Chapitre 1 292
Un aperçu de la vérité
Richard passa les jours suivants à se rendre à la bibliothèque dès qu’il avait un moment de libre, concentrant ses efforts sur l’assimilation des connaissances contenues dans les livres. Après avoir lu tout ce qu’il pouvait trouver sur les célestes primordiaux, il s’employa à déchiffrer cette langue ancienne. Il comprit vite qu’elle était un mélange de chaos et d’ordre, sans équivalent parmi tout ce qu’il avait connu.
Comme tous les autres plans sous la maîtrise du Dragon Éternel, la langue divine de Norland incarnait l’ordre. Richard avait appris quelques rudiments de langue chaotique grâce au pouvoir de son vrai nom et à la Lune bleue, mais cette langue céleste semblait rechercher un équilibre parfait entre les deux. Il comprit vite que ce seigneur de pierre devait jouer un rôle essentiel dans l’évolution de Sharon, et que c’était ce qui l’avait attirée dans un tel péril. Son étrange constitution ne poserait aucun problème à quelqu’un dont l’énergie provenait des étoiles et pouvait assimiler toutes les autres.
Praton s’était servi de cette nouvelle comme d’un appât pour attirer Sharon, mais la question était désormais la suivante : qui lui avait remis ce parchemin ?
Une réponse qu’il redoutait lui vint à l’esprit. Richard s’assit et ferma les yeux, repassant en revue chaque marque inscrite sur ce papier, désormais gravée dans son âme. Ces lignes tortueuses ne suivaient aucun ordre, mais n’était-ce pas là toute l’essence du chaos ?
Tandis que ces innombrables lignes dansaient follement dans son esprit, il se plongea sans tarder dans leur analyse. C’était sa première tentative de déchiffrer le chaos, mais il se détendit et s’abandonna à sa tâche. Lentement, sûrement, une nouvelle image prit forme au milieu de ces lignes : des mains fines, serrées en poings, qui frappaient droit devant elles. La puissance affluait dans les bras, lacérant l’espace tandis qu’ils s’abattaient sur leur cible. Une faible traînée violette demeurait dans le sillage de la force qui parcourait mille mètres en direction d’une silhouette belle et menue, dissimulant une puissance capable de faire trembler la terre. Cette silhouette était gravée au plus profond de son cœur meurtri, liée à ses souvenirs les plus précieux.
Richard ouvrit brusquement les yeux ; la foudre s’abattit autour de lui tandis qu’il confirmait ses craintes. Pourtant, cette rage liquide fut vite contenue en lui, bouillonnant sous le vernis d’une froide rationalité. Il se leva, une seule question en tête : à quelle distance se trouvait-il de l’état épique ?
Sans conteste, il était le roi de cette génération. Ses accomplissements étaient sans pareils ; seul le mystérieux saint Martin semblait peut-être en mesure de lui faire concurrence. Mais l’impératrice Apeiron avait été, parmi les génies d’autrefois, un prodige sans égal. Même Philip et Ferlyn avaient dû unir leurs forces pour la vaincre, et sa compréhension du combat avait atteint un sommet que nul autre ne pouvait égaler. Sharon pouvait la réprimer par son seul talent et sa puissance physique, mais lui n’en était pas capable.
Pour la première fois, Apeiron lui barrait enfin complètement la route, et il n’existait aucun moyen de la contourner. Il ne lui baiserait pas les bottes une fois de plus : il devait combler l’écart. Pour cela, il lui faudrait feindre le calme jusqu’à être prêt.
……
Après avoir provoqué une tempête monumentale à Norland, les Archeron semblèrent disparaître complètement. La lignée de Praton avait été presque entièrement éradiquée ; pratiquement tous ceux qui se trouvaient encore à Norland étaient morts. Quelques parents éloignés avaient inévitablement survécu, mais leur sang était trop dilué pour retenir l’attention de Richard. Il retira toutes ses troupes et dispersa ses plus puissants subordonnés dans ses différents plans. Hormis l’énorme prime offerte pour retrouver les érudits, les Archeron semblaient avoir terminé leur besogne.
Tout reprit son cours normal. Les Archeron poursuivirent leur liste avec la publication du sixième fragment de Midren, tandis que l’Armement de mana fut mis de côté, en attendant que quelqu’un réunisse les points nécessaires. Les hommes puissants continuèrent d’affluer vers Faelor pour prendre part aux combats contre les dragons et les démons. Un grand nombre d’artisans et de mages les rejoignirent également, attirés par les vastes ateliers établis par les Archeron. Dragons et démons étaient sans cesse convertis en points, permettant aux plus forts de gagner en puissance. Si certains malchanceux tombaient au combat, toujours plus nombreux étaient ceux qui se pressaient pour rejoindre le front.
En somme, tout redevint soudain normal. Seule différence : la lignée de Praton avait disparu de Norland. Lisez ce roman sur novelping.com pour une expérience optimale.
Au milieu des soupirs de soulagement, nombre de nobles se demandèrent quelles étaient les véritables motivations de Richard. Beaucoup conclurent bientôt qu’il cherchait à gagner du temps : après tout, d’autres familles commençaient à imiter son système de points de récompense et finiraient tôt ou tard par le rattraper. Quant aux bouleversements absolus de ces quelques semaines, ils les attribuèrent à son anxiété.
De l’anxiété, en effet. Les Archeron venaient de perdre leur soutien épique, ce qui fragilisait leur position. Richard prendrait peut-être un jour le relais, mais rien n’était moins sûr. Certains saints du ciel ne parvenaient pas à devenir des légendes, et des légendes talentueuses ne franchissaient jamais ce seuil.
Contrairement au royaume légendaire, accéder au rang épique ne se résumait pas à une seule condition. On pouvait, en théorie, être considéré comme épique dès le niveau 27, mais ce n’était pas là le fondement du système. Le véritable critère était la capacité à préserver sa vie et à échapper aux griffes d’un archilord, ainsi que la maîtrise de lois puissantes pour alimenter son pouvoir au combat. Il pouvait s’agir de lois de haut niveau d’un plan primaire ou des lois fondamentales d’un royaume secondaire ; l’essentiel était la puissance.
L’indépendance à laquelle aspiraient les Archeron exigeait le soutien d’un être épique, et la frénésie initiale de Richard avait été interprétée comme une proclamation de sa capacité à rivaliser. Mais les nobles raffolaient des complots et commençaient à perdre toute prudence. Ils estimaient que les démonstrations incessantes de puissance de Richard n’étaient qu’un moyen de détourner l’attention de la vérité.
……
Tandis que toutes ces rumeurs continuaient de se répandre, Richard finit par rentrer à Norland en silence, hagard. Tout son corps semblait irradier la fatigue, mais, quelques instants après son arrivée au Château de la Rose Noire, il se rendit à la salle de communication et inscrivit un sceau dans le cercle qu’il n’avait encore jamais utilisé. Ce cercle se trouvait dans le palais impérial de l’Alliance sacrée.
La silhouette de Julian apparut l’instant d’après. La panique traversa son regard lorsqu’il vit Richard. Mais l’agent du chaos sourit bientôt et s’inclina. « Ah, Votre Grâce. Pourquoi donc me faites-vous appeler à l’improviste ? »
« Apeiron est dans les parages ? »
« Sa Majesté Apeiron, duc Richard. N’oubliez pas à qui vous vous adressez : tout manque de respect envers Sa Majesté attirera mon courroux. Je passerai sur ce premier affront, mais si vous recommencez, je ne vous adresserai plus la parole. »
Richard sourit sans rien répondre. Julian attendit un instant, puis reprit : « Sa Majesté explore les profondeurs du Néant à la recherche de quelque chose. Son retour est prévu dans trois mois. Elle se trouve actuellement près des Terres sauvages, et il est impossible de communiquer avec elle. »
La surprise passa sur le visage de Richard. « Comment se fait-il que vous soyez aussi direct ? Je m’attendais à une dispute. » Recevez plus vite les nouveautés sur novelping(.)com.
Julian eut un sourire en coin. « Je respecte votre puissance absolue, Votre Grâce, ainsi que la frénésie dont vous avez fait preuve il y a quelques semaines. Vous n’aviez rien qui méritât mon respect, autrefois. »
« Hé hé. » Richard s’inclina légèrement. « Fort bien, je vous prie de m’excuser pour mon comportement. Pourrais-je savoir si Sa Majesté a envoyé à mon professeur un parchemin couvert de dessins représentant diverses créatures chaotiques ? »
Les sourcils du majordome se froncèrent un instant, mais il finit par acquiescer. « C’est exact. Sa Majesté a demandé à Son Excellence Praton de lui faire parvenir ces dessins. J’ignore pourquoi. »
Richard marqua une pause, puis poussa un profond soupir. « Je suis heureux que vous l’ayez admis. Je tiens également à vous prévenir : je retourne à Faust. Je foulerai son sol le jour même du retour de Sa Majesté. »
« Vous retournez… Vous voulez dire… » Julian en resta stupéfait.
« Oui. »
L’homme éclata aussitôt de rire et se plia en deux, incapable de se maîtriser. Même après une demi-minute, il ne parvenait pas à reprendre son souffle et finit par parler entre deux gloussements : « Vous vous faites l’ennemi de toutes les grandes familles de Faust. Vous serez anéanti ! »
« Vraiment ? » Richard rit à son tour.
Ce jour-là, une nouvelle fracassante se répandit dans tout Norland. Richard Archeron allait renouer avec les anciennes traditions et fondre sur Faust !
Beaucoup se remémorèrent le jour, des années plus tôt, où Gaton avait marché sur Faust à la tête de treize chevaliers seulement. Que ferait son fils prodige ?
Au cours des trois mois à venir, l’un des camps entrerait dans les livres d’histoire, tandis que l’autre n’y figurerait qu’en note de bas de page. Ce serait soit les grandes familles de l’Alliance sacrée, soit Richard et l’unique famille Archeron. La route serait semée d’épines, chaque pas baigné du sang et de la gloire des anciens nobles, transformés en autant de tremplins.
La guerre approchait, et le sang coulerait. La tempête de fureur des Archeron s’abattrait sur l’Alliance sacrée, écrasant tout sur son passage ou se dissipant en chemin.