Chapitre 1 282
Périls cachés
Une fois les préparatifs achevés en Genèse, Richard se téléporta dans la Vallée des Dragons et fit appeler Nasia. Il ne prit même pas la peine de la saluer et lui fourra Fiora dans les bras. « Voici Fiora. Elle a un problème, mais je n’arrive pas à savoir lequel. »
Nasia prit le bébé endormi et l’examina sous toutes les coutures. Dès qu’on la lui confia, la petite sembla mal à l’aise ; elle agita un moment ses menottes et ses petits pieds, les sourcils froncés.
« Où se situerait le problème, selon toi ? demanda Nasia.
— Sa lignée s’est éveillée trop tôt, et elle est trop pure. Si je ne l’avais pas vu naître de mes propres yeux, j’aurais cru qu’elle était un démon métamorphosé. Je connais ma lignée : elle ne pourrait jamais être aussi puissante. Sa mère est pratiquement une roturière. »
Nasia soupira et lui rendit Fiora. « Ses vaisseaux sanguins semblent anormaux. Tes potions de vie l’ont peut-être simplement surchargée, mais il peut y avoir d’autres raisons. Je ne peux pas encore l’examiner complètement, mes méthodes risqueraient de lui faire du mal. Tu devrais demander à la mère-couveuse de l’observer ; ses capacités d’analyse ont progressé depuis qu’elle a absorbé ces Érudits. Seulement…
— Seulement quoi ? Un malaise s’insinua dans le cœur de Richard.
— Seulement, tu dois te préparer. Ou peut-être vaudrait-il mieux ne pas savoir.
Richard resta silencieux un moment, puis secoua la tête. « Quoi qu’il en soit, il faudra bien que je m’en occupe tôt ou tard. Je pars pour la Terre du Tumulte ; cet endroit est à toi jusqu’à mon retour. »
Nasia acquiesça, mais, juste avant de partir, elle se retourna soudain. « Le destin de bien des gens repose sur tes épaules. Peu importe que les autres ne soient pas forts ; toi, tu dois l’être.
— Je… comprends », répondit Richard en hochant la tête. Il resta assis un moment, silencieux, tandis que la petite Fiora dormait profondément dans ses bras, inconsciente de tout. Finalement, il lui embrassa le front et envoya un ordre mental, faisant venir un messager à sa fenêtre. Celui-ci l’emporta rapidement dans les airs, en direction du portail menant au Plan draconique.
Une bataille acharnée faisait rage dans la Vallée des Dragons : près d’une centaine de dragons affrontaient deux fois plus d’humains. Les combats éclataient de toutes parts ; seul un périmètre de cent mètres autour de lui était entièrement libre d’adversaires. Les dragons le reconnurent et gardèrent leurs distances, sachant que l’attaquer ne leur apporterait que la mort.
Une légion de deux cents soldats de haute stature venait de rejoindre le champ de bataille : des soldats d’hiver d’élite que la mère-couveuse avait spécialement créés. Avec leur niveau 16, ils n’auraient pas dû peser dans la balance, mais les dragons évitaient aussi les druides, ce qui leur permit de s’avancer. Ces drones portaient des versions spéciales des canons tonnerre, désormais longs de trois mètres, avec des bouches de la taille d’un poing. Leurs six canons étincelaient d’une lueur bleue ; leur seule apparence donnait des frissons.
Un dragon qui repéra ces drones vulnérables poussa un rugissement et plongea du ciel. Pourtant, la majeure partie de l’armée poursuivit son avancée ; seuls trente soldats s’arrêtèrent pour lui faire face, brandissant leurs énormes canons tonnerre.
BOOOOOM! Une vive lueur jaillit des canons, couvrant le vacarme du champ de bataille. Une brume sanglante jaillit soudain de la poitrine du dragon, révélant une blessure terrifiante d’un demi-mètre de large. De nombreuses explosions semblables éclatèrent sur le reste de son corps, tandis que les armes vidaient leurs six coups et tiraient des balles capables de tuer des saints pris au dépourvu. Même si certaines ratèrent leur cible, près d’une centaine d’impacts transformèrent le dragon en un amas sanglant qui s’écrasa au sol.
Une fois le dragon éliminé, les trente soldats d’hiver changèrent leurs chargeurs, se regroupèrent et repartirent à la recherche d’une cible. Ils se dispersèrent alors en groupes de trente à quarante, chacun prenant pour cible un dragon en vol et ouvrant le feu. Les dragons tombèrent les uns après les autres, incapables de résister aux centaines de balles qui leur transperçaient le corps.
Une seule balle ne causait que des blessures superficielles, mais les canons tiraient beaucoup trop vite et étaient déployés en très grand nombre. Ils étaient redoutables, surtout à courte portée, où ils surpassaient même les chevaliers runiques.
Humains comme dragons restèrent stupéfaits devant cette nouvelle puissance, mais les élites envoyées par le Dragon aux cinq couleurs n’étaient pas si faciles à vaincre. Elles repérèrent rapidement les principales faiblesses des canons tonnerre : leur courte portée et leur long temps de rechargement. Quelques secondes n’étaient rien sur un champ de bataille ordinaire, mais ici, elles semblaient durer une éternité.
Un groupe de soldats d’hiver qui venait d’abattre un dragon fut chargé par un dragon des vents. Celui-ci fit pleuvoir la foudre sur eux et les déchiqueta de sa gueule, de ses griffes et de sa queue. Malheureusement, le lézard ignorait le fonctionnement des drones de la mère-couveuse. Les dix soldats encore en vie ne prêtèrent aucune attention aux corps de leurs compagnons ; ils rechargèrent leurs armes et pressèrent la détente. Les canons tonnèrent et éventrèrent deux drones pris dans les griffes du dragon, avant de se tourner vers lui. Il rugit de douleur et s’efforça de reprendre son envol, mais un autre groupe ajusta soudain son tir pour le prendre pour cible !
Les humains qui observaient la scène poussèrent des exclamations de stupeur : les dix soldats d’hiver restants furent anéantis dans la fusillade, mais le dragon fut abattu lui aussi. Certains fronçèrent les sourcils, mais c’était la guerre et ils n’avaient pas le temps de faire de commentaires. Les dragons continuaient de sortir du portail ; il leur fallait réagir.
Richard observa la scène en silence, sans avoir l’intention de participer. Cette bataille serait forcément difficile, mais ceux qui appartenaient au système de points de récompense s’étaient montrés de plus en plus tenaces dans leur détermination. Il savait qu’ils finiraient par l’emporter. Cela n’empêcha pas le cri déchirant d’un saint céleste en flammes de retentir lorsqu’il s’écrasa au sol, coupé en deux par un dragon de métal qui passait par là.
Telle était la guerre. Même victorieux, il fallait en payer le prix. Poussant un long soupir, il serra Fiora contre lui et partit pour la Terre du Tumulte.
……
À la tombée de la nuit, Richard se trouvait déjà devant la mère-couveuse, la petite Fiora toujours endormie. Flottant dans les airs, elle ne semblait pas le moins du monde remarquer les yeux à facettes qui l’observaient.
« C’est un peu compliqué, Maître. Il me faut du temps ; tu peux te reposer un moment. »
Richard acquiesça. Il trouva un terrain libre et dégaina Clair de Lune pour s’exercer à la même entaille qu’il avait répétée un million de fois. Trop agité, il ne parvenait pas à méditer ; seul le perfectionnement de ses techniques de combat réussissait à l’apaiser.
Le temps passa en silence. La nuit s’épaissit, puis s’assombrit encore, avant que les premiers rayons de l’aube ne tombent sur la forêt. La petite Fiora dormait toujours ; après avoir mangé le cœur d’un démon supérieur, il lui faudrait au moins une quinzaine de jours pour le digérer.
« Ça ne va pas », finit par dire la mère-couveuse dans l’esprit de Richard.
« Tu veux dire…
— Je vois dans son âme la marque des Érudits, semblable à celle qu’ils ont laissée en moi. Mais je ne peux pas confirmer sa nature exacte : un Érudit a peut-être placé sa propre âme en elle, ou il pourrait s’agir d’un piège destiné à la contrôler.
— Putain… Tu en es sûre ? » Les yeux de Richard s’embrasèrent.
« À cent pour cent », répondit-elle calmement.
Le regard de Richard se posa sur Fiora ; un million d’émotions le traversaient. Lui qui était d’ordinaire si déterminé ne savait que faire. Ce mignon petit bébé était-il vraiment sa fille ?
« Qu’est-ce qui va se passer, maintenant ?
— Si son âme a été remplacée par celle d’un Érudit, elle finira par s’éveiller complètement. À partir de là, tu devras constamment surveiller tes arrières ; tu ne sauras jamais quand le poignard te sera planté dans le dos. » Suivez les nouveaux chapitres sur novelping dot com.
« Et sa lignée ?
— Stimulée artificiellement.
— Une solution ?
— Laisse-moi la dévorer tout de suite ; cela éliminera tous les problèmes.
Richard eut un rire amer, prit sa fille dans ses bras et contempla son visage endormi. La petite sembla reconnaître son aura familière, se blottit contre sa main et se cala plus confortablement. Éveillée, elle le regardait parfois avec crainte, mais cette méfiance semblait s’effacer lorsqu’elle s’endormait.
Finalement, il secoua la tête. « Elle sera ma fille jusqu’à l’éveil de l’Érudit.
— Mais tu ne pourras pas savoir quand cela arrivera ! C’est beaucoup trop dangereux !
— Ce n’est pas grave. J’ai l’habitude du danger.
— Maître…
— Ça suffit. Merci. » Il tapota l’immense corps, monta sur le messager et s’envola au loin.
Le drone fila à plus de mille kilomètres à l’heure, le vent lui cinglant le visage comme des lames. Il n’utilisa aucune magie pour se protéger, mais ses bras veillèrent à ce que sa fille soit bien à l’abri contre lui.
Richard savait parfaitement que Fiora ne serait pas vraiment sa fille si son âme avait été remplacée. L’âme était le fondement même de la vie. La mère-couveuse avait raison : elle pouvait dévorer le bébé pour éliminer tout danger et peut-être même déceler des traces susceptibles de les mener au Château de Soremburg. Pourtant, il ne pouvait tout simplement pas se résoudre à faire une telle chose ; il élèverait sa fille jusqu’à ce jour fatidique, puis assumerait les conséquences de sa décision.
Les Érudits avaient franchi la limite à plusieurs reprises, et chacune de leurs transgressions l’avait rendu furieux. Pourtant, à présent, il ne ressentait qu’un sentiment d’impuissance. Il existait bien des moyens de les combattre, mais aucun ne lui permettait, à sa connaissance, de les débusquer jusqu’au dernier.
De retour dans la Vallée des Dragons, Richard confia Fiora à ses clercs, s’enferma dans son laboratoire et se plongea dans l’univers des runes. Cette fois, il se concentra tout particulièrement et acheva en un clin d’œil un autre élément de Midren. C’était deux jours entiers plus tôt que son précédent record et, en contemplant le résultat, il ne put s’empêcher de se perdre dans ses pensées.
On disait que Midren s’était autrefois donné une forme humaine pour parcourir le monde des mortels et comprendre leurs difficultés. Après avoir créé les bottes de l’ensemble, Richard les baptisa les Pas de la Misère.
Lorsqu’il avait commencé cette rune, il s’était senti vide et avait travaillé entièrement à l’instinct. Il ne s’attendait même pas à parvenir à l’achever correctement, mais le résultat avait dépassé tout ce qu’il avait fait jusque-là. Il ne s’y attarda toutefois pas, soupira, rangea la rune et quitta le laboratoire.
Au moment où il allait rassembler ses compagnons pour faire le point sur la situation des deux champs de bataille, son expression changea soudain. Il ouvrit un portail et se rendit directement dans son demi-plan.