Chapitre 1 293
Prélude
Les trois mois qui suivirent semblèrent devoir s’écouler en un clin d’œil. En apparence, Norland resta plongé dans la routine, mais tous les grands nobles suivirent de près l’attaque imminente des Archeron contre Faust.
L’événement était exceptionnel. Richard avait déjà clairement annoncé qu’il se retirait de l’Alliance Sacrée et, par orgueil, toutes les grandes familles lui barreraient le chemin du retour. Même celles qui n’avaient aucun grief contre lui prendraient part à l’affaire.
Après avoir informé Julian de sa décision, Richard quitta Norland et retourna dans l’ancienne bibliothèque des célestes primordiaux. Il était parvenu à desceller le livre consacré à leur histoire, mais la plupart des textes lui demeuraient incompréhensibles. Il avait néanmoins réussi à établir que les seigneurs de pierre faciliteraient grandement l’évolution, et cela lui suffisait.
À peine eut-il terminé d’étudier le livre qu’il activa une table de pierre dans la bibliothèque. De nombreuses images magiques apparurent aussitôt à sa surface et se déplaçaient au gré de ses intentions. L’objet n’avait rien d’impressionnant au premier abord, mais c’était un bureau de laboratoire laissé par les célestes primordiaux, qui fonctionnait uniquement à l’énergie astrale. Richard, qui s’était entraîné au Rêve de Deepblue, commençait à en produire une petite quantité. Cela suffisait au moins à activer les mécanismes de la table.
Cette table pouvait à la fois diriger des expériences et traiter des informations ; elle surpassait même les créations d’un gnome grand maître. En s’y reliant par l’âme, Richard en prit directement le contrôle et put même l’alimenter en énergie grâce aux arbres qui entouraient le demi-plan. Des formes et des images étranges se dessinèrent en foule à sa surface, lui offrant une interface qui décuplait la vitesse de ses calculs.
Sa première tâche consistait à trouver le moyen le plus rapide d’atteindre le rang épique. Son mana palpitait depuis qu’il avait absorbé le cœur des Archeron, mais il commençait à se stabiliser au niveau vingt-trois. Il était encore loin du niveau vingt-sept, seuil du rang épique. Et même sans tenir compte de son mana, il lui était difficile d’évaluer les quatre améliorations apportées à ses différents attributs.
Lors de son passage au niveau vingt-trois, il avait concentré l’énergie sur son physique, afin de contenir autant que possible celle du cœur démoniaque. Ses trois cœurs d’origine avaient changé de fonction : ils absorbaient désormais l’énergie, drainant le noyau à chaque pulsation. Ils la libéraient ensuite peu à peu dans le reste de son corps, afin que ses organes ne soient pas détruits à chaque battement. Son corps était déjà très robuste, mais ne pouvait rivaliser avec celui de Sharon lorsqu’elle avait atteint le niveau vingt et un.
Heureusement, le pouvoir de ses vrais noms pouvait compenser l’écart de niveaux. Aucune de ses deux lignées n’était particulièrement dense, mais l’éveil de leurs pouvoirs les avait rendues extrêmement puissantes. Ses lectures lui avaient appris que rares étaient ceux qui pouvaient éveiller directement de vrais noms par leur lignée, et que les noms transmis n’étaient pas nécessairement immuables. En réalité, un vrai nom était une compréhension instinctive d’une loi, comme la manipulation du mana ou un pouvoir légendaire. En décidant d’étudier les lois avant même d’être grand mage, il avait acquis une compréhension bien supérieure à celle des autres personnes de son niveau, ce qui avait donné naissance à Dizmason et à Schloanruvendaer.
Venaient ensuite ses runes. Meilleur maître des runes de tout Norland, il avait conçu chacune d’elles sur mesure, pour qu’elle lui convienne à la perfection. Le Désintégrateur fonctionnait désormais autour de l’Armement de mana de grade 5, soutenu par l’Acier-roi et le Fléau de la Vie. L’ensemble lui conférait un niveau supplémentaire effectif, tandis que la version de combat de Midren lui en apportait un autre et demi. Le cœur du seigneur abyssal lui permettait en réalité de presque rivaliser avec Sharon en matière de capacité de charge : il pouvait utiliser les deux ensembles simultanément tout en conservant encore une marge.
En ajoutant un demi-niveau grâce à son physique et un peu plus grâce à ses armes, Richard atteignait déjà un niveau qui lui permettait de défier des êtres de niveau vingt-sept. Autrement dit, il venait tout juste de franchir le seuil du domaine épique. Il en était toutefois le plus faible, et n’avait aucun moyen de s’occuper de ses pairs, même les moins puissants, sans parler de femmes aussi terrifiantes que Sharon et Apeiron.
Sharon… Richard se remémora tout ce qu’il savait de sa maîtresse. Lorsqu’il l’avait rencontrée, elle venait à peine de dépasser le niveau vingt-trois, mais son mana égalait déjà celui d’un être épique. Son corps n’avait pas encore achevé sa maturation, mais elle maîtrisait naturellement l’espace et pouvait se soustraire à n’importe quel affrontement. La bataille de Faelor l’avait plongée dans sa première hibernation ; son mana avait alors grimpé jusqu’à l’impressionnant niveau vingt-neuf, tandis que son corps s’était lui aussi renforcé. Même Apeiron, après avoir recouvré ses forces, ne parvenait plus à percer ses défenses : Sharon était désormais comparable à un archiseigneur.
Apeiron, quant à elle, avait une approche du combat singulière et une vitesse presque insensée. Ses techniques frôlaient la perfection, et ses attaques, imprévisibles et dangereuses, formaient une offensive fulgurante où elle engageait toute sa puissance à chaque coup. Mais ses faiblesses n’en étaient que plus évidentes : son corps ne pouvait tout simplement pas suivre son talent. Pour ne pas se soumettre aux lois du chaos, elle avait payé un prix terrible, et les séquelles durables qu’elle avait subies ne pouvaient guérir facilement. Son physique n’était pas supérieur à celui d’une guerrière légendaire ordinaire ; seules sa maîtrise du chaos et sa vitesse la protégeaient. La toucher était difficile, mais le moindre coup risquait de la laisser à l’article de la mort.
Un million de couleurs différentes scintillaient sur la table, mais, aux yeux de Richard, le processus était considérablement ralenti. Au centre des images, Apeiron enchaînait toutes sortes de mouvements de combat ; le moindre frémissement était figé, les contractions musculaires analysées à mesure que Richard alimentait la simulation avec les données tirées de ses souvenirs.
La conclusion s’imposa peu à peu : il lui était impossible de la surpasser, que ce soit en vitesse, en technique ou dans sa compréhension des lois. Il ne pouvait même pas espérer l’égaler. Pour l’instant, sa forme optimale restait un niveau en dessous de la sienne ; le seul moyen de l’emporter était donc d’exploiter sa faiblesse physique.
En observant la silhouette sur la table prendre diverses postures de combat, Richard sourit soudain, comprenant ce qu’il devait faire. Il retroussa ses manches et contempla sa main droite, dont les doigts étaient rouge sang après l’activation du Fléau de la Vie. Il en avait actuellement cinq superposés sur chaque bras ; cinq seulement.
Pourquoi se limiter à cinq Fléaux de la Vie alors qu’il lui restait encore une grande capacité disponible ? Cette rune n’était-elle pas justement destinée à être empilée sans fin ?
Richard ne pouvait pas s’équiper de deux ensembles de Midren, mais il pouvait sans aucun doute ajouter d’autres Fléaux de la Vie à son corps. S’il en avait assez, le moindre effleurement d’Apeiron finirait par la tuer. Il pouvait aussi modifier le reste de ses runes, sacrifier toutes les optimisations de capacité au profit de la puissance brute.
Il pouvait également approfondir sa maîtrise des lois. Sa perception avait été décuplée ici et, s’il jouait bien ses cartes, il pourrait peut-être en saisir pleinement au moins une avant le combat.
Dès lors, il savait exactement comment devenir plus fort.