Chapitre 1 300
Retour à Faust
« Va me chercher des vêtements », lança Apeiron en ouvrant brusquement les portes de sa résidence.
« Ils sont déjà prêts, Votre Majesté. » Julian s’inclina en apportant deux tenues. L’une était son habit de combat habituel, l’autre une robe de mage.
Apeiron jeta un regard à la robe et la réduisit en cendres dans ses flammes violettes. Puis elle fusilla son serviteur du regard et siffla : « Ne recommence pas ce genre de bêtise ! »
Julian se contenta de sourire. « Je ne fais que penser à votre bien, Votre Majesté. Dois-je organiser une célébration ? »
« Bah, une célébration ? Pour quoi faire ? Pour avoir été vaincue ? »
« Même vous n’êtes pas invincible, Votre Majesté. Perdre de temps à autre n’a pas d’importance. Mais je crois que c’est un exploit, pour vous, d’aimer encore quelqu’un après avoir couché avec lui. Cela mérite bien une célébration. »
À la surprise générale, Apeiron ne se mit pas en colère. Elle contempla Faust, le visage indéchiffrable, puis soupira doucement : « Laissons cela de côté pour l’instant. Faites reconstruire le palais et… inutile de garder ma défaite secrète. »
Julian fut déconcerté par ces derniers mots, mais parvint tout de même à s’incliner. « À vos ordres, Votre Majesté. »
……
À ce moment-là, Richard s’était déjà téléporté au campement, au pied du Pic du Miracle. Il avait revêtu une robe de mage ordinaire et menait ses suivants et ses chevaliers runiques vers le sommet. La route avait été dégagée depuis longtemps, et les passants s’immobilisaient pour assister à cet instant historique.
Les Archeron étaient de retour à Faust.
Arrivé devant la route sinueuse, Richard leva les yeux vers la Cité des Miracles, dissimulée derrière les nuages. Une tristesse muette s’amassa dans son cœur ; il lui semblait que c’était hier encore qu’il avait gravi ce chemin avec Mordred. Les gens avaient changé, mais la route, elle, était restée la même.
Il soupira et s’engagea sur la grande voie, suivi de Tiramisu, Phaser, Waterflower et Zangru. Mountainsea fermait la marche, puis venaient les mille chevaliers runiques menés par Olar et Gangdor.
Lorsqu’ils atteignirent l’arche qui marquait l’entrée de Faust, Richard leva les yeux vers la tête de Daramore et la contempla un moment. Une lueur terne brillait dans les yeux de la bête, comme si elle le regardait à son tour. Quelque chose passa dans son regard ; il lui jeta une dernière œillade, puis entra dans Faust.
Il se dirigeait vers l’Église du Dragon éternel, dont les abords étaient bondés de curieux. À Faust, rares étaient les gens du commun ; devant la puissance écrasante des mille chevaliers runiques, tous comprenaient enfin pourquoi personne n’avait osé s’en prendre aux Archeron pendant leur voyage.
La défaite d’Apeiron était déjà connue des habitants des îles flottantes ; personne n’en avait été témoin, mais Julian lui-même l’avait confirmée. Une partie des cheveux du Grand-Duc Sang-de-Fer avait visiblement grisonné à l’instant où il en avait été informé, comme s’il avait vieilli d’une décennie. Les paroles de Beye, avant son départ, résonnaient encore à ses oreilles : « Nous devons regarder la réalité en face. Richard nous a dépassés, et de loin. Notre famille n’est plus la plus puissante de l’Alliance. »
Le duc d’Orléans avait refusé d’accepter cette réalité jusqu’à ce qu’il apprenne la défaite d’Apeiron. Légende aguerrie qui avait élevé des jeunes gens aussi remarquables que Beye et Agamemnon, il avait vu le prestige de sa famille grandir de jour en jour. Se faire ravir soudainement sa place lui avait déchiré le cœur. L’Histoire se souviendrait de lui comme du duc qui avait perdu le titre convoité de chef de la famille la plus puissante de l’Alliance, une pensée accablante.
La plupart des seigneurs restants étaient consternés par la nouvelle, à l’exception de ceux comme la Famille Mensa et la Famille Turing, qui se comportaient en poulets sans tête. Richard n’était pas homme à faire preuve de la moindre clémence. Pourtant, le duc Mensa s’était mis à rire après un accès de désespoir, avant de beugler à ses aînés et à ses serviteurs médusés : « Nous avons Rosie ! Allez la chercher, demandez-lui de dire un mot en notre faveur ! »
Les aînés se détendirent un peu en entendant cela, une lueur d’espoir dans les yeux. La position de Rosie parmi les Archeron n’avait cessé de s’affermir au fil des ans ; elle dirigeait désormais leurs opérations de gravure runique. Elle avait beau avoir rompu tout lien avec la Famille Mensa depuis longtemps, ils croyaient toujours que les liens du sang étaient les plus forts et qu’elle ne voudrait pas voir sa lignée éliminée.
La Famille Mensa ne fut pas la seule à y penser. Le duc Turing entra dans une colère noire et passa un savon à ses aînés et à ses enfants pour leurs décisions. Il ordonna aussitôt qu’on lui amène les plus belles jeunes femmes de sa famille, puis choisit lui-même celle qui serait envoyée auprès de Richard. Il était un peu tard pour imiter la Famille Mensa, mais c’était toujours mieux que de ne rien faire.
Quant aux Joseph, le vieux duc n’était plus que l’ombre de l’homme qui avait autrefois osé tenir tête à Gaton. Il sirotait du thé dans son jardin lorsqu’il apprit la nouvelle, mais ne réagit pas le moins du monde.
Bien sûr, Richard se souciait comme d’une guigne des réactions des autres nobles. Alors qu’il gravissait déjà le long escalier de l’Église, Noelene, qui l’attendait, l’accueillit dans ses bras. Il regarda ensuite les trois grandes prêtresses alignées derrière elle. Même Jacqueline lui témoignait désormais le respect qui convenait ; elles avaient toutes appris qu’il avait chassé une grande prêtresse de l’Empire millénaire. Du moins devant Richard, elles étaient remplaçables et n’avaient pas le droit de se montrer arrogantes. Il avait assez de magnanimité pour ne pas les réduire en poussière d’un claquement de doigts.
« Te voilà », dit Noelene avec un sourire lorsqu’ils se séparèrent ; le soulagement se lisait sur son visage. Les jours avaient été difficiles depuis que Richard avait quitté l’Alliance, et seul son rang supérieur lui avait permis de conserver sa position. Cela, et le fait que Jacqueline s’était tenue bien plus tranquille après avoir reçu une leçon.
« Je t’avais dit que je reviendrais », répondit Richard en riant.
« Je sais, mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit dans ces circonstances. »
« C’est pourtant la meilleure façon de revenir, non ? »
« Ah… oui. La cérémonie est prête, entre. Tu ne pourras achever ta Voie du Sang qu’après le sacrifice. »
Richard acquiesça et la suivit dans l’Église. Selon la tradition, la dernière étape de la Voie du Sang consistait à offrir des sacrifices au Dragon éternel, afin de lui demander sa bénédiction pour desceller les îles flottantes. Mais cela faisait des centaines d’années qu’un tel vœu n’avait pas été exaucé ; à l’époque, la famille royale avait ouvert sa deuxième île et déménagé. De nos jours, le sacrifice n’était guère qu’une cérémonie ordinaire, après laquelle la famille attaquait une île de son choix.
Richard faisait bien sûr figure d’exception : il avait élevé son île d’un niveau grâce à de simples offrandes. Devant l’autel, il y déposa nonchalamment une offrande de premier ordre. C’était un fragment de métal étrange qu’une légende lui avait vendu contre des points ; il ignorait à quoi il servait, mais avait pu vérifier sa résistance et sa densité énergétique.
Des flots de force temporelle s’amassèrent sur le métal inconnu et le dissipèrent lentement en énergie pure. Cette fois, la décomposition prit bien plus de temps que d’habitude, mais Richard attendit patiemment. Pour lui, ce n’était qu’un sacrifice de plus.
Soudain, une pression extrême s’abattit sur lui et le mit en alerte. Le Dragon éternel était là !
Il leva les yeux tandis que la voix du vieux dragon résonnait dans son esprit : « Tu as bien agi en apportant une offrande liée à l’Empreinte de la Fin des temps. Je t’accorderai une récompense plus importante que d’ordinaire. »
Le cœur de Richard tressaillit. « Puis-je retrouver Flowsand ? »