiques, et les légendes y trouvent simplement la mort. Pourtant, des rumeurs prétendent que ses profondeurs mènent à l’autre monde. Il est logique qu’on y trouve des trésors capables d’accélérer l’évolution, comme le seigneur de pierre.
Apeiron poursuivit son récit sur l’histoire du Vortex, donnant à Richard une vue d’ensemble des lieux. Au fil des générations, de nombreuses personnes étaient parties à sa recherche, venues de races différentes et de plans distincts, mais toutes animées par le même but ultime. La plupart n’étaient que des légendes, incapables de parcourir des milliers de kilomètres d’un seul coup comme Richard. Un voyage pouvait leur prendre un siècle ; elles devaient donc avancer avec une extrême prudence. Ces portails naturels leur permettaient de pénétrer dans le Vortex, mais ils n’offraient pas tous des raccourcis. Certains n’étaient que des pièges mortels ; il fallait risquer sa peau pour savoir à quoi s’en tenir.
Le premier à avoir découvert ces portails était un être épique venu d’Aquila. Il ne garda pas sa découverte secrète : il en rendit les coordonnées publiques et fit même construire à proximité un Phare du Temps pour faciliter la navigation. Cet être décida de s’aventurer dans le Vortex éternel, et l’on n’entendit plus jamais parler de lui. D’autres portails furent découverts par la suite, mais, en sa mémoire, la plupart des explorateurs prirent soin d’installer une forme de balise près de chacun, afin de faciliter les expéditions futures. Génération après génération, les explorateurs s’enfoncèrent peu à peu dans les profondeurs du Vortex éternel.
Le portail devant Richard faisait principalement appel à l’énergie chaotique, et rien ne garantissait que l’autre extrémité fût sûre. Lorsqu’Apeiron eut suffisamment stabilisé le passage pour que des êtres épiques puissent le traverser, elle se tourna vers lui et le prévint : « Prudence, l’autre extrémité débouche sur une terre de chaos.
— Protège-moi », dit Richard en langue chaotique, ponctuant ses paroles d’un signe de tête. Des rayons de lumière violette jaillirent de son corps et l’enveloppèrent de plusieurs barrières. Leur puissance défensive fit marquer une pause à Apeiron ; elle finit par se protéger à son tour à l’aide de son énergie chaotique. Une flamme violette l’entoura tandis qu’elle plongeait dans le portail, et Richard la suivit de près.
Ce portail chaotique n’avait rien à voir avec ceux que Richard avait traversés jusque-là. Il perdit complètement la capacité d’interagir avec l’espace-temps ; l’énergie chaotique qui l’entourait à l’infini brouillait ses perceptions. Tantôt il avait l’impression de rester immobile, tantôt il tournoyait à toute vitesse. Impossible de savoir ce qui était réel.
Il ne fut pas facile de franchir le portail et, lorsqu’il y parvint, Richard poussa un soupir de soulagement. Apeiron se tenait devant lui, réprimant un sourire malicieux. Elle savait visiblement ce qui l’attendait et avait choisi de ne pas le prévenir. Grommelant pour lui-même, il tenta de voler jusqu’à elle, mais se retrouva soudain à basculer plusieurs fois dans l’espace. Il écarquilla les yeux en comprenant que son corps n’avait pas encore repris ses repères.
Ayant enfin tiré la leçon de l’expérience, il étendit sa perception et utilisa son pouvoir de Seigneur de l’Espace pour s’ancrer dans l’espace-temps. Après avoir testé et ajusté chaque partie de son corps, il hocha la tête et vola vers elle.
La surprise passa sur le visage d’Apeiron. « Pas mal. Tu es le premier que je vois s’adapter aussi vite. Beaucoup n’y arrivent même pas au bout d’une journée.
— Alors, tu voulais simplement me tourmenter.
— Bien sûr que non ! Ce n’est rien, encore. Va dans les Terres extérieures et tu trouveras des zones nées du chaos primordial. Sans les lois du chaos, tu mourras ou tu sombreras dans la folie en quelques jours à peine.
— Hélas… » Richard secoua la tête. Cette brève expérience l’avait déjà assez désorienté pour qu’il la croie. Vivre des décennies dans un tel environnement… Il ne comprenait pas comment elle avait pu survivre. Avec le recul, se pousser jusqu’aux portes de la folie était peut-être la meilleure solution : cela pouvait lui donner la détermination nécessaire pour tenir bon.
En regardant autour de lui, il ne vit que brouillard violet et fumée noire. Il recueillit un peu de brume et l’examina de près : elle n’était que la manifestation du chaos primordial, sans aucune substance. La fumée noire, elle, avait un peu de consistance, mais c’était parce qu’elle avait été souillée par l’ordre et d’autres lois.
Au contact du brouillard, la peau de Richard le picotait. L’énergie chaotique était d’une puissance extrême ; même si elle se dispersait sur une vaste étendue, elle faisait souffrir son corps pourtant robuste. D’une puissance équivalente à celle d’un sort de niveau huit, elle pouvait tuer un saint si on lui en laissait le temps.
Il avait beau regarder autour de lui, il ne voyait que du violet et du noir. De loin, le phénomène ressemblait à un fil aussi fin qu’un cheveu, mais une fois au cœur du vortex, on découvrait qu’il faisait des milliers de kilomètres d’épaisseur.
« Allons-y, je vais te conduire au prochain point. » Apeiron lui fit signe, se déplaçant bien plus librement que lui. Richard comprit ce qu’elle voulait dire, mais hésita un instant. D’ordinaire, il l’attrapait par la taille pour la téléporter ; se faire traîner par elle lui semblait gênant.
« Hé, arrête de traîner ! » finit-elle par lui saisir l’aisselle, puis se propulsa vers le lointain. Tous deux suivirent le courant de ce tourbillon chaotique vers ses profondeurs.